Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Les jeunes s'y mettent avec ferveur
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 16 décembre 2008, numéro 744

 

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Nulle part ailleurs

Pèlerinage. Se rendre à La Mecque constitue le vœu le plus cher à tous les musulmans. Cependant, cette obligation religieuse, étant autrefois l’apanage des plus vieux, devient aujourd’hui la destination privilégiée des jeunes.  

Les jeunes s'y mettent avec ferveur 

«laver mes péchés, redevenir vierge, tout comme au jour où ma mère m’a mis au monde. C’est mieux que le monde et ce qu’il contient », dit Hicham Moustapha, ingénieur. Vêtu de la tenue d’ihram, constituée d’un izar et d’un rida, deux pièces de tissu blanc sans coutures, l’un enroulé autour de la taille et tombe sous les genoux et l’autre couvrant le torse, il est sur le point d’embarquer dans l’avion qui va le mener à La Mecque. En fait, ce futur hag n’est pas âgé, il a à peine 35 ans, et sa femme, qui l’accompagne, a trente ans. Ils sont mariés depuis deux semaines et ont opté pour le pèlerinage pour leur voyage de noces au lieu d’une autre destination. Issus de la couche moyenne, ils ont décidé depuis les fiançailles d’entamer leur vie conjugale par ce voyage spirituel. Raison pour laquelle ils n’ont pas fait de gros frais pour la fête de mariage. Ils ont rassemblé toutes leurs économies, ainsi que l’argent qu’ils ont reçu pour leur mariage en cadeau, pour se rendre aux lieux saints. Un voyage qui leur a coûté au moins 50 000 L.E. « Pourquoi reporter cette obligation, alors que nous pouvons nous réconcilier avec Dieu et lui vouer dévotion et obédience », explique Hicham, qui ne cesse de lire pour apprendre les rites du pèlerinage. Et d’ajouter : « Les autres passent leur vie à se préparer à ce devoir religieux et accomplir un pèlerinage en bonne et due forme, dont la récompense promise est le pardon des péchés et l’accès au paradis, alors que nous nous y rendons sans grandes connaissances ». Arrivés en haut de la passerelle, Hicham et sa femme commencent à réciter la Talbiya, répétant d’une même voix : « Labbayka Allahomma labbayk (Dieu, je réponds à ton appel) », en jetant un dernier regard sur Le Caire qu’ils ne reverront que dans un mois.

En effet, en ces jours bénis où les yeux des musulmans sont tous tournés vers les lieux du pèlerinage, plus de 80 000 Egyptiens devront répéter cette litanie sur le mont de Arafat, qui se trouve à La Mecque, en Arabie saoudite. Ils quittent leur pays cette semaine pour se joindre aux millions de musulmans venus des quatre coins du monde. D’après les dernières estimations de la Banque Centrale, les voyages à La Mecque absorbent chaque année environ trois milliards de dollars, entre le grand et le petit pèlerinages (omra). Selon les présidents d’associations chargés du hag et de la omra, 80 000 visas ont été accordés par les autorités saoudiennes à l’Egypte.

 

Les jeunes bousculent les plus âgés

Or, si le nombre de postulants dépasse de loin le quota de visas accordés, les jeunes sont entrés aujourd’hui en concurrence avec les plus âgés pour accomplir cette obligation religieuse. Ce n’est plus donc l’apanage des vieillards, autrement dit, on s’est habitué depuis les années 1970 et 80 à voir les gens âgés opter pour ce voyage sacré.

