Développement Urbain.
Quelques semaines après la catastrophe de Doweiqa, le
gouvernement a annoncé la création d’un fonds destiné au
réaménagement des zones d’urbanisation sauvage. Certains
experts doutent cependant de son efficacité.
Aux grands maux les grands moyens
Coup
médiatique ou réelle volonté de résoudre le problème des
zones sauvages ? Quelques semaines après la catastrophe de
Doweiqa, qui a vu l’effondrement d’une partie de la montagne
de Moqattam sur les habitants de cette zone anarchique, le
gouvernement vient d’annoncer la création d’un fonds destiné
à réaménager les zones sauvages. Le fonds, doté de 500
millions de L.E., sera géré par un conseil d’administration
présidé par le ministre du Développement municipal et formé
de 5 membres représentant les ministères des Finances et de
la Solidarité sociale, de l’Habitat, du Développement
administratif ainsi que trois gouverneurs, trois experts et
trois représentants de la société civile et du secteur privé
et des ONG choisies par le premier ministre. Selon une
source au Conseil des ministres, le fonds sera chargé dans
un premier temps de recenser les zones sauvages, surtout
celles situées dans des régions considérées comme à risques
comme le flanc de la montagne, et de mettre en place «
une véritable politique de réaménagement ». Ensuite, la
mission du fonds consistera à éliminer les installations qui
ne répondent pas aux critères de sécurité et à fournir
l’assistance nécessaire aux habitants des bidonvilles par le
biais de prêts au logement. En outre, ce fonds va rédiger
des rapports périodiques sur la situation des zones sauvages
en Egypte. Le premier ministre, Ahmad Nazif, a déclaré cette
semaine que le fonds va donner la priorité aux zones
sauvages « dangereuses », situées sur les pentes ou à
proximité des lignes de haute tension. Les habitants de ces
zones seront déplacés vers des lieux sûrs. « Une
cinquantaine de zones sauvages ont déjà été recensées et
intégrées au plan de réaménagement », a déclaré pour sa part
le porte-parole du Conseil des ministres, Magdi Radi.
Pas de réponse claire
Sur le papier, l’initiative paraît bonne, mais ce fonds
offrira-t-il réellement une solution au problème des zones
sauvages ? Milad Hanna, urbaniste de renom et ancien
président de la commission de l’habitat à l’Assemblée du
peuple, la critique. « Nous sommes fatigués par les
déclarations officielles qui nous promettent le règlement de
tous les problèmes de la société. Pour bien évaluer le
travail de ce fonds, nous devons nous poser plusieurs
questions. D’abord, qui sont les personnes qui vont
réellement le contrôler ? Existe-t-il une responsabilité de
ce fonds à l’égard du Parlement, de l’opinion publique et du
ministère de l’Habitat ? », insiste l’urbaniste. Et
d’ajouter qu’il n’y a pas de réponse claire à toutes ces
questions. « Dans ces conditions, il est probable que ce
fonds ne soit qu’une simple fumée à caractère médiatique
destinée à l’opinion publique ». Quant à savoir si la somme
de 500 millions de L.E. sera suffisante, Milad Hanna estime
que « non », car il faut compter plusieurs milliards si l’on
souhaite vraiment faire bouger les choses. Si le problème
des zones sauvages a pris une telle ampleur aujourd’hui,
c’est parce que durant des années, l’Etat n’a rien fait pour
le résoudre. Ce phénomène est le résultat direct de l’exode
rural, qui se poursuit depuis des décennies. Poussés par la
pauvreté et le chômage, des milliers de migrants venant
notamment de Haute-Egypte et du Delta débarquent chaque
année dans la capitale dans l’espoir de trouver un emploi et
d’améliorer leur niveau de vie. Ils s’installent dans des
taudis, souvent situés à la lisière de la ville, privés de
services et d’infrastructures. Mais l’Etat ne s’est
intéressé au danger de la prolifération des zones sauvages
que dans les années 1990, lorsqu’il s’est avéré que ces
régions défavorisées constituaient un véritable terrier pour
terroristes. C’est au début des années 1990 qu’un plan pour
le réaménagement des bidonvilles a été lancé avec certains
progrès. Mais le drame de Doweiqa en septembre dernier, où
des dizaines d’habitations de cette zone sauvage se sont
écrasées sous le poids d’énormes rochers faisant des
centaines de victimes, est venu rappeler à nouveau l’ampleur
du problème. Tout comme Doweiqa, des dizaines de zones
sauvages sont situées à la lisière du Caire sur le flanc de
la montagne et où les habitants vivent sous la menace de la
mort.
Renforcement des efforts de l’Etat
Une récente étude du Conseil des ministres affirme qu’il
existe en Egypte 1 171 zones sauvages où vivent 14,8
millions de personnes. Le nombre de ces zones anarchiques
pourrait augmenter en l’absence d’une politique de
réaménagement. En effet, Le Caire accueille chaque année 150
000 migrants venus du Delta et de la Haute-Egypte. L’étude
souligne l’importance d’établir une représentation unique à
laquelle incombe la responsabilité de la planification, de
la mise en œuvre et du suivi des divers projets de
réaménagement des bidonvilles. En outre, l’étude préconise
le renforcement des efforts de l’Etat pour réduire la
centralisation, et recommande l’expansion des usines, des
entreprises et des universités en dehors du Caire. L’étude
recommande aussi de ne pas concentrer les services sociaux
au Caire et dans les grandes villes, afin de limiter l’exode
rural. C’est ce que pense Médhat Al-Chazli, spécialiste de
planification urbaine. Il pense que l’Etat doit construire
de nouvelles régions dotées de services et d’infrastructures
en dehors du Caire. « Je préfère parler de construction que
de développement ou de réaménagement », précise Al-Chazli.
Une option qui coûte cher mais qui est selon lui la seule
solution face à l’exode rural. Selon l’urbaniste, l’Etat
doit investir davantage dans les infrastructures. Il propose
que les 500 millions de L.E. dont parle le gouvernement
soient utilisées pour doter d’infrastructures 2 millions de
mètres carrés de terrains hors du Caire, soit environ 500
feddans. Une telle superficie peut accueillir au moins une
partie des zones sauvages. Pour Hussein Abdel-Razeq,
secrétaire général du parti du Rassemblement unioniste
progressiste (UPR, gauche), la seule solution au problème
des zones sauvages est une politique sociale plus juste et
plus équitable. « Le gouvernement porte l’entière
responsabilité de ce phénomène qui a vu le jour avec les
politiques d’ouverture économique initiées par l’ancien
président Anouar Al-Sadate dans les années soixante-dix et
s’est accru sous Moubarak pour les mêmes raisons, à savoir
l’absence totale de politique sociale », estime Abdel-Razeq.
Avec la privatisation, la vente des compagnies du secteur
public et la libéralisation des loyers agricoles, rendue
possible par la loi de 1996, de nombreux ouvriers et paysans
dans les gouvernorats se sont retrouvés sans emploi du jour
au lendemain. Et beaucoup d’entre eux sont venus au Caire à
la recherche d’un emploi dans le bâtiment ou la manutention.
Ils se sont installés dans ces zones sauvages, assure le
secrétaire général du parti du Rassemblement. Tout comme
Milad Hanna, il pense que ce fonds gouvernemental n’est
qu’un écran de fumée qui ouvrira la porte à la corruption et
ne présentera pas de véritable solution au problème.
Ola
Hamdi