Marcel Ghanem,
star du talk-show libanais, remporte des succès d’audience
avec Kalam al-nass (On en parle), son émission du jeudi soir
sur LBC. Egalement avocat et professeur d’université, il
défend à la télé la cause des Libanais de tous bords.
Plaidoiries cathodiques
C’est désormais une coutume. Celle du jeudi soir sacrée et
consacrée à la télévision libanaise, la LBC en l’occurrence.
Les statistiques le prouvent : une audience record est
enregistrée lors du talk-show politique à la sauce Marcel …
Captivant, éloquent, l’animateur parle, bouge. Avec lui, le
verbe s’est fait cher. Ses paroles sont fréquemment
percutantes, sans être blessantes. Raison pour laquelle il
met tout droit la flèche au but, sûrement, sans fard ni
feinte. Et pourtant, à le voir au naturel, c’est tout le
charme d’une personnalité marquée par un charisme
particulier. Un amalgame de fermeté et de bonté que Marcel
sait concilier à merveille.
Quand la politique stagne, il bouge et remue l’économique en
passant par le social ou encore assortit ses émissions de
ces trois volets. Un cocktail qui a fait ses preuves auprès
du public et c’est là tout l’essentiel. Sur les huit chaînes
télévisées diffusant des talk-shows de qualité et
représentant les quelque dix-huit communautés religieuses du
Liban, la LBC l’emporte de loin. Il est vrai que le débat
politique riche en animateurs et invités fait partie
intégrante du patrimoine libanais, mais la différence réside
en la manière de mener le débat, dans l’audace et la fermeté
dudit animateur. Karim Al-Zein, un enfant du Centre St Jude
frappé d’un cancer, fait son apparition à la télé dans le
cadre de Kalam al-nass (on en parle), le programme
étroitement lié au nom et à la vie de Marcel Ghanem. Il
manifeste son désir de rencontrer le président de la
République libanaise. Paroles innocentes mais qui ont visé
le but. Le vœu du jeune garçon est exaucé et son entrevue
sera diffusée la semaine suivante sur la LBC. Donc un écho
positif, un succès, mais aussi et surtout une marque de
confiance et de crédibilité à l’actif de Kalam al-nass et de
son promoteur Marcel. Ainsi, chaque semaine, de nombreuses
plaintes et réclamations faites à travers cette émission
sont assurées par les responsables et officiels concernés.
Qu’on soit pour ou contre, le succès ne change pas. Car un
travail bien fait ne peut qu’être récompensé soit par des
éloges, soit par des critiques. « L’éloge me fait peur,
s’empresse-t-il de dire, il me pousse à travailler davantage
et à assumer plus de responsabilités. La bonne critique est
toujours la bienvenue », ajoute-t-il. En tout cas,
l’objectif est atteint : une audience de plus en plus
accrue, fidèle et attentive. Témoin de ce succès, Hiba Bridi,
étudiante en droit, affirme : « Toujours souriant et proche
du public, Marcel respecte son interlocuteur et ne
l’interrompt jamais. Il est réputé pour son impartialité et
ses questions pertinentes. Il faut dire aussi que son
sourire est caractéristique ».
Ainsi donc va la vie pour Marcel Ghanem, avocat de
profession, professeur d’université (la LAU) et star du
talk-show libanais. « L’émission Kalam al-nass occupe la
meilleure part dans ma vie. Elle renferme en elle les deux
autres activités. C’est le pivot autour duquel tourne ma vie
quotidienne », confie-t-il tout simplement.
Et qui veut voyager loin ménage sa monture. Il recueille les
propos et attentes du public, les présente aux responsables
et discute, preuves à l’appui, avec l’intervention des
téléspectateurs et des responsables. Le public lui rend la
pareille en admiration et respect.
Pour pouvoir entrer en contact avec Ghanem, il nous a fallu
plusieurs interventions. Ce n’était pas par vanité ou
prétention mais plutôt par ses multiples préoccupations,
surtout qu’il avait à préparer un programme spécial, le
dimanche, consacré aux Iraqiens vivant au Liban, Al-Iraq
hona (l’Iraq ici).
Finalement, il nous accueille en tenue décontractée à
laquelle les téléspectateurs sont peu habitués, en jean et
chemise noire à l’hôtel Le Royal, à Dbaye, dans la banlieue
de Beyrouth, où il a l’habitude d’élire domicile.