Beaucoup de jeunes affluent vers les différents ONG et syndicats, puisque le tirage au sort est réservé uniquement aux gens âgés. Cette tranche représente actuellement 45 % du total des pèlerins, sans compter les 40 000 jeunes qui effectuent les rites de la omra au cours de l’année. Amr Aboul-Ela, membre du comité du pèlerinage au club Al-Zohour, assure que 35 % des membres du club qui partent cette année en pèlerinage sont des jeunes, dont l’âge ne dépasse pas les 30 ans, alors que d’autres viennent d’être promus des universités. Ce chiffre est important et attire tout de même l’attention, surtout avec la hausse continuelle du coût du pèlerinage et dans un pays où les jeunes souffrent d’une situation économique difficile, d’un taux de chômage élevé et du retard de l’âge du mariage. Cependant, des questions s’imposent : Pourquoi cet afflux de la part des jeunes pour le pèlerinage ? S’agit-il d’un phénomène dû à une nouvelle culture ou à un éveil de piété ? Et quelle en est la réelle dimension dans une société comme la nôtre, marquée par la dualité et les contrastes ? Selon la sociologue Nadia Radwane, le fait que le jeune quitte son chez-soi et accepte un déplacement personnel symbolisé par un voyage, parfois épuisant, qui le conduira aux lieux saints, est révélateur de sa fuite des problèmes et des tensions de la vie. « Ce recours au voyage sacré n’est que l’indice d’une recherche de protection de la part des jeunes, qui tentent de trouver refuge dans la religion, face au courant libertin et aux images érotiques qui leur sont imposées de partout », explique-t-elle, tout en assurant que le courant religieux qui a le vent en poupe joue son rôle, ainsi que les apparences qui ne cessent de prendre le dessus dans nos sociétés aux dépens des fondements de la religion. Pour elle, il faut se contenter de faire le pèlerinage une seule fois dans la vie, afin de donner la chance à d’autres qui souhaitent de s’y rendre. Quant à ceux qui veulent se rapprocher de Dieu, ils ont d’autres moyens, comme dépenser l’argent qui va servir au voyage dans des actes de charité pour aider d’autres personnes plus défavorisées ou démunies à bien passer les fêtes.

 

Mieux vaut aujourd’hui que demain

Le cheikh Farahat Al-Mongui, ex-adjoint à l’Institution d’Al-Azhar, pense que le peuple égyptien est pieux et conservateur de nature. Cette tendance de la part des jeunes d’accomplir ce devoir religieux montre qu’ils essayent d’imposer un peu de morale dans notre société. « Aujourd’hui, les jeunes ont toutes les possibilités sur Internet et les chaînes satellites religieuses pour comprendre le Coran et la sunna, et en savoir plus sur leur religion, leur prophète, leurs droits et leurs devoirs envers l’islam », souligne-t-il, tout en se demandant pourquoi ne pas donner un bon exemple du musulman qui veut accomplir le cinquième pilier de l’islam, puisqu’il en est mesure de le faire. Cheikh Farahat rapporte le cas du plus jeune adolescent, Islam, 18 ans, qui a demandé à son père comme cadeau un voyage à La Mecque pour faire la omra (petit pèlerinage), pour avoir obtenu l’année dernière un haut pourcentage au bac. Islam confie adorer le célèbre joueur Abou-Treika et il a l’intention de visiter les lieux saints de temps à autre comme le fait son joueur favori.

« Pourquoi donc reporter le pèlerinage à plus tard, puisque Dieu m’a donné la santé et l’aisance dans la vie ? Celui qui ne répond pas à l’appel de Dieu commet un péché si bien que s’il venait à mourir, il en serait comptable, à moins qu’Allah ne lui pardonne », souligne Tareq Khaled, 27 ans, travaillant dans une société pétrolière. Ayant les moyens, celui-ci a consacré son premier salaire pour faire le hag. Il cite le hadith rapporté par Ahmad Ibn Majah et Al-Bayhaqi : « Hâtez-vous de faire le pèlerinage, car nul n’est à l’abri de la maladie, de la perte de sa monture, ni de la pauvreté ». Et dans une autre variante : « Pressez-vous pour aller en pèlerinage car nul ne sait ce qui peut lui arriver ». Tareq raconte qu’il a ressenti des frissons alors qu’il était en face de la Kaaba, il a même pleuré. C’était la première fois qu’il voyait les lieux saints et qu’il foulait cette terre où l’islam est né. Et bien qu’il ait accompli le pèlerinage depuis quatre ans, il se souvient des moindres détails de tous les rituels, comme si c’était hier. « Les voix des pèlerins se sont élevées dans toutes les langues montrant leur obédience à Allah, nous avons passé la nuit à Mouzdalifa, puis nous nous sommes rassemblés pour lancer les pierres aux jamarates, puis accomplir la procession autour de la Kaaba et faire le trajet entre Al-Safa et Al-Marwa. Un voyage pénible et fatiguant qui nécessite qu’on le fasse tant qu’on est jeune », explique-t-il. Tareq a constaté que la mission égyptienne pour le pèlerinage est composée de pèlerins âgés, contrairement aux autres pays comme le Pakistan, l’Indonésie et l’Afrique du Sud.

