Al-Ahram Hebdo,Société | Perpétuité à Khanka 
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 novembre 2008, numéro 741

 

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Société

Psychiatrie. Nombreux sont les malades qui, même guéris, se trouvent obligés de passer le reste de leur vie enfermés dans les hôpitaux psychiatriques face au refus de leurs proches de les reprendre. Histoires. 

Perpétuité à Khanka  

«depuis 10 ans, je vis enfermé derrière ces barreaux. J’ai fait une dépression nerveuse et j’ai suivi un traitement très lourd. Maintenant, l’équipe médicale considère que je suis guéri. Je veux sortir, rejoindre ma famille et mener ma vie comme tout le monde. J’ai perdu tant d’années ici. Je veux tourner cette page qui a bouleversé mon existence », lance Moustapha Ahmad, 43 ans, hospitalisé à Khanka depuis 1997. Il dit avoir de la nostalgie pour les belles années de sa jeunesse. Sa voix laisse même transparaître de la tristesse. Un regret ? Peut-être. Pourtant, Moustapha a décidé de ne pas se laisser égarer dans les labyrinthes de cet hôpital psychiatrique.

Une ambiance sereine règne au dortoir des malades qui sont quasi rétablis. Assis autour d’une table, ils prennent leur déjeuner avant de faire la queue devant l’évier pour nettoyer chacun son plat, sa cuillère et son verre. Un moyen de leur apprendre à compter sur eux-mêmes. Aujourd’hui, ils célèbrent avec Moustapha un événement important, sa « naissance », puisqu’il va bientôt les quitter. Et même si Moustapha est heureux de sortir de cet hôpital, entamer le pas vers le monde extérieur lui fait peur. Une question le tracasse : ses parents vont-ils accepter de l’accueillir ? Depuis deux ans, personne n’est venu le voir. Pourtant, il continue d’espérer que quelqu’un pourra se souvenir de lui. « Samedi prochain sera le jour décisif car je dois rencontrer mon frère, imposer ma présence et lui dire que je suis encore vivant … pourquoi suis-je tombé dans l’oubli ? », s’interroge-t-il.

A l’hôpital de Khanka qui est le plus grand centre de soins gratuits en Egypte, d’autres vivent aussi dans l’espoir d’une visite malgré les promesses faites par leurs proches et souvent non tenues. Aref est le plus vieux malade de Khanka. D’origine palestinienne, il attend la visite de ses parents depuis 40 ans. Aucun de ses proches ne s’est donné la peine ne serait-ce que d’avoir de ses nouvelles.

Un autre, Mahmoud, a choisi l’hôpital comme gîte alors qu’il est complètement guéri. Pris par une crise de folie, il avait tué ses trois enfants. Quant à Ibrahim Abou-Khater, il vit dans l’espoir de sortir un jour. Il est là depuis 1963, c’est-à-dire deux ans avant Sayed Zaki, hospitalisé depuis 1965. Personne ne leur rend visite.

 

Un monde extérieur hostile

Selon une étude effectuée à l’hôpital d’Al-Khanka qui date de 1914, près de 6 % des malades sont hospitalisés depuis plus de 20 ans (54 malades sur 906). 8,3 % ont passé à Khanka une période qui varie entre 15 et 20 ans, alors que 22,8 % sont là depuis plus 10 ans. « Il y a trois mois, un malade qui avait commis un crime s’est donné la mort parce que sa famille avait refusé de le reprendre. Il a senti qu’il n’avait plus de place dans ce monde », explique le Dr Abdel-Hakim Diab, directeur de l’hôpital Al-Khanka. Au cours de son expérience, ce médecin a constaté que les malades qui séjournaient longtemps dans un hôpital psychiatrique ont plus de mal à retrouver une vie normale. « Le malade s’habitue à son quotidien au sein de l’hôpital, il devient alors passif et son intégration au monde extérieur semble plus difficile. La famille s’habitue à vivre sans lui. Elle se sent débarrassée d’un fardeau et va jusqu’à lui confisquer l’héritage qui lui revient », poursuit le médecin, tout en racontant l’histoire de cette mère qui a envoyé à l’hôpital une lettre cosignée par un député au Parlement, mentionnant son refus de reprendre son fils hospitalisé depuis 8 ans, et ce pour profiter de sa retraite. Elle lui a même confisqué sa carte d’identité et a déclaré que s’il venait à disparaître, elle remettrait une autorisation pour l’inhumer dans le carré de l’hôpital au cimetière. « Si l’état d’un malade se stabilise et qu’il doit continuer son traitement à domicile — surtout pour les malades moins dangereux — c’est nettement mieux. Cette personne peut reprendre une vie normale », avance le Dr Abdel-Hakim qui a participé avec une équipe de psychiatres à intégrer ce système dans la réforme de la nouvelle loi sur la santé psychique. Ces médecins proposent qu’un comité formé d’un médecin, un infirmier et un assistant social puisse revoir le malade qui a suivi un traitement d’environ 6 mois. Et c’est à ce comité de rédiger un rapport indiquant si ce malade peut continuer son traitement à domicile, à une seule condition qu’un médecin lui rende visite, vérifie s’il suit son traitement. Le projet de loi oblige aussi la famille à mentionner à la direction de l’hôpital son adresse et éventuellement tout changement qui pourrait se produire au cours du traitement.

