Psychiatrie.
Nombreux sont les malades qui, même guéris, se trouvent
obligés de passer le reste de leur vie enfermés dans les
hôpitaux psychiatriques face au refus de leurs proches de
les reprendre. Histoires.
Perpétuité à Khanka
«depuis
10 ans, je vis enfermé derrière ces barreaux. J’ai fait une
dépression nerveuse et j’ai suivi un traitement très lourd.
Maintenant, l’équipe médicale considère que je suis guéri.
Je veux sortir, rejoindre ma famille et mener ma vie comme
tout le monde. J’ai perdu tant d’années ici. Je veux tourner
cette page qui a bouleversé mon existence », lance Moustapha
Ahmad, 43 ans, hospitalisé à Khanka depuis 1997. Il dit
avoir de la nostalgie pour les belles années de sa jeunesse.
Sa voix laisse même transparaître de la tristesse. Un regret
? Peut-être. Pourtant, Moustapha a décidé de ne pas se
laisser égarer dans les labyrinthes de cet hôpital
psychiatrique.
Une ambiance sereine règne au dortoir des malades qui sont
quasi rétablis. Assis autour d’une table, ils prennent leur
déjeuner avant de faire la queue devant l’évier pour
nettoyer chacun son plat, sa cuillère et son verre. Un moyen
de leur apprendre à compter sur eux-mêmes. Aujourd’hui, ils
célèbrent avec Moustapha un événement important, sa «
naissance », puisqu’il va bientôt les quitter. Et même si
Moustapha est heureux de sortir de cet hôpital, entamer le
pas vers le monde extérieur lui fait peur. Une question le
tracasse : ses parents vont-ils accepter de l’accueillir ?
Depuis deux ans, personne n’est venu le voir. Pourtant, il
continue d’espérer que quelqu’un pourra se souvenir de lui.
« Samedi prochain sera le jour décisif car je dois
rencontrer mon frère, imposer ma présence et lui dire que je
suis encore vivant … pourquoi suis-je tombé dans l’oubli ?
», s’interroge-t-il.
A l’hôpital de Khanka qui est le plus grand centre de soins
gratuits en Egypte, d’autres vivent aussi dans l’espoir
d’une visite malgré les promesses faites par leurs proches
et souvent non tenues. Aref est le plus vieux malade de
Khanka. D’origine palestinienne, il attend la visite de ses
parents depuis 40 ans. Aucun de ses proches ne s’est donné
la peine ne serait-ce que d’avoir de ses nouvelles.
