Al-Ahram Hebdo,Société | La culture de l’abstention
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 novembre au 3 décembre 2008, numéro 742

 

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Société

Don d’Organes. Le dossier peine à sortir du tunnel des polémiques. Le projet de loi en préparation est noyé dans les débats. Le tout greffé sur une culture qui considère le corps comme un don sacré et intouchable, même après la mort. Résultat : le blocage persiste.

La culture de l’abstention

« La seule solution serait de sensibiliser les Egyptiens de faire don de leurs organes. Le marché noir des organes est prospère en Egypte et ses conséquences sont de plus en plus alarmantes », vient de déclarer le Conseil national des droits de l’homme. Cette semaine, le scandale des enfants de la rue qui ont vendu leurs organes ouvre encore une fois ce dossier épineux. Les images diffusées dans les médias ont choqué le public. Effrayés, les Egyptiens refusent même de discuter l’idée de faire don de leurs organes.

Pourtant, il y a une semaine, la déclaration d’un professeur de la faculté de médecine de faire don de son corps après sa mort a quelque peu étonné tout le monde. « Dès que je serai mort, vous pouvez profiter de mon corps que j’offre à ma faculté ... », a-t-il annoncé. Agé, atteint de plusieurs maladies, ce professeur a décidé de faire profiter les nouvelles générations en faisant don de son corps à la faculté où il a passé une grande partie de sa vie. En décidant de faire don de son corps, ce professeur sait pertinemment qu’il y a un manque de cadavres dans toutes les facultés de médecine, privant ainsi les étudiants d’approfondir leurs connaissances en anatomie. Une pénurie qui influe négativement sur la pratique de leur métier. « Cet homme, conscient de ce qu’il fait, vient de donner un bel exemple non seulement aux étudiants, mais à tout le monde. Il faut avoir cette culture et oser faire don de son corps ou de ses organes après sa mort », dit Ahmad Saleh, doyen de la faculté de médecine de l’Université de Aïn-Chams. Il poursuit que c’est là une exception dans une société qui n’accepte guère d’offrir son corps à la science, ou de sauver une personne qui a besoin d’un organe qui peut lui sauver la vie. Que l’on soit vivant ou mort, c’est rare que quelqu’un fasse don d’un organe ; pourtant, l’Egypte compte des milliers de malades en attente d’une transplantation de la cornée, du foie ou du rein. Conséquence de cette pénurie, des crimes sont commis dans le but de se procurer des organes humains. Quant à la loi sur la greffe d’organes, elle peine à être promulguée et les banques d’organes sont de nouveau au centre de débats houleux. C’est le blocage. « Si quelqu’un de ma famille avait besoin d’un rein, je réfléchirais peut-être. Je ne suis pas contre, mais je ne sais pas si en me trouvant dans cette situation, je serai capable de le faire ou pas », dit Raouf Sami, 38 ans, ingénieur.

Une situation qui fait peur à de nombreuses personnes qui ne savent pas si elles peuvent entamer ce pas tout juste pour la science. Faire un don d’argent est bien plus simple et commode pour les gens, mais offrir une partie du corps c’est sacré.

Ainsi les banques de cornées tournent-elles presque à vide, l’une a fermé ses portes et l’autre a suspendu ses services, car la liste d’attente est en train de s’allonger, alors que le nombre de cornées disponibles ne suffit pas aux besoins des malades. Il en est de même pour le don de sang, alors qu’il suffit d’une petite piqûre pour sauver des vies humaines, tout en sachant que la personne récupère son sang dans les heures qui suivent. Cependant, les banques du sang trouvent difficilement des donneurs, surtout après le dernier scandale des poches de sang non-conformes aux normes sanitaires et dont le procès est encore en cours. Alors les gens ont perdu confiance et le nombre de donneurs a nettement diminué. Il paraît que cette méfiance a eu un impact sur la générosité des gens. « Je ne suis pas sûr, au cas où je ferais don d’un de mes organes à un hôpital gouvernemental ou privé, qu’ils vont en profiter à bon escient et que cet organe servira vraiment à changer la vie d’une personne. Qu’est-ce qui me garantit que l’on ne va pas le réserver à un homme qui possède beaucoup d’argent ou faire du business avec ? ». Beaucoup de questions passent par la tête de Réda, employé, qui n’a d’ailleurs, comme la majorité, jamais pensé à faire un don d’organe.

Pourtant, la religion n’est pas contre

Somaya Al-Chazli, hépatologue à la faculté de médecine d’Al-Azhar, explique : « Les seules banques existant en Egypte sont celles de la cornée, du sang et du sperme. Les autres organes comme le foie, les reins et le cœur ne peuvent être conservés dans des banques, ils doivent être transplantés immédiatement ». Selon Salah, 63 ans, marchand, si l’on possède un corps, ce n’est pas pour disséquer un de ses organes, « c’est un don de Dieu et je me dois de le conserver intact », dit-il. Lui et la majorité des gens pensent que le don d’organe, de son vivant ou après sa mort, est illicite et enfreint aux principes de la religion. Cela va jusqu’au refus des parents de personnes assassinées de laisser le corps entre les mains du médecin légiste pour l’autopsie, juste pour garder son corps intact. Fatma, paysanne, lance : « Ce n’est pas parce que la personne est décédée qu’elle n’a pas le droit de conserver sa dignité ». Le Dr Mohamad Soliman, ophtalmologue à la banque des yeux de l’hôpital de Qasr Al-Aïni, réplique : « Mais de quelle déformation parle-t-on ? ». Il explique que pour la cornée par exemple, ce n’est qu’une couche transparente que le médecin prélève trois ou quatre heures après le décès, et non pas l’œil en entier, et cela ne laisse aucune déformation. « Et au pire, s’il y a effectivement une déformation, qu’est-ce que cela va changer, puisque le corps va être enfoui sous terre ? N’est-il pas plus utile de faire profiter de ces organes à des personnes qui ont besoin d’une greffe ? ».

Pourtant, les hommes de religion considèrent, pour leur part, que le don des organes est licite. Mohamad Salem, professeur de fiqh et de charia islamiques à l’Université d’Al-Azhar, explique : « Si la polémique a une raison d’être en ce qui concerne la transplantation d’organes prélevés sur des personnes encore vivantes, elle n’a pas lieu d’être quand il s’agit d’organes prélevés sur un mort ». La preuve en est que le cheikh d’Al-Azhar, le Dr Mohamad Tantawi, a recommandé dans son testament de faire don de ses organes après sa mort. Le Dr Tantawi s’appuie sur le hadith qui conseille de ne porter préjudice ni à soi ni à autrui. « Le défunt en profite aussi, car le don de ses organes sera toujours considéré comme une sadaqa gariya (charité dite perpétuelle) », conclut le Dr Mohamad Salem. Mais même cela n’a pas réussi à convaincre.

 




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