Al-Ahram Hebdo, Enquête | Les dividendes d’un accouchement
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 16 décembre 2008, numéro 744

 

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Enquête

Tendances. Certaines femmes issues des classes aisées cherchent à mettre au monde leurs enfants aux Etats-Unis dans le but d’obtenir la carte verte et d’assurer l’avenir de leurs nouveaux-nés à la mesure du rêve américain. Enquête.

Les dividendes d’un accouchement

Elle attend son prochain bébé avec impatience. Un événement qui va changer sa vie. Dahlia, journaliste, espère que l’enfant qui va naître lui offrira à son tour une nouvelle existence. Durant des années, cette femme n’a cessé de cavaler pour capter l’actualité du jour. Mais à 37 ans, elle décide de faire une pause après 15 ans de carrière et se consacrer à son projet. Elle veut concrétiser son rêve, celui d’obtenir la nationalité américaine. Au septième mois de grossesse, elle prend l’avion pour aller accoucher en Amérique. Au cours de ce congé qui va durer 4 mois, elle se consacre aux préparatifs, à savoir fournir au nouveau-né tout ce dont il a besoin : un siège de voiture qui respecte les normes américaines, une poussette « quatre chevaux », des vêtements, des biberons, etc. Des besoins convenant au rang de ce nouveau citoyen américain. Une seule bévue pourrait lui coûter cher et mettre fin à ce grand projet, car les mesures de sécurité concernant les enfants sont très strictes. « On pourrait m’interdire de prendre mon bébé si la voiture n’est pas munie d’un siège pour enfant et je risque une amende de 260 dollars », confie Dahlia, qui a dû faire le tour des hôpitaux pour choisir celui qui convient à ses moyens. « J’ai choisi un hôpital situé à Los Angeles, lieu de ma résidence avec ma tante, car les frais de l’accouchement étaient abordables. Le coût d’une césarienne s’élève à 5 500 dollars. Une somme qui peut atteindre les 15 000 dollars dans d’autres hôpitaux », ajoute-t-elle. Pour Dahlia, cet hôpital va servir de transition vers ce monde nouveau auquel elle aspire. Bien qu’elle ait étudié, lors de ses visites professionnelles dans ce pays, toutes les formalités concernant la nationalité américaine, aujourd’hui et après la naissance de son fils, elle mène une course contre la montre pour régler tous ses papiers. A peine sortie de l’hôpital, elle n’a pas hésité à parcourir de longues distances, à faire la queue pour prouver que son bébé est né aux Etats-Unis. Son mari l’a rejoint pour prouver sa paternité et surtout faire établir le passeport de son fils américain. « Bien que l’hôpital n’exige pas la présence du père pour enregistrer la naissance du bébé, la présence des deux conjoints est exigée pour lui faire son passeport, afin d’éviter les problèmes », estime Dahlia, en confiant qu’il faut éviter de mentir, car toutes les procédures risquent d’être annulées si les renseignements sont erronés. Bientôt, Dahlia va emmener ce nouveau citoyen américain en Egypte. Mais, il lui reste à passer à l’ambassade égyptienne pour notifier son acte de naissance. Or, ce que vient d’accomplir Dahlia, beaucoup d’Egyptiennes voudraient le faire. Accoucher aux Etats-Unis dans le but de garantir une vie meilleure à ses enfants est devenu la mode de l’élite égyptienne. Certains hommes d’affaires, politiciens, danseuses et artistes espèrent atteindre cet objectif. Une contamination qui touche également la classe moyenne supérieure. Celle-ci n’hésite pas à faire des économies pour y arriver. Hala, hôtesse, a dû économiser son salaire durant une année et vendre une partie de ses bijoux pour aller accoucher chez une cousine aux Etats-Unis et offrir à son enfant cette occasion en or, comme elle dit. Un projet caressé aussi par des milliers de gens issus des couches défavorisées et qui trouvent que les films américains présentent « un style de vie utopique », résume Noura, 18 ans, femme de ménage. Elle a suivi avec attention les nouvelles de la célèbre chanteuse Chérine, issue du quartier Al-Qalaa, et qui voulait mettre au monde son enfant en Amérique. Une fois que ses conditions matérielles se sont améliorées, elle a essayé de concrétiser son rêve, celui d’obtenir la nationalité américaine, en mettant au monde sa fille aux Etats-Unis. Une affaire qui a suscité de vives polémiques et a fait couler beaucoup d’encre …