Un autre, Mahmoud, a choisi l’hôpital comme gîte alors qu’il
est complètement guéri. Pris par une crise de folie, il
avait tué ses trois enfants. Quant à Ibrahim Abou-Khater, il
vit dans l’espoir de sortir un jour. Il est là depuis 1963,
c’est-à-dire deux ans avant Sayed Zaki, hospitalisé depuis
1965. Personne ne leur rend visite.
Un monde extérieur hostile
Selon une étude effectuée à l’hôpital d’Al-Khanka qui date
de 1914, près de 6 % des malades sont hospitalisés depuis
plus de 20 ans (54 malades sur 906). 8,3 % ont passé à
Khanka une période qui varie entre 15 et 20 ans, alors que
22,8 % sont là depuis plus 10 ans. « Il y a trois mois, un
malade qui avait commis un crime s’est donné la mort parce
que sa famille avait refusé de le reprendre. Il a senti
qu’il n’avait plus de place dans ce monde », explique le Dr
Abdel-Hakim Diab, directeur de l’hôpital Al-Khanka. Au cours
de son expérience, ce médecin a constaté que les malades qui
séjournaient longtemps dans un hôpital psychiatrique ont
plus de mal à retrouver une vie normale. « Le malade
s’habitue à son quotidien au sein de l’hôpital, il devient
alors passif et son intégration au monde extérieur semble
plus difficile. La famille s’habitue à vivre sans lui. Elle
se sent débarrassée d’un fardeau et va jusqu’à lui
confisquer l’héritage qui lui revient », poursuit le
médecin, tout en racontant l’histoire de cette mère qui a
envoyé à l’hôpital une lettre cosignée par un député au
Parlement, mentionnant son refus de reprendre son fils
hospitalisé depuis 8 ans, et ce pour profiter de sa
retraite. Elle lui a même confisqué sa carte d’identité et a
déclaré que s’il venait à disparaître, elle remettrait une
autorisation pour l’inhumer dans le carré de l’hôpital au
cimetière. « Si l’état d’un malade se stabilise et qu’il
doit continuer son traitement à domicile — surtout pour les
malades moins dangereux — c’est nettement mieux. Cette
personne peut reprendre une vie normale », avance le Dr
Abdel-Hakim qui a participé avec une équipe de psychiatres à
intégrer ce système dans la réforme de la nouvelle loi sur
la santé psychique. Ces médecins proposent qu’un comité
formé d’un médecin, un infirmier et un assistant social
puisse revoir le malade qui a suivi un traitement d’environ
6 mois. Et c’est à ce comité de rédiger un rapport indiquant
si ce malade peut continuer son traitement à domicile, à une
seule condition qu’un médecin lui rende visite, vérifie s’il
suit son traitement. Le projet de loi oblige aussi la
famille à mentionner à la direction de l’hôpital son adresse
et éventuellement tout changement qui pourrait se produire
au cours du traitement.
De malades à anonymes
Mais ce qui aggrave parfois la situation, c’est que durant
la période d’hospitalisation, le malade risque de rompre
tout contact avec sa famille. « Un jeune qui a grandi sans
avoir connu son oncle hospitalisé depuis des années n’est
pas prêt à l’accueillir. Pour lui, c’est un étranger.
D’ailleurs, nombreuses sont les familles qui ne révèlent
jamais que l’un de leurs proches est un malade mental. On
préfère cacher cette vérité qui risque de porter préjudice à
leurs enfants. Une maladie mentale pouvant être héréditaire
en cas de mariage », explique le Dr Mamdouh Mansour,
responsable du département de la réhabilitation, tout en
citant l’histoire d’une nièce, qui, après 37 ans, est venue
remettre le cadavre de son oncle. La seule chose qu’elle a
négociée avec l’hôpital, ce sont les frais de l’enterrement.
Pour elle, il s’agit d’une mesure bureaucratique, un papier
à signer pour fermer la parenthèse.
« Cependant, il ne faut pas blâmer toutes les familles »,
explique le Dr Mohsen Nazim, directeur adjoint de l’hôpital.
Certaines confient ne pas pouvoir contrôler de tels malades.
Mohsen relate l’histoire d’une mère qui vient tous les jours
à l’hôpital pour voir son fils et lui changer ses vêtements.
Cependant, lorsque l’hôpital lui a proposé de le reprendre,
elle a refusé car elle dit être incapable de le contrôler en
cas de crise. Pire encore, l’état de certains malades peut
se détériorer. C’est le cas de Eissa qui est sorti après 20
ans d’hospitalisation. Il a découvert que tous ses parents
et ses connaissances avaient disparu. Son monde n’existait
plus. Il a passé quelques jours à l’entrée de l’hôpital. «
On a été obligé de l’accueillir, on ne pouvait pas le
laisser errer dans la rue. On a fini par lui trouver un
travail à l’hôpital ».
Or, suivre un malade pareil n’est pas du sort seulement de
la famille, mais aussi de celui des associations de la
société civile et du ministère de la Solidarité sociale. «
Il s’agit de réhabiliter et de changer le stéréotype d’un
malade psychique dont la convalescence peut durer. L’Etat
doit aussi fournir des logements pour beaucoup de malades
qui perdent leurs gîtes après avoir quitté leurs familles.
Une expérience qui a été appliquée en Finlande », conclut le
Dr Mohsen.
Dina
Darwich