Pascal Lamy,
président de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), met
en garde contre les tendances protectionnistes en ces temps
de crise et prône plutôt l’ouverture des marchés. Mais il
avoue que la tâche de conclure le cycle de Doha ne sera pas
de tout repos.
« Réussir le cycle de Doha avant la fin de l’année est
devenu l’objectif de tous les pays »
Genève,
Suisse
De notre envoyée spéciale
Al-ahram
hebdo : Vous avez annoncé votre candidature pour la
présidence de l’OMC pour un autre mandat. Quelles sont les
principales lignes de votre prochain plan ?
Pascal Lamy :
Oui, je me suis finalement décidé le 4 décembre dernier de
me présenter pour un autre mandat de l’OMC. Le résultat sera
annoncé le 31 décembre. Il s’agit en fait d’achever la tâche
que j’avais déjà commencée et cela nécessite un maintien
d’une même stratégie.
— Justement, comment comptez-vous relancer les négociations
du cycle de Doha en sur-place depuis plus de deux ans ? Les
pays en développement attendent plus d’ouverture des marchés
des Etats-Unis et de l’Union européenne. Et ces derniers
trouvent que la récession économique n’est pas le moment
propice pour accorder des concessions ...
— Le cycle de Doha est un long processus. Il regroupe
actuellement 153 pays, dont les intérêts se divergent, et
vise un agenda très compliqué, qui a débuté depuis 7 ans.
Auparavant, il était plus facile de négocier et de conclure
un accord vu la dimension des économies, plus petites.
Maintenant, c’est beaucoup plus compliqué. Les acteurs des
négociations se divisent en trois catégories : les pays
développés comme les Etats-Unis et le Japon, ceux en voie de
développement avec en tête l’Inde, le Brésil et les pays les
moins avancés, comme le Bénin.
L’architecture générale des négociations a pris une autre
dimension. Il s’agit au premier plan d’un marché plus ouvert
et d’une discipline plus stricte. Les pays développés
devront sacrifier les deux tiers et les pays en
développement un seul tiers. Les pays les moins développés
n’auront rien à sacrifier. Il s’agit donc d’un cycle pour
les pays en développement.
Or, il ne s’agit pas de deux camps actuellement : les pays
développés contre les pays en voie de développement.
Certains pays en développement sont plus développés que
d’autres. Ainsi, le marché brésilien ou celui indien
constituent aujourd’hui un potentiel très important. Ils se
sont bien organisés, leurs marchés sont ouverts, bref, ils
sont complètement différents d’il y a 20 ans. Comme les
bases d’un tel accord et la distribution de contribution ont
été approuvées par tous les membres, la question n’est plus
donc comment se mettre d’accord sur les grandes lignes, mais
sur les détails. Et cela devient beaucoup plus difficile
avec la crise financière actuelle.
— Vous avez mobilisé tous vos efforts pour faire réussir les
négociations prévues mi-décembre, pensez-vous que les pays
finaliseront vraiment un accord ?
— Ce n’est pas moi qui mobilise les efforts pour faire
réussir les négociations. Faire réussir le cycle de Doha
avant la fin de l’année est devenu l’objectif de tous les
pays et pas de l’organisation seule. Je ne lutte pas seul
contre le monde entier. Par contre, je suis comme la femme
qui attend un bébé et essaye de s’assurer que tout va bien.
Ma tâche ici est d’aider les pays membres et de préparer le
terrain. J’essaye simplement de réaliser un équilibre
équitable entre les pays partenaires. Mais je suis optimiste
car 80 % du travail a été déjà conclu en juillet dernier et
il ne reste que quelques détails à finaliser.
Et c’est ainsi que je prévois une réunion ministérielle
urgente le 17 décembre. Cela dépend des offres et des études
présentées par les différents pays.
— C’est justement sur ces détails que la conclusion bute.
Prévoyez-vous la conclusion d’un accord avant la fin de
l’année ?
— Se mettre d’accord sur les détails devient effectivement
une tâche plus difficile, surtout avec la crise financière
comme je l’ai déjà dit. Les pays, développés ou en
développement, résisteront plus à ouvrir leur marché et à
adopter des disciplines qu’ils avaient refusées en temps de
prospérité. Comment la Chine, par exemple, acceptera-t-elle
plus de concessions après les pertes qu’elle a subies à
cause de la crise ? Notre tâche est de plus en plus
difficile.
