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Deux écrivains égyptiens, Mona
Latif-Ghattas et Mohamed
Salmawy, ont imaginé une correspondance entre deux
hommes qui ne se sont pas connus de leur vivant, mais qui
partageaient le rêve nationaliste de l’Egypte au milieu du
XXe siècle.
Lettre posthume de Nicolas mon père à Gamal Abdel-Nasser
Monsieur le président Gamal Abdel-Nasser
Jardins des patriotes
le paradis
Cher Gamal,
Aujourd’hui
que nous sommes tous les deux parmi les élus dans le Royaume
des cieux, dans ce lieu inchiffré où le temps n’existe plus,
ce lieu où l’Eternel nous a assis sur les sièges réservés
aux patriotes, je t’écris une lettre aérienne et lucide, une
partition musicale que chanteront les anges et les archanges
pour le 23 Juillet de l’ère d’éternité où nous voguons à
jamais dans les sphères lumineuses du paradis.
Ni pauvre ni riche, ni faible ni puissant, ni blessant ni
blessé ici.
Ici, point de reproches mais un incandescent livre d’amour
ouvert et sans mystère.
Ici, nous pouvons nous écrire nos passés dans un sourire
lumineux, heureux d’avoir vaincu la mort.
Ici, nous pouvons étaler nos joies et nos griefs anciens
comme des images embellies par la mémoire, lavées par le
flot continu de l’Histoire. Ici, je peux t’appeler par ton
prénom Gamal, ce prénom qui voulait dire « beauté », ce
symbole de liberté qui m’a tant fasciné, et je peux aussi
librement te dire ici combien tu m’as blessé et que cette
blessure est restée longtemps ouverte parce que j’aimais ce
pays et parce que je t’aimais.
Ceux qui se donnent à la patrie vont toujours au ciel, Gamal,
c’est pour cela que nous y sommes, toi le révolutionnaire et
moi le citoyen amoureux de son pays, victime innocente qui
avait pourtant porté ton message à bout de bras, dans
l’euphorie de cette justice que tu énonçais passionnément et
qui trouvait son écho dans le fond de mon âme, cette justice
utopique au nom de laquelle tu m’as injustement sacrifié.
Aujourd’hui, tu sais que les êtres comme moi, et ils sont
très nombreux, n’étaient pas les monstres que ton entourage
décrivait, ni des voleurs du pain des pauvres, ni des
usurpateurs de terres. Nous étions des milliers à aimer ce
pays, à jouir de ses grandeurs et à souffrir de ses misères,
des milliers à rêver de l’éjection des impérialistes, à
demander justice en souhaitant la liberté, des milliers de
gens de tous métiers, de toute condition sociale, de toutes
cultures et de toutes religions.
J’avais bâti des usines de tissage à la sueur de mon front,
donnant plus que je ne recevais. Pierre après pierre, en ne
comptant que sur mon courage et le talent infini dont le
destin m’avait doté.
J’avais formé un à un mes ouvriers dans une perspective
humaniste et créatrice.
Quand l’un d’entre eux manifestait un talent et une
vaillance hors pair, plutôt que le garder pour moi, je lui
donnais deux machines et le poussais à démarrer sa propre
usine.
Mes ouvriers étaient ma véritable famille. Je leur
fournissais des maisons et je payais les écoles de leurs
enfants.
Je leur avais construit une mosquée sur le terrain de mon
usine pour la prière, qui est une composante essentielle à
notre culture d’Orient, cet Orient béni, berceau des
prophètes. Bien que je sois chrétien et que mon père et mes
frères m’aient puni pour cela.
Dans ce ciel où tout s’éclaire, tu vois que toute ma vie a
été dédiée aux moins fortunés et mon travail accompli dans
une vision de patriotisme sans faille.
Je t’écris en ce jour, mais comme moi, nous étions des
milliers. Il y avait sûrement de l’ivraie dans le bon grain
comme dans tout peuple et au sein de tout pays ; après tout,
nous ne sommes que des humains.
