L’œuvre poétique d’Edouard
Al-Kharrat, rarement traduite en langues étrangères,
est moins connue que son œuvre romanesque. Dans ces poèmes,
tirés de son recueil Sabea sihabat, dantella al-sama, il
scande l’amour, l’absence, chante la « musique des trottoirs
» de sa ville-muse, Alexandrie.
Dentelle du ciel
Lorsque je regarde — d’en bas — vers le ciel,
Orné de la dentelle des feuilles des arbres,
Je sais que le vent disperse le temps.
Lorsque tombe le soleil
Sur les pierres de basalte
Ointes de blanc et de noir
— Les signes de la circulation sur le trottoir de la rue —
Je sais que l’éternité est un chaos.
Les coups de l’horloge ne sont pas muets
Mais n’ont aucun son.
Je viens, père, je viens.
21/1/1998
La douce fourrure blanche
La douce fourrure blanche sous ma main
Est une grâce au toucher, une opulence même.
Elle laisse découvrir la soie de son corps nu.
Elle m’a entouré avec deux bras délicats
Puissants
L’emprise de chaînes féminines
Musculeuses
Et tendres.
L’enveloppement de ses lèvres glacées
Aussitôt la chaleur les a envahies
Et la chaleur du ravissement vivifiant
L’effleurement de la grâce.
Ses yeux ont la couleur du cactus vert foncé
Gorgé d’un suc dense.
Je me penche sur son visage de la couleur du blé antique
Les os de mon torse ont frôlé ses seins pulpeux
Mon âme s’est enflammée avec la tendresse de la femme de
lotus
Alors qu’elle est noyée s’abreuvant du mirage.
Son visage est pâle grâce à l’amour
Fixant les yeux au-delà de l’horizon
« Le temps s’est éloigné et la passion s’est avivée en moi »
L’ardeur enivrante
De la fourrure blanche
Sur la chair.
Un goût animal et planant
Dans les hauts cieux.
N’est-elle pas vaine l’affection présente
Après la longue séparation ?
Une légère douceur sur ses lèvres,
Avec des traces de sel,
Le goût d’une Tequila mexicaine
A l’ardeur piquante.
Son sourire
Son sourire s’illumine et disparaît
La chute d’une feuille encore verte
Des arbres de l’automne.
Il ne reste que peu
Puis arrivera le dernier hiver
Le soleil ne paraîtra pas à nouveau
Derrière les maigres nuages.
Un petit souffle de fumée
D’une cigarette que je n’ai pas fumée
Depuis des années.
Pourquoi l’âme est pesante
Tandis que l’ombre de la joie me frôle
De derrière les feux rouges des croisements.
Les champs de mon âme
Les champs de mon âme s’étendent jusqu’à la fin de l’horizon
Une terre de majesté antique
Dans tes yeux, mes ciels.
Deux étoiles à l’aube,
Deux gouttes de bienfait et de miel,
Tes lèvres sont un lit moelleux,
La caresse de tes mains, un soupir.
Mon nom sur tes lèvres est un baiser
Une roche où jaillit une eau rare
Une lumière dérobée, déchirée.
Ma soif ne finit pas
Au vin illustre de Cana
Je suis ivre sans me dégriser et sans ressusciter.
Une île à moi comme si je la voyais
Dans les mers de ces ciels,
Les dattiers sont chauds sous le soleil du Saïd.
La nuit du cauchemar
Les cauchemars de la nuit continuent à m’assaillir
Comme si j’étais un enfant effrayé
La pousse noire a ses rêves friables.
Hier, mon cri dans mon sommeil
Avec la tension de la colère et l’appel au secours
La créature qui frappe menaçante et étrange
Sa présence n’est pas supportable.
Personne n’a répondu.
La tour ronde, fine, de forme gothique
Dans la forteresse de la force lunaire antique
Près de la machine à eau
Se souvient encore de moi.
Aux premières heures du matin je t’ai vue en rêve
Ton visage aux joues douces flottait à l’horizontale
A la surface de l’univers
Sa beauté aussi n’est pas supportable.
Ta beauté en rêve frappe mon cœur,
Ta beauté en rêve détruit le monde.
Les épaules nues, rondes, douces
Sous le drap froissé
Apaisée, accablée mais inébranlable
Comme si tu étais dans une chambre à coucher pleine
Des filles du Congrès Afro-Asiatique
Une de ces filles pose sa joue lentement
Sur les lèvres de sa compagne au lit
A demi-endormie, la bouche ouverte.
Est-ce que mon cri en dormant
C’était parce que la destruction du monde est venue ?
Le monde nucléaire, féroce.
Un lieu où on n’aimerait pas y rester
Avec Clinton et Eltsine
Avec les massacrés du Rwanda et d’Algérie
Mais la tuerie depuis le commencement et le viol quotidien
N’ont pas de nouveau
Immémoriale comme l’ancienneté des temps, immuable.
Elle restera sur la plupart des croyances
Des tourments des réalités vulgaires.
Pourquoi as-tu les yeux fermés
Toi et le ciel ?
Pourquoi je n’ai pas entendu ta voix
Qui m’appelle « ô mon amour » ?
Et tu n’as pas entendu mon cri ?
Des tourments anciens qui n’ont pas de sens, peut-être
Et qui ne sont pas supportables.
31/5/1998
A Alexandrie
Lorsque je suis frappé par l’air de la mer
Un message qui part et aucune réponse
Dans l’ancienne peine
Le vin de Lorantos ne m’apportait pas l’enchantement
Mais le refus des deux mondes.
A-t-elle dit vraiment : je continuerai à t’aimer ?
Ou est-ce un coup de l’air de la mer
Qui n’a pas de sens.
Pourquoi insister que toute chose a un sens ?
Est-ce que ton baiser sur mes lèvres
Et l’étreinte de tes lèvres autour de moi
Et ton acceptation de l’effusion du désir de mon amour
Ont un sens ?
Il pleut à verse sur le Café de la Paix
Derrière une large vitre
Et ton cri de mon nom
Sur la vapeur blanche du cappuccino
La mousse du cœur au goût piquant
Ont un sens ?
Est-ce que ton regard qui me refuse
M’anéantit avec le jugement dernier de la fin
A un sens ?
Seul, de mon côté seulement,
N’est-ce pas moi, de mon invention,
Qui lui donne un sens ?
« Les significations sont jetées au milieu de la rue »
Qui les recueille ?
Qui les délivre
De sous les pieds des cochons ?
Le vieil homme qui n’est pas allé à Stockholm
A envoyé ses deux filles indifférentes.
Il sort d’Asteria
Après avoir mangé des macaronis au four.
Il s’appuie sur sa canne et appelle « taxi »
Personne ne répond.
Le taxi jaune va à Moharam Bey
L’homme est assis à l’étroit à côté de la dame voilée
« Après Moharam Bey nous allons au Café Petro »
Cette histoire a-t-elle un sens maintenant ?
Lorsque tu as dit « Allô, allô, allô »
Il m’a semblé que ta voix est alourdie d’une tristesse
inhabituelle
Et des espoirs d’une vie déçus
Je n’ai pas répondu.
Pourquoi je n’ai pas répondu ?
Et je me suis fermé l’horizon et la route.
Tout cela a-t-il un sens ?
Ou je me heurte à une chaîne usée de significations ?
Café Elite, 3/7/1999
Traduction de Suzanne Lackany