Pèlerinage.
Se rendre à La Mecque constitue le vœu le plus cher à tous
les musulmans. Cependant, cette obligation religieuse, étant
autrefois l’apanage des plus vieux, devient aujourd’hui la
destination privilégiée des jeunes.
Les jeunes s'y mettent avec ferveur
«laver mes péchés, redevenir vierge, tout comme au jour où
ma mère m’a mis au monde. C’est mieux que le monde et ce
qu’il contient », dit Hicham Moustapha, ingénieur. Vêtu de
la tenue d’ihram, constituée d’un izar et d’un rida, deux
pièces de tissu blanc sans coutures, l’un enroulé autour de
la taille et tombe sous les genoux et l’autre couvrant le
torse, il est sur le point d’embarquer dans l’avion qui va
le mener à La Mecque. En fait, ce futur hag n’est pas âgé,
il a à peine 35 ans, et sa femme, qui l’accompagne, a trente
ans. Ils sont mariés depuis deux semaines et ont opté pour
le pèlerinage pour leur voyage de noces au lieu d’une autre
destination. Issus de la couche moyenne, ils ont décidé
depuis les fiançailles d’entamer leur vie conjugale par ce
voyage spirituel. Raison pour laquelle ils n’ont pas fait de
gros frais pour la fête de mariage. Ils ont rassemblé toutes
leurs économies, ainsi que l’argent qu’ils ont reçu pour
leur mariage en cadeau, pour se rendre aux lieux saints. Un
voyage qui leur a coûté au moins 50 000 L.E. « Pourquoi
reporter cette obligation, alors que nous pouvons nous
réconcilier avec Dieu et lui vouer dévotion et obédience »,
explique Hicham, qui ne cesse de lire pour apprendre les
rites du pèlerinage. Et d’ajouter : « Les autres passent
leur vie à se préparer à ce devoir religieux et accomplir un
pèlerinage en bonne et due forme, dont la récompense promise
est le pardon des péchés et l’accès au paradis, alors que
nous nous y rendons sans grandes connaissances ». Arrivés en
haut de la passerelle, Hicham et sa femme commencent à
réciter la Talbiya, répétant d’une même voix : « Labbayka
Allahomma labbayk (Dieu, je réponds à ton appel) », en
jetant un dernier regard sur Le Caire qu’ils ne reverront
que dans un mois.
En effet, en ces jours bénis où les yeux des musulmans sont
tous tournés vers les lieux du pèlerinage, plus de 80 000
Egyptiens devront répéter cette litanie sur le mont de
Arafat, qui se trouve à La Mecque, en Arabie saoudite. Ils
quittent leur pays cette semaine pour se joindre aux
millions de musulmans venus des quatre coins du monde.
D’après les dernières estimations de la Banque Centrale, les
voyages à La Mecque absorbent chaque année environ trois
milliards de dollars, entre le grand et le petit pèlerinages
(omra). Selon les présidents d’associations chargés du hag
et de la omra, 80 000 visas ont été accordés par les
autorités saoudiennes à l’Egypte.
Les jeunes bousculent les plus âgés
Or, si le nombre de postulants dépasse de loin le quota de
visas accordés, les jeunes sont entrés aujourd’hui en
concurrence avec les plus âgés pour accomplir cette
obligation religieuse. Ce n’est plus donc l’apanage des
vieillards, autrement dit, on s’est habitué depuis les
années 1970 et 80 à voir les gens âgés opter pour ce voyage
sacré.