Etait-il nécessaire de prendre nos usines, nos immeubles ou
nos terres agricoles ? De nous jeter en pâture à ceux qui
saccagent pour grandir et détruisent pour régner ? De nous
sacrifier pour apaiser les loups qui ont surgi autour de toi
pour étouffer ta véritable voix et celle de ce pays adoré
qui est le nôtre ?
Il en a pâti le pays. Car notre peuple est avant tout un
peuple de joie. Un peuple qui sait partager ses bonheurs et
se consoler mutuellement de ses peines. Un peuple qui a la
plus grande qualité humaine qui soit : il sait pardonner. Un
éternel survivant par la grâce de Celui qui veille sur lui
dans tous ses désarrois. Un peuple magnifique.
Ton peuple magnifique auquel tu sauras laisser l’inestimable
fierté de se savoir égyptien, citoyen à part entière ayant
droit à la vie et à sa jouissance. Tu l’auras libéré de ce
que l’on appelle encore de nos jours « le complexe de
l’importé », même s’il en restera toujours quelques-uns dont
le principe de la réussite reste lié à une image calquée sur
l’Occident, pas toujours la plus glorieuse de l’éminente
culture de ces beaux continents outre mers et océans, mais
souvent la plus insignifiante, qu’ils se délectent à étaler
sur la place publique pour aiguiser les yeux avides des
voyeurs. Tu auras incité ton peuple à ne plus baver devant
les connaissances des étrangers en niant les siennes, à être
fier de sa culture, de son art, de son patrimoine
pharaonique et arabe dont le savoir est à la source du
monde.
Oui, Gamal. Tu lui auras légué tout cela et c’est
inestimable.
Alors je me dis qu’il y a eu simplement quelques ratés dans
l’expression de ton grand rêve humanitaire. Des erreurs de
parcours. Des comportements destructeurs accomplis hors de
ta voie et qui ont échappé à ta vigilance.
Nous n’avons pas toujours la grâce de discerner le vrai du
faux. Nous n’avons pas toujours la lucidité de nous entourer
de ces êtres purs qui portent le pays comme tu le portais
toi-même dans le flanc de ton âme. Certains de ceux qui
t’ont induit en erreur avaient pour motif la haine. Leur
frustration personnelle est passée avant les intérêts du
pays. Tu l’as compris plus tard. Quand il était sans doute
trop tard.
Est-ce vraiment toi qui avais ordonné tout cela ? Moi je ne
le crois pas. Ceux qu’on nommait alors « les grandes
puissances » t’avaient sans doute forcé à prendre un
tournant malsain. Comme ils forcent encore de nos jours les
pays fragiles à tordre leurs désirs pour les aligner sur les
leurs. Toi, tu n’aurais pu être à ce point aveuglé pour
jeter aux crocodiles des gens qui avaient les mêmes pulsions
d’amour du pays que toi-même.
Et pour cause.
Tu t’es ressaisi quelques années plus tard. Et je suis
encore entré dans ton nouvel élan.
Quand tu as fondu mon usine dans une « coopérative » qui n’a
pas tardé à se dissoudre elle-même, je ne t’ai pas condamné.
J’aimais tant le pays.
Et je t’aimais.
Je disais à tes détracteurs que cela faisait partie d’un
plan global pour faire avancer le pays dans une idée de
justice.
J’avais raison.
J’avais raison, car tu ne mis pas longtemps à détecter cette
grave erreur.
Tu as soudain permis alors la fondation de petites
entreprises privées.
J’ai encore une fois plongé dans ton idée et j’ai commencé à
bâtir une nouvelle petite usine en engageant quatre de mes
ouvriers qui ne trouvaient plus d’emploi.