Or, en même temps, tous les pays se rendent compte de
l’autre côté que fermer leur marché n’est plus le moyen
propice pour affronter la crise financière. Nous savons bien
tous que le fait de fermer les marchés au commerce ne
contribuera qu’à des catastrophes supplémentaires. Ce
scénario s’est déroulé en 1930 quand les pays ont décidé
d’adopter des mesures protectionnistes pour faire face à la
crise. Le résultat a été une détérioration complète du
système commercial international. Les leaders de la planète
sont bien conscients de cette affaire et j’espère qu’ils
éviteront une telle orientation. Le plus important sur le
court terme est de garder les marchés ouverts. D’autant plus
que si les négociations sont conclues avant la fin de cette
année, les pays n’auront rien à assumer. Il s’agit seulement
d’un accord sur les modalités et les pays auront à présenter
les étapes d’application. Cela ne sera pas mis en exécution
avant 2010.
— Et si un accord n’est pas conclu ?
— Cela ne justifie pas l’orientation vers une politique
protectionniste. A ce moment, il n’y aura pas seulement des
« zéro gains » mais des gains négatifs (ndlr : une
détérioration du système de commerce international). Mais si
les pays s’orientent vers une libéralisation du marché, les
pays réaliseront des gains positifs.
— Il s’agit d’un cycle des pays en développement. Quel sera
le rôle de l’OMC si les pays développés refusent de soutenir
ces pays ?
— Je ne suis pas la personne qui décide. Réduire les
subventions agricoles accordées aux agriculteurs des pays
développés est maintenant sur la table et les pays en
développement appuient une telle réduction. Mais, jusqu’à
maintenant, aucune décision n’a été adoptée. Il s’agit d’une
politique précise. A l’OMC, toute décision est prise par
consensus et personne ne peut obliger quelqu’un à adopter
une décision ni le punir en cas de non adaptation. Mais,
comme je vous le dis, ce cycle est bien différent. Plusieurs
groupes sont plus forts actuellement comme le groupe
africain et l’Amérique latine. Même l’Indonésie et ses
alliés constituent un potentiel. La réalité est que les pays
en développement sont devenus actuellement une force
importante au sein de l’OMC.
Et si vous regardez l’économie mondiale au cours des années
prochaines, vous trouverez que seules les économies des pays
en développement continueront à accroître. Les pays
développés en sont bien conscients. Pour le moment, il
y a un paquet sur la table et l’affaire ne sera conclue que
quand tous les partenaires signeront.
— Les organisations non gouvernementales ont dénoncé à
maintes reprises les concessions que les pays émergents ont
été obligés d’accepter sur le long chemin du commerce libre.
Ce qui, de leur point de vue, a eu de mauvaises
répercussions sur leurs économies ...
— Ce n’est pas vrai. Si vous examinez les économies des pays
émergents, vous réaliserez que les marchés libéralisés ont
beaucoup mieux fonctionné que les marchés fermés. Cela a
généré des investissements et des emplois. Par conséquent,
une croissance. Les pays asiatiques n’ont-ils pas des
meilleures infrastructures et performances que les pays
africains ?
— Mais ce n’est pas le cas de la Chine …
— La situation de la Chine est différente. Elle a rejoint l’OMC
trop tard, donc elle devait payer le prix. Elle n’a pas
droit à profiter des privilèges dont ont profité les
premiers adhérents à l’exemple des pays subsahariens (comme
un espace entre les tarifs appliqués et le plafond qu’elle
peut appliquer). Ces derniers par exemple appliquent 10 %
des tarifs sur les importations agricoles alors qu’ils
possèdent un plafond de 60 %, dont ils se servent en temps
de crise. Par ailleurs, la Chine a profité, après son
adhésion à l’OMC, des garanties contre les mesures
protectionnistes, sinon elle aurait été accusée par la
grande majorité des pays suite à son invasion de leurs
marchés.
— Les Etats-Unis insistent à allouer d’énormes subventions
au coton, au détriment des pays pauvres africains qui ne
peuvent plus concurrencer sur le marché international. Quand
prévoyez-vous une fin à cette injustice ?
— La question du coton est une des questions qui soulèvent
l’opposition des pays en développement. Les Etats-Unis en
sont bien conscients. Et étant donné la réalité de la crise
financière actuelle, je m’attends à un certain règlement de
la part des Etats-Unis, se rendant compte de l’importance
des économies émergentes en ce moment.
Propos recueillis par Névine Kamel
(Voir aussi Dossier)