Selon un expert en droit international, les Etats-Unis sont l’un des pays du Nord qui n’émettent pas beaucoup de contraintes en cas de naissance d’un enfant sur son territoire, alors que d’autres pays sont plus stricts. Des pays qui exigent une maîtrise de leur langue ou une preuve de résidence ou l’accomplissement du service militaire. Les procédures pour l’obtention de la carte verte ne sont pas compliquées pour les parents dont l’enfant est né aux Etats-Unis, ce qui encourage les Egyptiennes à se lancer dans l’aventure, puisque cela ne va leur coûter que les frais de l’hôpital et un billet d’avion au moins deux fois par an. D’après une étude effectuée par l’Organisme central de la mobilisation et du recensement sur l’émigration officielle en 2007, l’Amérique a été la première destination des Egyptiens. Sur un total de 210 émigrés, environ 54 % se sont rendus aux Etats-Unis. Etant un des plus grands pays hôtes dans le monde, les Etats-Unis semblent être le pays qui permet aux émigrés de s’intégrer correctement dans la société américaine comme moyen de faire face aux défis de la mondialisation, comme le prouve une étude publiée sur le site usinfo.state.

Un vrai modèle de société pour les Egyptiens, surtout après l’accès de Barack Obama au pouvoir. « Son accession au pouvoir a donné beaucoup d’espoir aux Africains et a surtout soutenu l’idée que dans ce pays, rien n’est impossible », confie la jeune Hala qui se prépare pour ce grand voyage.

Et bien que les chiffres du Département d’Etat prouvent que ce pays offre 50 000 chances d’immigration par an, le nombre de candidats à l’émigration dans le monde a atteint cette année les 82 000. Ce qui pousse ces Egyptiens à tenter leur chance par d’autres astuces.

Alternative pour le futur

Ces femmes invoquent l’avenir de leur progéniture, la situation dans leur pays alors même qu’elles jouissent de moyens considérables par rapport au reste de la population. « Les conditions de vie en Egypte ne cessent de s’empirer. Au lieu d’avancer, on recule dans plusieurs domaines. La nationalité américaine permet à ma fille d’avoir le choix d’améliorer son statut. J’ai passé ma vie en Egypte et j’ai la possibilité de lui offrir une vie meilleure, alors pourquoi l’en priver ? », estime Chahira, actrice de 40 ans, qui avait accouché il y a deux années aux Etats-Unis.

Hala, 38 ans, qui a accouché depuis 3 ans sur le même territoire, partage cet avis. Elle assure qu’elle est partie accoucher là-bas après avoir vu son frère au chômage durant plusieurs années, alors qu’il avait terminé ses études. « Une fois avoir appris que j’attendais un garçon, j’ai insisté pour aller accoucher là-bas. Les opportunités de travail sont très limitées en Egypte, surtout pour les hommes », dit-elle.

Marie, copte et âgée de 36 ans, confie avoir offert la nationalité américaine à son enfant à la fête de Noël l’an dernier. C’est un moyen de protection, car elle a l’intention de préparer ses bagages et de partir sur cette terre au cas où les Frères musulmans arriveraient au pouvoir. Une idée qui semble trouver écho dans les rangs des coptes. Le magazine électronique Middle East online a publié un article qui montre que près de 700 000 coptes ont présenté des demandes d’émigration vers les Etats-Unis. Un aspect qui a été qualifié par le magazine comme « une vague d’émigration collective, la première du genre en Egypte ». Le magazine a mis aussi l’accent sur les facilités qu’offrent certaines églises, comme celle de Mari Guirguis d’Alexandrie, pour faciliter les procédures du départ.

Noha, 42 ans, a toute une autre vision des choses. Ayant accouché depuis 2 ans aux Etats-Unis, elle confie que c’est le système de retraite en Egypte qui l’a poussée vers cette aventure. Fille d’un important responsable, elle assure que son père a rejoint les rangs des pauvres une fois à la retraite, surtout qu’on lui a enlevé tous les avantages du poste et les primes. La retraite maximum ne dépasse pas les 1 000 L.E. (181 dollars) par mois. L’augmentation annuelle est dérisoire. Elle varie entre 10 et 15 %. Aujourd’hui, elle assure qu’après avoir obtenu la carte verte, elle verse de l’argent pour le système d’assurance là-bas afin de pouvoir passer ses vieux jours en paix.

D’autres ont des calculs différents. Une célèbre danseuse qui a fait fortune en Egypte a voulu garantir à son fils la nationalité américaine, en allant accoucher sur la terre de l’Oncle Sam. « Je crains qu’une fois grand, il soit humilié en Egypte à cause de mon métier de danseuse qui n’est pas très apprécié », conclut-elle. Pour ces dames, aller chez l’Oncle Sam n’est pas de courir après le rêve américain de gagner sa chance, mais de profiter de ses dividendes.

Dina Darwich

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