Don d’Organes.
Le dossier peine à sortir du tunnel des polémiques. Le
projet de loi en préparation est noyé dans les débats. Le
tout greffé sur une culture qui considère le corps comme un
don sacré et intouchable, même après la mort. Résultat : le
blocage persiste.
La culture de l’abstention
«
La seule solution serait de sensibiliser les Egyptiens de
faire don de leurs organes. Le marché noir des organes est
prospère en Egypte et ses conséquences sont de plus en plus
alarmantes », vient de déclarer le Conseil national des
droits de l’homme. Cette semaine, le scandale des enfants de
la rue qui ont vendu leurs organes ouvre encore une fois ce
dossier épineux. Les images diffusées dans les médias ont
choqué le public. Effrayés, les Egyptiens refusent même de
discuter l’idée de faire don de leurs organes.
Pourtant, il y a une semaine, la déclaration d’un professeur
de la faculté de médecine de faire don de son corps après sa
mort a quelque peu étonné tout le monde. « Dès que je serai
mort, vous pouvez profiter de mon corps que j’offre à ma
faculté ... », a-t-il annoncé. Agé, atteint de plusieurs
maladies, ce professeur a décidé de faire profiter les
nouvelles générations en faisant don de son corps à la
faculté où il a passé une grande partie de sa vie. En
décidant de faire don de son corps, ce professeur sait
pertinemment qu’il y a un manque de cadavres dans toutes les
facultés de médecine, privant ainsi les étudiants
d’approfondir leurs connaissances en anatomie. Une pénurie
qui influe négativement sur la pratique de leur métier. «
Cet homme, conscient de ce qu’il fait, vient de donner un
bel exemple non seulement aux étudiants, mais à tout le
monde. Il faut avoir cette culture et oser faire don de son
corps ou de ses organes après sa mort », dit Ahmad Saleh,
doyen de la faculté de médecine de l’Université de Aïn-Chams.
Il poursuit que c’est là une exception dans une société qui
n’accepte guère d’offrir son corps à la science, ou de
sauver une personne qui a besoin d’un organe qui peut lui
sauver la vie. Que l’on soit vivant ou mort, c’est rare que
quelqu’un fasse don d’un organe ; pourtant, l’Egypte compte
des milliers de malades en attente d’une transplantation de
la cornée, du foie ou du rein. Conséquence de cette pénurie,
des crimes sont commis dans le but de se procurer des
organes humains. Quant à la loi sur la greffe d’organes,
elle peine à être promulguée et les banques d’organes sont
de nouveau au centre de débats houleux. C’est le blocage. «
Si quelqu’un de ma famille avait besoin d’un rein, je
réfléchirais peut-être. Je ne suis pas contre, mais je ne
sais pas si en me trouvant dans cette situation, je serai
capable de le faire ou pas », dit Raouf Sami, 38 ans,
ingénieur.
Une situation qui fait peur à de nombreuses personnes qui ne
savent pas si elles peuvent entamer ce pas tout juste pour
la science. Faire un don d’argent est bien plus simple et
commode pour les gens, mais offrir une partie du corps c’est
sacré.
Ainsi les banques de cornées tournent-elles presque à vide,
l’une a fermé ses portes et l’autre a suspendu ses services,
car la liste d’attente est en train de s’allonger, alors que
le nombre de cornées disponibles ne suffit pas aux besoins
des malades. Il en est de même pour le don de sang, alors
qu’il suffit d’une petite piqûre pour sauver des vies
humaines, tout en sachant que la personne récupère son sang
dans les heures qui suivent. Cependant, les banques du sang
trouvent difficilement des donneurs, surtout après le
dernier scandale des poches de sang non-conformes aux normes
sanitaires et dont le procès est encore en cours. Alors les
gens ont perdu confiance et le nombre de donneurs a
nettement diminué. Il paraît que cette méfiance a eu un
impact sur la générosité des gens. « Je ne suis pas sûr, au
cas où je ferais don d’un de mes organes à un hôpital
gouvernemental ou privé, qu’ils vont en profiter à bon
escient et que cet organe servira vraiment à changer la vie
d’une personne. Qu’est-ce qui me garantit que l’on ne va pas
le réserver à un homme qui possède beaucoup d’argent ou
faire du business avec ? ». Beaucoup de questions passent
par la tête de Réda, employé, qui n’a d’ailleurs, comme la
majorité, jamais pensé à faire un don d’organe.
Pourtant, la religion n’est pas contre
Somaya Al-Chazli, hépatologue à la faculté de médecine d’Al-Azhar,
explique : « Les seules banques existant en Egypte sont
celles de la cornée, du sang et du sperme. Les autres
organes comme le foie, les reins et le cœur ne peuvent être
conservés dans des banques, ils doivent être transplantés
immédiatement ». Selon Salah, 63 ans, marchand, si l’on
possède un corps, ce n’est pas pour disséquer un de ses
organes, « c’est un don de Dieu et je me dois de le
conserver intact », dit-il. Lui et la majorité des gens
pensent que le don d’organe, de son vivant ou après sa mort,
est illicite et enfreint aux principes de la religion. Cela
va jusqu’au refus des parents de personnes assassinées de
laisser le corps entre les mains du médecin légiste pour
l’autopsie, juste pour garder son corps intact. Fatma,
paysanne, lance : « Ce n’est pas parce que la personne est
décédée qu’elle n’a pas le droit de conserver sa dignité ».
Le Dr Mohamad Soliman, ophtalmologue à la banque des yeux de
l’hôpital de Qasr Al-Aïni, réplique : « Mais de quelle
déformation parle-t-on ? ». Il explique que pour la cornée
par exemple, ce n’est qu’une couche transparente que le
médecin prélève trois ou quatre heures après le décès, et
non pas l’œil en entier, et cela ne laisse aucune
déformation. « Et au pire, s’il y a effectivement une
déformation, qu’est-ce que cela va changer, puisque le corps
va être enfoui sous terre ? N’est-il pas plus utile de faire
profiter de ces organes à des personnes qui ont besoin d’une
greffe ? ».
Pourtant, les hommes de religion considèrent, pour leur
part, que le don des organes est licite. Mohamad Salem,
professeur de fiqh et de charia islamiques à l’Université d’Al-Azhar,
explique : « Si la polémique a une raison d’être en ce qui
concerne la transplantation d’organes prélevés sur des
personnes encore vivantes, elle n’a pas lieu d’être quand il
s’agit d’organes prélevés sur un mort ». La preuve en est
que le cheikh d’Al-Azhar, le Dr Mohamad Tantawi, a
recommandé dans son testament de faire don de ses organes
après sa mort. Le Dr Tantawi s’appuie sur le hadith qui
conseille de ne porter préjudice ni à soi ni à autrui. « Le
défunt en profite aussi, car le don de ses organes sera
toujours considéré comme une sadaqa gariya (charité dite
perpétuelle) », conclut le Dr Mohamad Salem.
Mais
même cela n’a pas réussi à convaincre.