 

Un voyage spirituel

Et c’est le même discours chez de nombreux jeunes. Si certains préfèrent accomplir le pèlerinage soit pour avoir la bénédiction de Dieu, entamer une nouvelle vie conjugale ou profiter de leur jeunesse, d’autres le font pour d’autres raisons, à savoir chercher la paix intérieure. Tel est le cas de Hanaa Mahmoud, 38 ans, journaliste, qui a opté cette année pour le pèlerinage. Elle pense que le pèlerinage n’a d’autre récompense si ce n’est le paradis, et c’est aussi un merveilleux voyage spirituel. Les pèlerins retournent des lieux saints heureux des bienfaits qu’Allah leur a donnés. « Il n’y a rien de plus fantastique que de se sentir renaître. Le pèlerin est en quête de sensation, de vérité … en quête de Dieu. Le pèlerinage est une occasion pour se ressourcer et approfondir sa foi à une époque où le stress est le mot d’ordre. Laver ses péchés, prier, observer, écouter et partager ces moments avec des millions de musulmans et surtout se remémorer de tous les rites effectués autrefois par la famille du prophète Ibrahim. Une famille qui représente un bon exemple de soumission et d’adoration pour Dieu », explique Hanaa, mère de deux enfants, qui a décidé de ne pas reporter le pèlerinage bien que ses moyens ne le permettent pas. « Comme les besoins de la vie n’en finissent pas, nous avons décidé, mon mari et moi, de ne pas être pris par le tourbillon de la vie et d’effectuer le hag cette année, notamment que son prix ne cesse de s’élever d’une année à l’autre. Des sommes exorbitantes, entre 26 000 et 100 000 L.E., selon l’agence de tourisme et suivant la qualité des services offerts », confie-t-elle, tout en ajoutant que pour payer ce séjour, elle a pu collecter environ 54 000 L.E., grâce aux tontines. Elle a même rédigé son testament et signalé ses dettes avant de partir. Aujourd’hui, à l’aéroport, la scène est émouvante. Entre les adieux de ses enfants (9 et 12 ans) chers à son cœur et la joie immense de voir la tombe du prophète, cette future hagga semble un peu perdue. Elle veut à tout prix mettre fin à ses adieux qui risquent de gâcher son allégresse. « C’est à partir de cet instant que commence mon pèlerinage, j’ai besoin de me concentrer, prier et oublier la vie, les enfants, leurs études et tous les problèmes et ne penser qu’à la Kaaba et au prophète », confie-t-elle en sanglotant. Et si Hanaa a pu s’offrir le luxe de l’avion, Essam Kamel, 32 ans, n’a pas hésité à parcourir 2 000 km, soit trois jours de route dans le désert et par bus. Il a eu recours au crédit offert par une association caritative pour laquelle il travaille pour faire la omra au mois de Ramadan coûtant 4 000 L.E. « Rien de mieux que d’économiser pour faire un hag avec le prophète (car selon ses propos, une omra au mois de Ramadan équivaut à un pèlerinage avec lui) au lieu de payer tous les mois la facture d’un portable ou rembourser des prêts pour acheter un ordinateur portable », commente-t-il. Essam confie que depuis qu’il est parti à la omra, il sent qu’il y a de la baraka dans l’argent qu’il gagne.

Quant à Chérif Abdel-Halim, 25 ans, il pense que la mort n’a pas d’âge et qu’il ne passe pas une semaine sans entendre qu’un de ses amis ou un proche encore jeune a rendu l’âme. Une incitation donc pour aller en pèlerinage, surtout lorsqu’on sait que Dieu a accordé à ce pilier une spécificité qu’il n’a pas accordée à la prière ni au jeûne ni à la zakat, comme le fait d’expier les petits et les grands péchés. Raison pour laquelle il a accompli trois fois le petit pèlerinage et une fois le grand. Profitant du séjour de son père en Arabie saoudite, il a préféré ne pas repousser le hag ou la omra, surtout que cela ne lui coûte que le prix du billet d’avion. « Il faut que l’individu ouvre une nouvelle page avec Dieu et se hâte d’effacer de temps à autre son compte de péchés », conclut-il, tout en récitant le verset 133 de la sourate Al-Omran : « Empressez-vous d’obtenir le pardon de votre Seigneur et de gagner un paradis, vaste comme les cieux et la terre, préparé pour ceux qui craignent Dieu ».

Chahinaz Gheith

 




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