Beaucoup de jeunes affluent vers les différents ONG et
syndicats, puisque le tirage au sort est réservé uniquement
aux gens âgés. Cette tranche représente actuellement 45 % du
total des pèlerins, sans compter les 40 000 jeunes qui
effectuent les rites de la omra au cours de l’année. Amr
Aboul-Ela, membre du comité du pèlerinage au club Al-Zohour,
assure que 35 % des membres du club qui partent cette année
en pèlerinage sont des jeunes, dont l’âge ne dépasse pas les
30 ans, alors que d’autres viennent d’être promus des
universités. Ce chiffre est important et attire tout de même
l’attention, surtout avec la hausse continuelle du coût du
pèlerinage et dans un pays où les jeunes souffrent d’une
situation économique difficile, d’un taux de chômage élevé
et du retard de l’âge du mariage. Cependant, des questions
s’imposent : Pourquoi cet afflux de la part des jeunes pour
le pèlerinage ? S’agit-il d’un phénomène dû à une nouvelle
culture ou à un éveil de piété ? Et quelle en est la réelle
dimension dans une société comme la nôtre, marquée par la
dualité et les contrastes ? Selon la sociologue Nadia
Radwane, le fait que le jeune quitte son chez-soi et accepte
un déplacement personnel symbolisé par un voyage, parfois
épuisant, qui le conduira aux lieux saints, est révélateur
de sa fuite des problèmes et des tensions de la vie. « Ce
recours au voyage sacré n’est que l’indice d’une recherche
de protection de la part des jeunes, qui tentent de trouver
refuge dans la religion, face au courant libertin et aux
images érotiques qui leur sont imposées de partout »,
explique-t-elle, tout en assurant que le courant religieux
qui a le vent en poupe joue son rôle, ainsi que les
apparences qui ne cessent de prendre le dessus dans nos
sociétés aux dépens des fondements de la religion. Pour
elle, il faut se contenter de faire le pèlerinage une seule
fois dans la vie, afin de donner la chance à d’autres qui
souhaitent de s’y rendre. Quant à ceux qui veulent se
rapprocher de Dieu, ils ont d’autres moyens, comme dépenser
l’argent qui va servir au voyage dans des actes de charité
pour aider d’autres personnes plus défavorisées ou démunies
à bien passer les fêtes.
Mieux vaut aujourd’hui que demain
Le cheikh Farahat Al-Mongui, ex-adjoint à l’Institution
d’Al-Azhar, pense que le peuple égyptien est pieux et
conservateur de nature. Cette tendance de la part des jeunes
d’accomplir ce devoir religieux montre qu’ils essayent
d’imposer un peu de morale dans notre société. «
Aujourd’hui, les jeunes ont toutes les possibilités sur
Internet et les chaînes satellites religieuses pour
comprendre le Coran et la sunna, et en savoir plus sur leur
religion, leur prophète, leurs droits et leurs devoirs
envers l’islam », souligne-t-il, tout en se demandant
pourquoi ne pas donner un bon exemple du musulman qui veut
accomplir le cinquième pilier de l’islam, puisqu’il en est
mesure de le faire. Cheikh Farahat rapporte le cas du plus
jeune adolescent, Islam, 18 ans, qui a demandé à son père
comme cadeau un voyage à La Mecque pour faire la omra (petit
pèlerinage), pour avoir obtenu l’année dernière un haut
pourcentage au bac. Islam confie adorer le célèbre joueur
Abou-Treika et il a l’intention de visiter les lieux saints
de temps à autre comme le fait son joueur favori.
« Pourquoi donc reporter le pèlerinage à plus tard, puisque
Dieu m’a donné la santé et l’aisance dans la vie ? Celui qui
ne répond pas à l’appel de Dieu commet un péché si bien que
s’il venait à mourir, il en serait comptable, à moins
qu’Allah ne lui pardonne », souligne Tareq Khaled, 27 ans,
travaillant dans une société pétrolière. Ayant les moyens,
celui-ci a consacré son premier salaire pour faire le hag.
Il cite le hadith rapporté par Ahmad Ibn Majah et Al-Bayhaqi
: « Hâtez-vous de faire le pèlerinage, car nul n’est à
l’abri de la maladie, de la perte de sa monture, ni de la
pauvreté ». Et dans une autre variante : « Pressez-vous pour
aller en pèlerinage car nul ne sait ce qui peut lui arriver
». Tareq raconte qu’il a ressenti des frissons alors qu’il
était en face de la Kaaba, il a même pleuré. C’était la
première fois qu’il voyait les lieux saints et qu’il foulait
cette terre où l’islam est né. Et bien qu’il ait accompli le
pèlerinage depuis quatre ans, il se souvient des moindres
détails de tous les rituels, comme si c’était hier. « Les
voix des pèlerins se sont élevées dans toutes les langues
montrant leur obédience à Allah, nous avons passé la nuit à
Mouzdalifa, puis nous nous sommes rassemblés pour lancer les
pierres aux jamarates, puis accomplir la procession autour
de la Kaaba et faire le trajet entre Al-Safa et Al-Marwa. Un
voyage pénible et fatiguant qui nécessite qu’on le fasse
tant qu’on est jeune », explique-t-il. Tareq a constaté que
la mission égyptienne pour le pèlerinage est composée de
pèlerins âgés, contrairement aux autres pays comme le
Pakistan, l’Indonésie et l’Afrique du Sud.