J’aurais continué à avancer dans cet incommensurable élan
d’amour que j’avais pour ce pays si Dieu n’avait décidé de
me cueillir brutalement au passage à niveau d’un train à
Choubra Al-Khaima. Ce jour-là, je me dirigeais justement
plein de fierté vers la nouvelle usine pour la montrer, dans
mon enthousiasme, à un jeune beau-frère parti dans la foulée
des émigrations de cette époque et qui était en vacances au
Caire.
Il y a de cela quarante ans.
J’avais 48 ans.
Tu as envoyé à ma famille un télégramme émouvant et un
représentant de la Présidence est venu à mes funérailles.
Pourtant, tu ne me connaissais que de nom. Mais tu savais
sans doute que nous étions, toi et moi, de la même famille.
La grande famille des patriotes.
Dieu m’a installé dans son ciel où il n’y a ni haine ni
rancune, ni rage ni amertume, ni regrets ni remords, ni
remontrances ni reproches, dans le quartier des Patriotes,
cadeau suprême qu’il réserve à ceux qui ont porté l’amour de
leur pays jusqu’au dernier souffle de leur existence
terrestre.
Et je t’ai attendu.
Tu es venu quelques années plus tard.
Déçu, blessé par ton entourage.
Mais l’expression violente de la douleur du peuple le jour
de ta mort témoignait de l’essentiel.
Le plus bel héritage que tu leur as légué.
Ta passion du pays.
Ceux qui t’ont suivi tentent de réparer les torts et c’est à
leur honneur des fils d’Egypte. Ils font ce qu’ils peuvent
dans un monde étourdissant qui ne sait plus mesurer le
temps. Dans cette jungle qu’est le monde actuel, ils luttent
pour réaliser ce à quoi ils croient, avec au fond de leur
âme une petite lueur nommée « Gamal ». Et ainsi feront ceux
qui les suivront encore sur la terre millénaire du plus beau
pays au monde.
Ils font leur possible pour ce pays.
Mais la pauvreté augmente et le désarroi gagne les pères de
famille qui ne savent plus à quel saint se vouer.
A nouveau la richesse est flagrante, mais il y a infiniment
plus de gens qui vivent sous le seuil de la pauvreté.
Nous, du ciel, nous appelons sur eux la protection divine et
nous veillons sur eux.
Pour qu’à la lumière des leçons de l’Histoire, leurs
décisions soient éclairées.
Pour que citoyens et dirigeants prennent conscience du
besoin de ceux que le destin a moins favorisés dans son
partage inexplicable, afin qu’ils ne soient plus exploités
et qu’ils ressentent la dignité de servir leur société en
étant justement payés pour leur labeur.
Pour qu’ils gardent foi en leur pays.
Qu’ils n’oublient pas que ce pays est unique en son énergie
comme il est unique en son histoire.
Qu’il ne faut pas le salir, le fracturer ou s’en servir
comme d’un tremplin vers la fortune égoïste.
Que c’est un pays qui attire les jaloux et qu’il faut faire
échec à leurs laideurs en tenant tous les jours à l’embellir
aux yeux de l’univers. Qu’il faut éviter de le piller en se
pillant les uns les autres. En se court-circuitant les uns
les autres, se noyant mutuellement dans des mares boueuses
de calomnies et de médisances.
Alors prions ensemble l’Eternel pour que les générations qui
nous suivent soient inspirées afin de ne pas répéter nos
erreurs.
Toi et moi nous ne sommes plus là.
Nous avons quitté ce pays pour toujours, mais nous n’en
souffrons pas, puisque nous sommes au paradis. Veillons
alors aussi sur ceux qui l’ont quitté pour d’autres terres
et qui ne s’en remettent pas.
Je vais t’envoyer ma missive sur l’aile d’un chérubin
puisque chez nous, les facteurs sont des anges. Ou alors je
m’accrocherai au dos d’un séraphin qui passe et j’irai vers
toi pour siroter un café turc et pour te prendre dans mes
bras. |