Tendances.
Certaines femmes issues des classes aisées cherchent à
mettre au monde leurs enfants aux Etats-Unis dans le but
d’obtenir la carte verte et d’assurer l’avenir de leurs
nouveaux-nés à la mesure du rêve américain. Enquête.
Les dividendes d’un accouchement
Elle
attend son prochain bébé avec impatience. Un événement qui
va changer sa vie. Dahlia, journaliste, espère que l’enfant
qui va naître lui offrira à son tour une nouvelle existence.
Durant des années, cette femme n’a cessé de cavaler pour
capter l’actualité du jour. Mais à 37 ans, elle décide de
faire une pause après 15 ans de carrière et se consacrer à
son projet. Elle veut concrétiser son rêve, celui d’obtenir
la nationalité américaine. Au septième mois de grossesse,
elle prend l’avion pour aller accoucher en Amérique. Au
cours de ce congé qui va durer 4 mois, elle se consacre aux
préparatifs, à savoir fournir au nouveau-né tout ce dont il
a besoin : un siège de voiture qui respecte les normes
américaines, une poussette « quatre chevaux », des
vêtements, des biberons, etc. Des besoins convenant au rang
de ce nouveau citoyen américain. Une seule bévue pourrait
lui coûter cher et mettre fin à ce grand projet, car les
mesures de sécurité concernant les enfants sont très
strictes. « On pourrait m’interdire de prendre mon bébé si
la voiture n’est pas munie d’un siège pour enfant et je
risque une amende de 260 dollars », confie Dahlia, qui a dû
faire le tour des hôpitaux pour choisir celui qui convient à
ses moyens. « J’ai choisi un hôpital situé à Los Angeles,
lieu de ma résidence avec ma tante, car les frais de
l’accouchement étaient abordables. Le coût d’une césarienne
s’élève à 5 500 dollars. Une somme qui peut atteindre les 15
000 dollars dans d’autres hôpitaux », ajoute-t-elle. Pour
Dahlia, cet hôpital va servir de transition vers ce monde
nouveau auquel elle aspire. Bien qu’elle ait étudié, lors de
ses visites professionnelles dans ce pays, toutes les
formalités concernant la nationalité américaine, aujourd’hui
et après la naissance de son fils, elle mène une course
contre la montre pour régler tous ses papiers. A peine
sortie de l’hôpital, elle n’a pas hésité à parcourir de
longues distances, à faire la queue pour prouver que son
bébé est né aux Etats-Unis. Son mari l’a rejoint pour
prouver sa paternité et surtout faire établir le passeport
de son fils américain. « Bien que l’hôpital n’exige pas la
présence du père pour enregistrer la naissance du bébé, la
présence des deux conjoints est exigée pour lui faire son
passeport, afin d’éviter les problèmes », estime Dahlia, en
confiant qu’il faut éviter de mentir, car toutes les
procédures risquent d’être annulées si les renseignements
sont erronés. Bientôt, Dahlia va emmener ce nouveau citoyen
américain en Egypte. Mais, il lui reste à passer à
l’ambassade égyptienne pour notifier son acte de naissance.
Or, ce que vient d’accomplir Dahlia, beaucoup d’Egyptiennes
voudraient le faire. Accoucher aux Etats-Unis dans le but de
garantir une vie meilleure à ses enfants est devenu la mode
de l’élite égyptienne. Certains hommes d’affaires,
politiciens, danseuses et artistes espèrent atteindre cet
objectif. Une contamination qui touche également la classe
moyenne supérieure. Celle-ci n’hésite pas à faire des
économies pour y arriver. Hala, hôtesse, a dû économiser son
salaire durant une année et vendre une partie de ses bijoux
pour aller accoucher chez une cousine aux Etats-Unis et
offrir à son enfant cette occasion en or, comme elle dit. Un
projet caressé aussi par des milliers de gens issus des
couches défavorisées et qui trouvent que les films
américains présentent « un style de vie utopique », résume
Noura, 18 ans, femme de ménage. Elle a suivi avec attention
les nouvelles de la célèbre chanteuse Chérine, issue du
quartier Al-Qalaa, et qui voulait mettre au monde son enfant
en Amérique. Une fois que ses conditions matérielles se sont
améliorées, elle a essayé de concrétiser son rêve, celui
d’obtenir la nationalité américaine, en mettant au monde sa
fille aux Etats-Unis. Une affaire qui a suscité de vives
polémiques et a fait couler beaucoup d’encre …
Selon un expert en droit international, les Etats-Unis sont
l’un des pays du Nord qui n’émettent pas beaucoup de
contraintes en cas de naissance d’un enfant sur son
territoire, alors que d’autres pays sont plus stricts. Des
pays qui exigent une maîtrise de leur langue ou une preuve
de résidence ou l’accomplissement du service militaire. Les
procédures pour l’obtention de la carte verte ne sont pas
compliquées pour les parents dont l’enfant est né aux
Etats-Unis, ce qui encourage les Egyptiennes à se lancer
dans l’aventure, puisque cela ne va leur coûter que les
frais de l’hôpital et un billet d’avion au moins deux fois
par an. D’après une étude effectuée par l’Organisme central
de la mobilisation et du recensement sur l’émigration
officielle en 2007, l’Amérique a été la première destination
des Egyptiens. Sur un total de 210 émigrés, environ 54 % se
sont rendus aux Etats-Unis. Etant un des plus grands pays
hôtes dans le monde, les Etats-Unis semblent être le pays
qui permet aux émigrés de s’intégrer correctement dans la
société américaine comme moyen de faire face aux défis de la
mondialisation, comme le prouve une étude publiée sur le
site usinfo.state.
