Médias.
Invité par la Fondation Heykal pour les études du
journalisme au Caire, l’éminent journaliste britannique
d’investigation David Leigh a partagé son expérience d’«
Exposer la corruption dans un monde globalisé » avec les
auditeurs égyptiens au Hall de l’AUC.
Comment dévoiler la corruption ?
«
La société dérive sans arrêt et elle ne peut se corriger
seule … La voix des journalistes indépendants est le seul
instrument qui puisse replacer la société dans le bon chemin
et lui accorder une vraie santé politique ». C’est sur cette
phrase un brin philosophique que l’éminent journaliste
britannique d’investigation, David Leigh, a entamé sa
conférence, sur le thème suivant : « Exposer la corruption
dans un monde globalisé ». Il s’est empressé de se dédouaner
de cette envolée lyrique par un très british « Je ne suis
pas un philosophe, je suis un praticien ». Cette conférence,
qui s’est déroulée dans les anciens locaux de l’Université
américaine du Caire, a attiré une foule de professionnels
des médias et des grandes plumes égyptiennes, dont Mohamad
Heykal, créateur de la fondation du même nom qui vise à
promouvoir un journalisme de qualité en Egypte.
David
Leigh est assistant-éditeur du quotidien anglais de centre
gauche The Guardian, dont la réputation n’est plus à faire
auprès de l’intelligentsia londonienne. La corruption et les
pots-de-vin monumentaux qui s’échangent entre Etats pour
huiler les accords commerciaux sont monnaie courante. « Et
cela concerne le monde entier, tous sont touchés par le
phénomène de corruption, qui doit être appréhendé à
l’échelle planétaire », explique David Leigh, du haut de son
perchoir. Il choisit d’évoquer le pays qu’il connaît le
mieux, l’Angleterre, pour illustrer ce postulat : « Il y a
dans ce pays une vraie crise de corruption depuis quelques
années, depuis que des journalistes d’investigation ont
déterré un réseau actif de corruption ». Il a été découvert
que la Société britannique d’aéronautique et de défense (BAE)
envoyait régulièrement des millions de livres Sterling par
le biais d’une société offshore au prince saoudien Bandar
pour se fournir en armement et en aviation chez BAE. « Cet
exemple vise à clarifier l’aspect international et
transfrontalier de la corruption aujourd’hui. L’argent
transite de comptes en comptes et de pays en pays si bien
que retracer son origine demande des mois voire des années
d’investigation ». Le rôle du journaliste est d’exposer
cette corruption, de faire les gros titres avec ce type de
scandales financiers. « Bien sûr les gouvernements sont très
souvent mouillés, et les preuves sont classées secret
défense ».
Le journalisme par delà les frontières
David Leigh se montre très conscient du fossé béant qui
existe dans le respect de la liberté de la presse en
Occident et dans la région du Moyen-Orient. Malgré tout, il
voit des façons de contourner ces obstacles. Pour lui, la
solution réside dans le « Cross-border Journalism », qui
consiste à mener des investigations en parallèle dans
plusieurs pays, « même si la coopération n’est pas la
qualité première du journaliste », ajoute-t-il dans un rire.
Partant du principe que les enquêtes poussées qui ont trait
à la corruption concernent plusieurs pays, il est de ce fait
intéressant de trouver des journalistes d’investigation dans
le ou les pays concernés pour mener une enquête sur place.
«
Si l’information est trop brûlante et que le journaliste ne
peut pas publier les conclusions de ses recherches, par
crainte qu’on le menace ou par frilosité de son journal,
alors l’Angleterre ou un autre pays peut publier l’affaire,
qui pourra ensuite être reprise n’importe où ». La
collaboration entre différents médias légitimise
l’information dévoilée, lui donne davantage de poids et
l’opinion publique la prend très au sérieux. « Le futur de
la profession de journaliste d’investigation réside dans la
normalisation et l’intensification de ces liens entre les
professionnels. Il faut que les journalistes égyptiens eux
aussi entrent dans la danse », explique David Leigh, tout
sourire. Hani Chukrallah, directeur de la Fondation Heykal,
chargé d’animer la discussion post-conférence, s’est exprimé
ainsi : « Ce que les journalistes d’investigation égyptiens
doivent davantage réaliser, ce sont la rigueur et la
discipline terrible qui sont inhérentes à cette profession.
C’est quelque chose qui est en train de disparaître en
Egypte, par manque de moyen ou de tradition … », ajoute-t-il,
sombre. Un journaliste égyptien explique à l’orateur
britannique qu’en Egypte, il lui est déjà arrivé d’exposer
une affaire de corruption scandaleuse sans que les
personnalités incriminées n’en subissent les conséquences.
Ce à quoi le Britannique a rétorqué, plein de flegme : «
It’s really heartbreaking ».
Louise Sarant