Deux écrivains égyptiens, Mona
Latif-Ghattas et Mohamed
Salmawy, ont imaginé une correspondance entre deux
hommes qui ne se sont pas connus de leur vivant, mais qui
partageaient le rêve nationaliste de l’Egypte au milieu du
XXe siècle.
Lettre posthume de Gamal Abdel-Nasser à Nicolas Latif
Cher ami,
J’ai été très heureux de recevoir votre lettre, même si
elle est arrivée très en retard et que j’aurais aimé la
recevoir alors que nous étions tous les deux encore en
vie. Les choses auraient pu être différentes si elles
étaient intervenues à un autre moment. Je ne vous blâme
pas pour ce retard. Car de nombreux obstacles et
barrières entravent souvent le parcours de la vie,
empêchant, délibérément ou non, l’arrivée d’un message
de cette nature aux personnes au pouvoir.
Votre lettre, Nicolas, évoque les abus intervenus
pendant nos tentatives de réaliser une certaine justice
dans un pays où 90 % de l’économie était monopolisée par
5 % de ses habitants qui comptaient, comme vous le
savez, de nombreux étrangers. Nous avons essayé de
récupérer les ressources de notre peuple et de lui
restituer ses moyens de production, de lui rendre sa
dignité et son sentiment d’appartenance.
Les Egyptiens ont, comme tu le sais bien, longtemps
souffert sous le joug de l’autorité étrangère. Depuis
que les Ptolémées ont violé la gouvernance de l’Egypte
avant la naissance de Jésus-Christ jusqu’à ce qu’ils
aient été vaincus par les Romains qui gouvernèrent
jusqu’à la conquête arabe. Leurs successeurs furent les
Mamelouks, puis la famille de Mohamad Ali l’Albanais qui
ne parlait même pas la langue du pays. Raison pour
laquelle il incombait au premier pouvoir égyptien
indigène de restituer à ce peuple sa propriété légitime
sur les richesses de son pays.
Mais, comme toutes les grandes œuvres, de nombreux abus
ont entaché ce travail. Maintenant que nous avons
atteint le sommet de la transparence dans l’autre vie —
telle que nous l’appelions, alors qu’en réalité c’est le
monde en bas qui est pour nous maintenant l’autre vie —,
toute la vérité nous a été révélée dans son intégralité.
Ce qui me gêne n’est pas que ces abus ont eu lieu, mais
plutôt notre incapacité à les empêcher. Les tentatives
entreprises pour réaliser les grands rêves ne doivent
pas être jugées à l’aune des inévitables erreurs qui
surviennent au moment de leur application. Elles se
mesurent à la grandeur de ces rêves, à leur utilité pour
les masses et à la capacité de ceux qui les portaient à
changer la réalité par leur intermédiaire.
Notre rêve était grandiose, comme vous le saviez,
d’autant plus que vous étiez l’un de ceux, nombreux dans
le monde arabe, qui, de l’Atlantique au Golfe arabe,
avaient foi en ces rêves. De ceux-ci était issue une
nouvelle génération qui avait le sens de la dignité et
qui aspirait à instaurer l’Etat moderne, après des
siècles d’arriération. C’est à ce moment que nous avons
enclenché le mouvement de libération dans tout le monde
arabe. La colonisation a alors riposté en prenant ses
bagages et en s’en allant. Ce mouvement de libération
s’est ensuite étendu au reste du tiers-monde, en
Afrique, en Asie et en Amérique latine.
Dieu seul sait combien j’ai dû assumer personnellement
les erreurs qui ont entravé l’application de ce rêve et
qui ont été commises par mes adjoints les plus proches.
Vous vous rappelez sans doute la grande opération
d’épuration que j’ai effectuée dans certains appareils
de l’Etat selon la guerre de 1967 car j’ai pris le
pouvoir avec mes compagnons pour rendre service au pays
en mettant fin à un pouvoir royal corrompu et en
établissant une République moderne. Nous avions pour
objectif de réaliser l’indépendance, d’instaurer une
justice sociale et de nationaliser les grandes
entreprises économiques, notamment le Canal de Suez, qui
étaient l’apanage des étrangers.
Ma conscience est tranquille, parce que nous avons
réalisé ce rêve sans recourir à des mesures
sanguinaires, semblables à celles que les autres
révolutions ont connues. Nous n’avons pas érigé les
guillotines sur les places publiques et nous n’avons pas
vécu l’époque de la terreur. C’est pour cela que je
trouve très attristant de retrouver parmi mes
compatriotes, dans notre vie de l’au-delà, des hommes,
comme vous, qui ont été victimes et qui n’étaient pas
essentiellement visés par ces procédures.
Mon cher Nicolas, votre parcours, qui défile maintenant
devant mes yeux en toute clarté et en toute
transparence, est brillant. Vous avez quitté notre monde
alors que vous étiez dans la fleur de l’âge et moi, je
vous ai suivi deux ans plus tard. Quelle douleur je
ressens en imaginant ce qu’on aurait pu faire ensemble
pour le bien-être de ce pays qu’on a beaucoup aimé, et
pour le rêve auquel nous avons cru et auquel aspirait
notre peuple avide de liberté, de progrès et de
prospérité.
Cher Nicolas, où es-tu ? Et comment je n’ai pas eu le
plaisir de te rencontrer dans le paradis éternel, habité
par les patriotes ? Peut-être y a-t-il dans le fait de
ne pas se rencontrer au milieu de tout ce monde quelque
chose de réconfortant. Il semble que les patriotes
soient bien nombreux, voire bien plus que ce que nous le
croyons. Mais là où tu sois, viens à mes côtés, nous
nous sommes réunis au cours de notre vie autour d’un
seul rêve. Réunissons-nous encore une fois autour de
l’espoir que notre itinéraire pourrait devenir
aujourd’hui une source d’inspiration pour les nouvelles
générations qui veulent emprunter la même voie sans
commettre les mêmes erreurs. Bien que sa réalisation
soit beaucoup plus difficile qu’elle ne l’était de nos
jours.
Gamal