A travers des émissions-chocs, spéciales pour le moment, il
prouve à tous les Libanais comme aux Arabes et au monde
entier que ce minuscule pays, de 10 452 km2, grouille de
cerveaux qui s’expatrient pour donner vie et richesse à leur
terre natale fière d’eux. « Le travail se fait par équipe,
mais à la fin mon avis s’avère être le meilleur à la lumière
des résultants. Depuis cinq ans, je varie mes programmes,
car il arrive un moment où les gens sont saturés de
politique et du déjà entendu et vu, souligne Marcel Ghanem.
J’attaque les problèmes économiques et sociaux car je palpe
et suis conscient de ce qui intéresse le public, j’écoute
les gens simples qui constituent la base ». Et d’ajouter : «
Comme cette année le visage du Liban était terni, il a fallu
montrer le revers de la médaille, des exemples de personnes
qui font honneur à elles-mêmes et à leur pays ».
Un singulier contraste avec l’apparence prétentieuse que le
téléspectateur remarque à distance. C’est la première
impression mais elle n’est pas la bonne car les apparences
sont la plupart du temps trompeuses. Ce qui est le cas pour
ce journaliste du petit écran. « Je vis dans l’inquiétude et
l’anxiété avant chaque émission. La concurrence me hante, je
dois montrer un programme à la hauteur de toutes les
attentes, toujours une première, pour transmettre à fond et
dans le vif la douleur des gens. Et pour faire bouger les
choses et les responsables », lance-t-il avant de remonter
un peu dans le temps pour évoquer son enfance. « J’ai
bénéficié d’une enfance très heureuse au sein d’une famille
chrétienne croyante. Nous sommes trois frères et deux sœurs.
Je suis le seul célibataire endurci, dit-il en souriant
avant d’ajouter : Je suis très bien entouré par ma famille
que j’adore. Je réunis toute la famille une fois par semaine
chez moi ». Son père est décédé en 1997 à la suite d’un
cancer. La mère joue un rôle central dans sa vie. Confiance
totale en elle, mais aussi en son avis tranchant et sincère
après chaque émission. En premier.
Côté amis, ils se comptent sur les doigts d’une main. Même
pas. « C’est un groupe de trois personnes très uni et loin
de nos tracas professionnels. Nous évoquons les souvenirs
inoubliables de notre vie. Mes amis représentent un soutien
moral très important », souligne-t-il. Et de poursuivre : «
Je regrette maintenant de n’avoir pas profité de la belle
époque passée à l’université, vu que j’enseignais le matin à
l’école et que je travaillais le soir à Radio Liban Libre (RLL)
».
Il a vécu, comme tout le monde, les moments amers des quinze
années de guerre civile et préfère ne conserver de souvenirs
que les rares instants heureux vécus durant cette période.
De 1991 à 1993, il a présenté sur LBC et RLL un talk-show,
Kalam massoül (paroles de responsable), avec sa collègue May
Chidiac. En 1995, cheikh Pierre Daher, PDG de LBC, lui
demande de présenter seul d’autres paroles, Kalam al-nass,
celles des gens, à la manière de Larry King mais aussi à la
sauce libanaise. « Tout doit être très bien préparé, étudié.
Sinon je ne m’aventure pas », assure-t-il. Voilà pourquoi il
est toujours en mouvement perpétuel. Le sport l’aide à
extérioriser le stress, tous les genres de sports.
Mais cela ne l’empêche pas de plonger également et pendant
des heures dans la lecture de livres philosophiques,
poétiques, religieux et autres. Son grand faible ? Les
belles montres et les tableaux de maîtres sans oublier les
tapis anciens. Une passion du beau, de l’antique authentique
qui va même jusqu’à la cuisine, bien sûr libanaise, qu’il
préfère traditionnelle, celle de grand-mère. « Tous les
plats traditionnels comme la moujaddara et la harisse (purée
de lentilles et riz, et à base de blé) », dit-il fermement.