 

De malades à anonymes

Mais ce qui aggrave parfois la situation, c’est que durant la période d’hospitalisation, le malade risque de rompre tout contact avec sa famille. « Un jeune qui a grandi sans avoir connu son oncle hospitalisé depuis des années n’est pas prêt à l’accueillir. Pour lui, c’est un étranger. D’ailleurs, nombreuses sont les familles qui ne révèlent jamais que l’un de leurs proches est un malade mental. On préfère cacher cette vérité qui risque de porter préjudice à leurs enfants. Une maladie mentale pouvant être héréditaire en cas de mariage », explique le Dr Mamdouh Mansour, responsable du département de la réhabilitation, tout en citant l’histoire d’une nièce, qui, après 37 ans, est venue remettre le cadavre de son oncle. La seule chose qu’elle a négociée avec l’hôpital, ce sont les frais de l’enterrement. Pour elle, il s’agit d’une mesure bureaucratique, un papier à signer pour fermer la parenthèse.

« Cependant, il ne faut pas blâmer toutes les familles », explique le Dr Mohsen Nazim, directeur adjoint de l’hôpital. Certaines confient ne pas pouvoir contrôler de tels malades. Mohsen relate l’histoire d’une mère qui vient tous les jours à l’hôpital pour voir son fils et lui changer ses vêtements. Cependant, lorsque l’hôpital lui a proposé de le reprendre, elle a refusé car elle dit être incapable de le contrôler en cas de crise. Pire encore, l’état de certains malades peut se détériorer. C’est le cas de Eissa qui est sorti après 20 ans d’hospitalisation. Il a découvert que tous ses parents et ses connaissances avaient disparu. Son monde n’existait plus. Il a passé quelques jours à l’entrée de l’hôpital. « On a été obligé de l’accueillir, on ne pouvait pas le laisser errer dans la rue. On a fini par lui trouver un travail à l’hôpital ».

Or, suivre un malade pareil n’est pas du sort seulement de la famille, mais aussi de celui des associations de la société civile et du ministère de la Solidarité sociale. « Il s’agit de réhabiliter et de changer le stéréotype d’un malade psychique dont la convalescence peut durer. L’Etat doit aussi fournir des logements pour beaucoup de malades qui perdent leurs gîtes après avoir quitté leurs familles. Une expérience qui a été appliquée en Finlande », conclut le Dr Mohsen.

Dina Darwich


 

Psychiatrie. Le Dr Abdel-Hakim Diab, directeur de l’hôpital Al-Khanka, met l’accent sur l’importance de la nouvelle loi sur la santé psychique. 

« Une loi qui comblera les lacunes » 

Al-Ahram Hebdo : Tout d’abord, quelle est la particularité de l’hôpital Al-Khanka comme lieu de traitement psychique ?

Abdel-Hakim Diab : L’hôpital Al-Khanka est la plus grande institution médicale en Egypte qui offre un traitement psychique gratuit. Il abrite environ 2 019 malades. Les malades sont répartis en trois catégories : 250 lits pour les drogués, 950 lits pour les malades psychiques et 600 lits pour les malades mentaux qui ont été condamnés dans des crimes, puisque c’est le seul hôpital qui accepte ce genre de patients.

— D’après votre longue expérience, dans un hôpital qui date de 1914, que pensez-vous de la nouvelle loi sur la santé psychique ?

— Depuis trois ans, le Dr Nasser Louza, président du Conseil de la santé psychique, a formé un comité regroupant les spécialistes de la santé psychique aux universités égyptiennes, des représentants des organisations des droits de l’homme, d’autres représentants de l’OMS et des experts juridiques pour proposer une nouvelle loi visant à combler les lacunes qui existent dans l’ancienne. J’ai participé avec cette équipe et je pense que la nouvelle loi s’avère une nécessité, puisque l’ancienne loi ne répond plus aux besoins actuels.

— Mais la loi a été objet de vives polémiques, certains estiment qu’elle ne répond pas aux conditions du pays. Pour eux, elle s’inspire des législations occidentales ...

— Je vais répondre à cette question par une autre. Pourquoi refuser une expérience occidentale qui a prouvé son succès ? Est-ce un crime d’élaborer une loi qui garantit les droits du malade psychique en s’inspirant de la loi anglaise ou américaine ? D’ailleurs, beaucoup de pays sous-développés ont des lois qui organisent les droits de ses malades psychiques comme le Kenya, la Malaisie et le Pakistan. Des lois inspirées de l’Occident.

— Mais quelles sont donc les lacunes les plus importantes que va combler la nouvelle loi ?

— La chose la plus importante pour moi est de définir la durée de l’hospitalisation d’un malade. La nouvelle loi garantit au malade psychique d’être revu par un médecin tous les six mois (une période ouverte dans l’ancienne loi) et de quitter l’hôpital pour poursuivre son traitement à la maison, mais à condition que ses parents signent un papier affirmant qu’ils vont assumer sa responsabilité. Et ce, une fois que son état s’est stabilisé.

Le malade a aussi le droit de connaître l’évolution de son état, choisir son médecin et le corps médical qui va suivre son traitement. Il a aussi le droit de reprendre son dossier après la guérison.

— Le malade aurait-il le droit d’accepter ou de refuser de suivre les séances de traitement par électrochocs ?

— En effet, ces séances comme moyen de traitement ont mauvaise réputation à cause de l’image transmise par les médias bien qu’elles soient très efficaces dans certains cas. Les malades atteints de dépression qui pensent au suicide réalisent un progrès après la première séance d’électrochocs. Les médicaments ne donnent de résultat qu’après un mois. Cependant, le malade qui va suivre ce genre de traitement doit donner son accord par écrit. D’ailleurs, il doit subir ces séances sous anesthésie, ce qui n’est pas souvent le cas.

 




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