Un voyage spirituel
Et c’est le même discours chez de nombreux jeunes. Si
certains préfèrent accomplir le pèlerinage soit pour avoir
la bénédiction de Dieu, entamer une nouvelle vie conjugale
ou profiter de leur jeunesse, d’autres le font pour d’autres
raisons, à savoir chercher la paix intérieure. Tel est le
cas de Hanaa Mahmoud, 38 ans, journaliste, qui a opté cette
année pour le pèlerinage. Elle pense que le pèlerinage n’a
d’autre récompense si ce n’est le paradis, et c’est aussi un
merveilleux voyage spirituel. Les pèlerins retournent des
lieux saints heureux des bienfaits qu’Allah leur a donnés. «
Il n’y a rien de plus fantastique que de se sentir renaître.
Le pèlerin est en quête de sensation, de vérité … en quête
de Dieu. Le pèlerinage est une occasion pour se ressourcer
et approfondir sa foi à une époque où le stress est le mot
d’ordre. Laver ses péchés, prier, observer, écouter et
partager ces moments avec des millions de musulmans et
surtout se remémorer de tous les rites effectués autrefois
par la famille du prophète Ibrahim. Une famille qui
représente un bon exemple de soumission et d’adoration pour
Dieu », explique Hanaa, mère de deux enfants, qui a décidé
de ne pas reporter le pèlerinage bien que ses moyens ne le
permettent pas. « Comme les besoins de la vie n’en finissent
pas, nous avons décidé, mon mari et moi, de ne pas être pris
par le tourbillon de la vie et d’effectuer le hag cette
année, notamment que son prix ne cesse de s’élever d’une
année à l’autre. Des sommes exorbitantes, entre 26 000 et
100 000 L.E., selon l’agence de tourisme et suivant la
qualité des services offerts », confie-t-elle, tout en
ajoutant que pour payer ce séjour, elle a pu collecter
environ 54 000 L.E., grâce aux tontines. Elle a même rédigé
son testament et signalé ses dettes avant de partir.
Aujourd’hui, à l’aéroport, la scène est émouvante. Entre les
adieux de ses enfants (9 et 12 ans) chers à son cœur et la
joie immense de voir la tombe du prophète, cette future
hagga semble un peu perdue. Elle veut à tout prix mettre fin
à ses adieux qui risquent de gâcher son allégresse. « C’est
à partir de cet instant que commence mon pèlerinage, j’ai
besoin de me concentrer, prier et oublier la vie, les
enfants, leurs études et tous les problèmes et ne penser
qu’à la Kaaba et au prophète », confie-t-elle en sanglotant.
Et si Hanaa a pu s’offrir le luxe de l’avion, Essam Kamel,
32 ans, n’a pas hésité à parcourir 2 000 km, soit trois
jours de route dans le désert et par bus. Il a eu recours au
crédit offert par une association caritative pour laquelle
il travaille pour faire la omra au mois de Ramadan coûtant 4
000 L.E. « Rien de mieux que d’économiser pour faire un hag
avec le prophète (car selon ses propos, une omra au mois de
Ramadan équivaut à un pèlerinage avec lui) au lieu de payer
tous les mois la facture d’un portable ou rembourser des
prêts pour acheter un ordinateur portable », commente-t-il.
Essam confie que depuis qu’il est parti à la omra, il sent
qu’il y a de la baraka dans l’argent qu’il gagne.
Quant à Chérif Abdel-Halim, 25 ans, il pense que la mort n’a
pas d’âge et qu’il ne passe pas une semaine sans entendre
qu’un de ses amis ou un proche encore jeune a rendu l’âme.
Une incitation donc pour aller en pèlerinage, surtout
lorsqu’on sait que Dieu a accordé à ce pilier une
spécificité qu’il n’a pas accordée à la prière ni au jeûne
ni à la zakat, comme le fait d’expier les petits et les
grands péchés. Raison pour laquelle il a accompli trois fois
le petit pèlerinage et une fois le grand. Profitant du
séjour de son père en Arabie saoudite, il a préféré ne pas
repousser le hag ou la omra, surtout que cela ne lui coûte
que le prix du billet d’avion. « Il faut que l’individu
ouvre une nouvelle page avec Dieu et se hâte d’effacer de
temps à autre son compte de péchés », conclut-il, tout en
récitant le verset 133 de la sourate Al-Omran : «
Empressez-vous d’obtenir le pardon de votre Seigneur et de
gagner un paradis, vaste comme les cieux et la terre,
préparé pour ceux qui craignent Dieu ».
Chahinaz Gheith