Al-Ahram Hebdo, Littérature | Dentelle du ciel
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 novembre au 3 décembre 2008, numéro 742

 

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Littérature

L’œuvre poétique d’Edouard Al-Kharrat, rarement traduite en langues étrangères, est moins connue que son œuvre romanesque. Dans ces poèmes, tirés de son recueil Sabea sihabat, dantella al-sama, il scande l’amour, l’absence, chante la « musique des trottoirs » de sa ville-muse, Alexandrie.

Dentelle du ciel

Lorsque je regarde — d’en bas — vers le ciel,

Orné de la dentelle des feuilles des arbres,

Je sais que le vent disperse le temps.

 

Lorsque tombe le soleil

Sur les pierres de basalte

Ointes de blanc et de noir

— Les signes de la circulation sur le trottoir de la rue —

Je sais que l’éternité est un chaos.

 

Les coups de l’horloge ne sont pas muets

Mais n’ont aucun son.

 

Je viens, père, je viens.

21/1/1998

 

La douce fourrure blanche

La douce fourrure blanche sous ma main

Est une grâce au toucher, une opulence même.

Elle laisse découvrir la soie de son corps nu.

Elle m’a entouré avec deux bras délicats

Puissants

L’emprise de chaînes féminines

Musculeuses

Et tendres.

 

L’enveloppement de ses lèvres glacées

Aussitôt la chaleur les a envahies

Et la chaleur du ravissement vivifiant

L’effleurement de la grâce.

 

Ses yeux ont la couleur du cactus vert foncé

Gorgé d’un suc dense.

Je me penche sur son visage de la couleur du blé antique

Les os de mon torse ont frôlé ses seins pulpeux

Mon âme s’est enflammée avec la tendresse de la femme de lotus

Alors qu’elle est noyée s’abreuvant du mirage.

Son visage est pâle grâce à l’amour

Fixant les yeux au-delà de l’horizon

« Le temps s’est éloigné et la passion s’est avivée en moi »

L’ardeur enivrante

De la fourrure blanche

Sur la chair.

Un goût animal et planant

Dans les hauts cieux.

N’est-elle pas vaine l’affection présente

Après la longue séparation ?

Une légère douceur sur ses lèvres,

Avec des traces de sel,

Le goût d’une Tequila mexicaine

A l’ardeur piquante.

 

Son sourire

Son sourire s’illumine et disparaît

La chute d’une feuille encore verte

Des arbres de l’automne.

 

Il ne reste que peu

Puis arrivera le dernier hiver

Le soleil ne paraîtra pas à nouveau

Derrière les maigres nuages.

 

Un petit souffle de fumée

D’une cigarette que je n’ai pas fumée

Depuis des années.

 

Pourquoi l’âme est pesante

Tandis que l’ombre de la joie me frôle

De derrière les feux rouges des croisements.

 

Les champs de mon âme

Les champs de mon âme s’étendent jusqu’à la fin de l’horizon

Une terre de majesté antique

Dans tes yeux, mes ciels.

 

Deux étoiles à l’aube,

Deux gouttes de bienfait et de miel,

Tes lèvres sont un lit moelleux,

La caresse de tes mains, un soupir.

 

Mon nom sur tes lèvres est un baiser

Une roche où jaillit une eau rare

Une lumière dérobée, déchirée.

 

Ma soif ne finit pas

Au vin illustre de Cana

Je suis ivre sans me dégriser et sans ressusciter.

 

Une île à moi comme si je la voyais

Dans les mers de ces ciels,

Les dattiers sont chauds sous le soleil du Saïd.

 

La nuit du cauchemar

Les cauchemars de la nuit continuent à m’assaillir

Comme si j’étais un enfant effrayé

La pousse noire a ses rêves friables.

 

Hier, mon cri dans mon sommeil

Avec la tension de la colère et l’appel au secours

La créature qui frappe menaçante et étrange

Sa présence n’est pas supportable.

 

Personne n’a répondu.

 

La tour ronde, fine, de forme gothique

Dans la forteresse de la force lunaire antique

Près de la machine à eau

Se souvient encore de moi.

 

Aux premières heures du matin je t’ai vue en rêve

Ton visage aux joues douces flottait à l’horizontale

A la surface de l’univers

Sa beauté aussi n’est pas supportable.

 

Ta beauté en rêve frappe mon cœur,

Ta beauté en rêve détruit le monde.