Le cellulaire sonne plusieurs fois et le ramène à la
réalité. Encore une mission à accomplir avec l’aide des
responsables. Ces derniers sont nombreux à l’écouter et à
donner suite à son intervention. « Je vise à concrétiser les
rêves des gens à travers le bureau de Kalam al-nass, pour en
faire une institution destinée à être la médiatrice entre
les gens du pays et ceux de l’émigration. Les Libanais n’ont
rien appris ni oublié. Nous sommes un peuple qui n’a pas
totalement effacé les séquelles de la guerre. La haine est
toujours présente dans les cœurs », remarque-t-il
tristement. Et d’ajouter : « Je voudrais mener une enquête
vive, en circulant dans la rue et côtoyer les gens qui ont
une cause à défendre, et la faire parvenir au monde entier
», plaide-t-il.
A l’occasion de la Journée mondiale du sida, il prépare une
émission à la hauteur du phénomène, et rêve d’en faire un
film. Les idées foisonnent dans la tête de Marcel qui a
plein de projets à réaliser en novembre et encore plus en
décembre, à Noël. C’est là le secret du chef et la surprise
à attendre. Dans la foulée joyeuse de ces événements, il
n’oublie pas la période de son éloignement forcé du pays à
cause de menaces sérieuses. Il l’évoque avec amertume. « A
Paris, je ne me sentais pas moi-même, loin de ma famille et
des gens. Ce n’était pas mon pouls », dit-il
Le 14 février 2006, c’est la commémoration du premier
anniversaire de l’assassinat du premier ministre libanais
Rafiq Hariri. « Une personnalité qui m’a beaucoup marqué,
tout comme le Sayed Hassan Nasrallah (le chef du Hezbollah)
et le leader druze Kamal Joumblatt », confie-t-il. Ghanem
présente également, en direct de Washington via satellite,
un entretien avec Condoleezza Rice, chef de la diplomatie
américaine, pour discuter des aides accordées au Liban. «
C’est une femme très intelligente, qui a une vaste culture
et qui sait attirer l’attention du monde entier. Les
interlocuteurs étrangers ne vont pas par quatre chemins, ils
vont droit au but, sans détour », résume-t-il.
Le 23 mai 2008, à quelques heures près de l’arrêt des
combats sanglants qui ont mis le pays à feu et à sang, il se
dirige en premier au centre-ville, en plein Beyrouth encore
saignant et réunit des Libanais de tous bords entre
responsables politiques, personnalités du monde économique,
diplomatique, artistique et autres. Retransmise en direct,
l’émission fut un coup de fouet, la réanimation, le réveil
du cœur de Beyrouth qu’on croyait arrêté à tout jamais
l’espace d’un jour, de quelques heures. Ce fut aussi un
succès retentissant pour Marcel qui reprend espoir en ces
Libanais : « Tous ces Libanais, sans exception, qui adorent
la vie, dit-il. L’important est qu’ils trouvent un
dénominateur commun qui les lie à tout jamais »,
ajoute-t-il.
De quel Liban rêve-t-il ? « D’un Liban fort de son peuple
respectueux de la souveraineté de la loi et de son
environnement. D’un retour aux sources et aux valeurs
humaines universelles et éternelles et d’un respect total
des droits civiques. Tout cela nous protégera sûrement du
fanatisme religieux et du fondamentalisme meurtrier. Ainsi,
le pays sera en droit de prouver qu’il est à la pointe du
progrès, sans toutefois renoncer à son authenticité »,
énumère-t-il.
Cette authenticité lui rappelle à tout moment qu’il fait
partie intégrante d’un monde arabe alentour, souffrant lui
aussi d’un mal qui dure depuis plus d’un demi-siècle, à
savoir le problème palestinien. Son avis là-dessus est sec
et cassant : « Il n’y a guère de solution à ce problème tant
qu’Israël renie aux Palestiniens leur droit à la vie au sein
d’un Etat ». Et de poursuivre : « La cause palestinienne
n’intéresse toujours pas les Arabes. Aucune résolution
commune n’a été prise jusque-là dans ce sens ». Un jugement
sans appel pour Marcel. Tout comme le problème du
fondamentalisme qui ronge les Arabes, influencés d’une
manière exagérée par l’étranger.
Un autre appel téléphonique le ramène à la réalité libanaise
enchevêtrée. Le bien et le juste auront-ils droit de citer
au pays des miracles ? C’est là le défi majeur que Marcel
Ghanem doit relever à travers ce petit écran qui fait sa
grande popularité.
Mireille Bouabjian