Salon du Livre d’Alger.
Avec 400 éditeurs et 120 000 titres exposés, l’attribution
de sept prix littéraires et plusieurs mesures de régulation,
la 13e édition est marquée par une volonté de «
professionnalisation ». Mais surtout par une censure sans
précédent qui a plongé la scène culturelle algérienne dans
la consternation.
Bilan mitigé, avenir incertain
Une
fois la pluie finie, ce vendredi après-midi, la foule se
presse devant l’entrée du Palais des expositions pour
acheter les billets pour le salon. A l’intérieur, les gens
se pressent pour acheter qui un livre scolaire, qui un
roman, qui un livre religieux. Au stand d’Al-Adab, Nabil
Noufal, le représentant de la maison, se plaint que le
dictionnaire arabe-français Al-Manhal est déjà épuisé. Cette
année, le SILA n’a autorisé que cent exemplaires des
ouvrages datant de 2007-2008, 50 pour l’année précédente, et
seulement 5 pour les publications datant d’avant 2003. « Je
ne suis pas contre cette mesure, dit Noufal, mais je pense
qu’elle ne devrait pas concerner les dictionnaires et autres
livres utilitaires ».
Ces mesures sont présentées comme l’expression de la volonté
de « professionnaliser » le SILA. « L’année dernière, le
salon était un grand bazar. Nous voulons encourager la
nouveauté plutôt que permettre de solder les fins de stock
», explique M. Laribi Bouinoune, membre du comité
d’organisation.
Hamdi Hassan, directeur de la maison d’édition égyptienne
Dar Al-Andalous Al-Gadida, habitué du SILA depuis dix ans,
raconte avoir reçu des consignes orales de « ne pas vendre
en gros ». Il s’interroge : « A qui vais-je vendre alors ?
Le salon est un moment privilégié pour les libraires de tout
le pays qui viennent s’y approvisionner. Il était pour moi
un bon marché ». En 2007, certains de ses titres avaient été
vendus à 2 000 exemplaires. Cette année, il n’atteindra pas
les mêmes chiffres d’affaires, d’autant plus que 82 de ses
cartons ont été interdits. « Les titres confisqués sont des
classiques de la littérature islamique, comme Al-Rouh d’Ibn
Al-Qayyim ». Comme les distributeurs/importateurs étaient
interdits au salon, Hassan s’est vu interdire également — «
professionnalisation » oblige — les titres publiés par sa
maison d’édition avant qu’elle ne change de nom.
Cette mesure est cependant appréciée par d’autres éditeurs,
satisfaits de ne plus être concurrencés par les «
businessmen » du livre. Jubran Abou-Jouda, représentant de
la maison d’édition libanaise Dar Al-Saqi, constate la fin
des conflits d’intérêts entre éditeurs et distributeurs.
Interrogé sur les titres censurés, il refuse d’en donner la
liste, se contentant d’indiquer qu’ils sont 24, abordant
surtout des thèmes politiques liés à l’islamisme,
s’empressant d’ajouter que « la même politique est menée
dans l’ensemble du monde arabe ». Chez Dar Al-Adab, Noufal
ne peut réprimer un sourire ironique en déplorant la
confiscation de quinze titres d’Adonis, avec une allusion
aux « problèmes » soulevés par la conférence sur la laïcité
donnée par le poète syrien à la Bibliothèque nationale
d’Alger. Cette conférence avait provoqué une levée de
boucliers des conservateurs, et, paradoxalement, le
limogeage du directeur de la Bibliothèque nationale par la
ministre de la Culture, Mme Khalida Toumi, pourtant issue,
ironisent les observateurs, du RCD (Rassemblement pour la
Culture et la Démocratie), un mouvement réputé laïque.
Chez beaucoup d’éditeurs, l’heure était donc à la
consternation. Dans une lettre adressée à la ministre de la
Culture, l’éditrice Fabienne Pavia (Le Bec en l’air, France)
exprime son incompréhension : « Nous avons eu la surprise
d’apprendre, moins d’une semaine avant notre arrivée et
alors que les livres avaient déjà été expédiés en Algérie
depuis Marseille, qu’une vingtaine de nos ouvrages avaient
été censurés ». Parmi ces titres, 6 d’Actes Sud, deux de
l’Aube, deux du Bec en l’air, onze de Gandini. Pavia
souligne ainsi qu’un livre de Youssef Seddiq, pourtant
invité officiel du salon, est interdit. « 10 balades à
Alger, coédité par Barzakh et les éditions Le Bec en l’air
(…), est en vente en Algérie depuis un an … Quant à
Jérusalem, le sacré et le politique (Actes Sud), il s’agit
d’un livre d’histoire de Farouk Mardam-Bey et d’Elias Sanbar
(délégué général de Palestine à l’Unesco) ».
Laribi reconnaît « des dépassements. On a relevé des
ouvrages qui étaient ici censurés, si on peut appeler ça
comme ça, en tout cas soustraits à l’accès au SILA, alors
qu’ils étaient déjà diffusés, édités, voire distribués dans
le salon même ».
Des « dépassements » suffisamment « aberrants » — selon les
termes d’Adlène Meddi dans Al-Watan qui, dans son article
intitulé De la liberté en quotas, donne au moins 120 titres
confisqués— pour inquiéter la scène culturelle
algérienne. D’autant qu’ils interviennent dans un contexte
où d’autres faits de censure sont relevés, dont
l’interdiction d’impression et de diffusion du Journal d’un
homme libre, de Mohamed Ben Chicou, journaliste opposant
dont un autre ouvrage, Les Geôles d’Alger avait déjà été
interdit lors du SILA 2007.
Codirecteur de Barzakh, Sofiane Hadjadj se montre lui aussi
inquiet de cette censure. Au stand de cette maison
d’édition, un grand portrait de Mahmoud Darwich rend hommage
au poète disparu. Mayssa Bey, lauréate du prix du SILA pour
le roman en langue française (d’une valeur de 4 000 euros),
y dédicace son dernier ouvrage, avec Chawqi Ammari (Le
Faiseur de trous, voir Hebdo n°672) et Kamal Daoud (La
Préface du nègre). Barzakh est également l’éditeur de Choc
des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio d’Amara
Lakhous, qui a obtenu le Grand Prix des libraires du SILA.
Hadjadj n’est que peu convaincu par « la voie médiane »
entre salon et foire que semble vouloir prendre le SILA, et
se montre sceptique quant à l’efficacité des mesures prises
pour le « professionnaliser » : « La professionnalisation ne
signifie pas interdire les importateurs ni restreindre les
nombres d’exemplaires exposés. Les organisateurs ont
interdit les importateurs sous prétexte de protéger les
libraires. Or, en dehors des salons, on voit très peu de
gens en librairie. Avec un réseau de librairies quasi
inexistant, on peut difficilement abandonner l’aspect marché
aux livres du SILA, où les gens viennent s’approvisionner
une fois par an ».
Cette année, les habitués ont noté qu’il y avait moins de «
grossistes » venus de l’intérieur du pays acheter les livres
par cartons entiers. Des éditeurs égyptiens aussi importants
que Dar Al-Chourouq et Al-Hayaa al-amma lil kitab n’ont pu
exposer parce qu’« ils n’avaient pas envoyé leurs cargaisons
à temps », d’après Laribi Bouinoune. Hamdi Hassan et
Fabienne Pavia, des éditeurs venus d’horizons aussi
différents que la France et l’Egypte déclarent qu’ils ne
seront pas là en 2009. Entre censure, désorganisation et
professionnalisation improvisée, le bilan du SILA est très
mitigé pour une édition qui se voulait celle du « changement
».
Dina
Heshmat