 

Les épaules nues, rondes, douces

Sous le drap froissé

Apaisée, accablée mais inébranlable

Comme si tu étais dans une chambre à coucher pleine

Des filles du Congrès Afro-Asiatique

Une de ces filles pose sa joue lentement

Sur les lèvres de sa compagne au lit

A demi-endormie, la bouche ouverte.

 

Est-ce que mon cri en dormant

C’était parce que la destruction du monde est venue ?

Le monde nucléaire, féroce.

Un lieu où on n’aimerait pas y rester

Avec Clinton et Eltsine

Avec les massacrés du Rwanda et d’Algérie

Mais la tuerie depuis le commencement et le viol quotidien

N’ont pas de nouveau

Immémoriale comme l’ancienneté des temps, immuable.

Elle restera sur la plupart des croyances

Des tourments des réalités vulgaires.

 

Pourquoi as-tu les yeux fermés

Toi et le ciel ?

Pourquoi je n’ai pas entendu ta voix

Qui m’appelle « ô mon amour » ?

 

Et tu n’as pas entendu mon cri ?

 

Des tourments anciens qui n’ont pas de sens, peut-être

Et qui ne sont pas supportables.

31/5/1998

 

A Alexandrie

Lorsque je suis frappé par l’air de la mer

Un message qui part et aucune réponse

Dans l’ancienne peine

Le vin de Lorantos ne m’apportait pas l’enchantement

Mais le refus des deux mondes.

 

A-t-elle dit vraiment : je continuerai à t’aimer ?

Ou est-ce un coup de l’air de la mer

Qui n’a pas de sens.

 

Pourquoi insister que toute chose a un sens ?

Est-ce que ton baiser sur mes lèvres

Et l’étreinte de tes lèvres autour de moi

Et ton acceptation de l’effusion du désir de mon amour

Ont un sens ?

 

Il pleut à verse sur le Café de la Paix

Derrière une large vitre

Et ton cri de mon nom

Sur la vapeur blanche du cappuccino

La mousse du cœur au goût piquant

Ont un sens ?

 

Est-ce que ton regard qui me refuse

M’anéantit avec le jugement dernier de la fin

A un sens ?

 

Seul, de mon côté seulement,

N’est-ce pas moi, de mon invention,

Qui lui donne un sens ?

 

« Les significations sont jetées au milieu de la rue »

Qui les recueille ?

Qui les délivre

De sous les pieds des cochons ?

 

Le vieil homme qui n’est pas allé à Stockholm

A envoyé ses deux filles indifférentes.

Il sort d’Asteria

Après avoir mangé des macaronis au four.

Il s’appuie sur sa canne et appelle « taxi »

Personne ne répond.

Le taxi jaune va à Moharam Bey

L’homme est assis à l’étroit à côté de la dame voilée

« Après Moharam Bey nous allons au Café Petro »

Cette histoire a-t-elle un sens maintenant ?

 

Lorsque tu as dit « Allô, allô, allô »

Il m’a semblé que ta voix est alourdie d’une tristesse inhabituelle

Et des espoirs d’une vie déçus

Je n’ai pas répondu.

Pourquoi je n’ai pas répondu ?

Et je me suis fermé l’horizon et la route.

Tout cela a-t-il un sens ?

 

Ou je me heurte à une chaîne usée de significations ?

Café Elite, 3/7/1999

Traduction de Suzanne Lackany

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Edouard Al-Kharrat

Né en 1926 à Alexandrie, Edouard Al-Kharrat a obtenu son diplôme de droit en 1946. Romancier, critique, poète, critique d’arts plastiques et aussi traducteur, il a une influence profonde sur le champ culturel. Il a participé à la fondation de magazines culturels comme Lotus ou Galerie 68 qui sont des publications d’avant-garde. Il a reçu de nombreux prix, dont le prix de mérite de l’Etat en 1999, et la même année le prix Naguib Mahfouz, décerné par l’Université américaine du Caire, qui consiste à traduire l’œuvre primée vers l’anglais. Parmi ses romans traduits vers le français et l’anglais, Rama wal ténnine (Rama et le dragon, 1979), et Ya banat Eskendériya (ô filles d’Alexandrie, 1999). Il a publié des recueils de poèmes, moins connus que ses proses et Limaza (pourquoi ?, 1996), Sayhet wahid al-qarn (le cri de l’unicorne, 1998), Taëwilat : sabea qassaëd ila Adly Rizqallah (interprétations : sept poèmes pour Adly Rizqallah, 1996), Darabani ajnihat taëroka (les ailes de ton oiseau m’ont frappé, 1996), Sabea sihabat, dantella al-sama (sept nuages, dentelle du ciel, 2000).

 

 

 




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