Un vrai modèle de société pour les Egyptiens, surtout après
l’accès de Barack Obama au pouvoir. « Son accession au
pouvoir a donné beaucoup d’espoir aux Africains et a surtout
soutenu l’idée que dans ce pays, rien n’est impossible »,
confie la jeune Hala qui se prépare pour ce grand voyage.
Et bien que les chiffres du Département d’Etat prouvent que
ce pays offre 50 000 chances d’immigration par an, le nombre
de candidats à l’émigration dans le monde a atteint cette
année les 82 000. Ce qui pousse ces Egyptiens à tenter leur
chance par d’autres astuces.
Alternative pour le futur
Ces femmes invoquent l’avenir de leur progéniture, la
situation dans leur pays alors même qu’elles jouissent de
moyens considérables par rapport au reste de la population.
« Les conditions de vie en Egypte ne cessent de s’empirer.
Au lieu d’avancer, on recule dans plusieurs domaines. La
nationalité américaine permet à ma fille d’avoir le choix
d’améliorer son statut. J’ai passé ma vie en Egypte et j’ai
la possibilité de lui offrir une vie meilleure, alors
pourquoi l’en priver ? », estime Chahira, actrice de 40 ans,
qui avait accouché il y a deux années aux Etats-Unis.
Hala, 38 ans, qui a accouché depuis 3 ans sur le même
territoire, partage cet avis. Elle assure qu’elle est partie
accoucher là-bas après avoir vu son frère au chômage durant
plusieurs années, alors qu’il avait terminé ses études. «
Une fois avoir appris que j’attendais un garçon, j’ai
insisté pour aller accoucher là-bas. Les opportunités de
travail sont très limitées en Egypte, surtout pour les
hommes », dit-elle.
Marie, copte et âgée de 36 ans, confie avoir offert la
nationalité américaine à son enfant à la fête de Noël l’an
dernier. C’est un moyen de protection, car elle a
l’intention de préparer ses bagages et de partir sur cette
terre au cas où les Frères musulmans arriveraient au
pouvoir. Une idée qui semble trouver écho dans les rangs des
coptes. Le magazine électronique Middle East online a publié
un article qui montre que près de 700 000 coptes ont
présenté des demandes d’émigration vers les Etats-Unis. Un
aspect qui a été qualifié par le magazine comme « une vague
d’émigration collective, la première du genre en Egypte ».
Le magazine a mis aussi l’accent sur les facilités
qu’offrent certaines églises, comme celle de Mari Guirguis
d’Alexandrie, pour faciliter les procédures du départ.
Noha, 42 ans, a toute une autre vision des choses. Ayant
accouché depuis 2 ans aux Etats-Unis, elle confie que c’est
le système de retraite en Egypte qui l’a poussée vers cette
aventure. Fille d’un important responsable, elle assure que
son père a rejoint les rangs des pauvres une fois à la
retraite, surtout qu’on lui a enlevé tous les avantages du
poste et les primes. La retraite maximum ne dépasse pas les
1 000 L.E. (181 dollars) par mois. L’augmentation annuelle
est dérisoire. Elle varie entre 10 et 15 %. Aujourd’hui,
elle assure qu’après avoir obtenu la carte verte, elle verse
de l’argent pour le système d’assurance là-bas afin de
pouvoir passer ses vieux jours en paix.
D’autres ont des calculs différents. Une célèbre danseuse
qui a fait fortune en Egypte a voulu garantir à son fils la
nationalité américaine, en allant accoucher sur la terre de
l’Oncle Sam. « Je crains qu’une fois grand, il soit humilié
en Egypte à cause de mon métier de danseuse qui n’est pas
très apprécié », conclut-elle. Pour ces dames, aller chez
l’Oncle Sam n’est pas de courir après le rêve américain de
gagner sa chance, mais de profiter de ses dividendes.
Dina
Darwich