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 Semaine du 19 au 25 novembre 2008, numéro 741

 

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Nulle part ailleurs

Mœurs. Les études révèlent que plus de 50 % des cas d’agression sexuelle se déroulent dans les moyens de transport en commun. Un phénomène qui rend la vie dure aux femmes qui subissent ce calvaire au quotidien. Témoignages.

Pousse-toi, le harcèlement est puni !

« Je bouillonnais, je sentais qu’il m’avait humiliée, volé une partie de ma chair », c’est par ces mots que Chaïmaa Abdel-Rahmane, 28 ans, voilée, décrit ses sentiments après avoir être victime d’un attouchement. C’est le conducteur d’un microbus qui l’a agressée par ce moyen dégoûtant. Révoltée, elle a insulté le chauffeur et a décidé de ne pas laisser son agresseur échapper à son crime. Elle a noté son numéro d’immatriculation pour intenter un procès contre lui. Chaïmaa est la deuxième victime de harcèlement sexuel qui ose se plaindre. Et cette fois, l’incident a lieu dans un moyen de transport en commun. Or, elle n’est pas la seule à avoir subi ce genre d’actes. « C’est bien la première fois de ma vie que j’éprouve un sentiment de répugnance, je ne comprenais pas exactement ce qui se passait ».

Rania, 19 ans, se souvient du harcèlement sexuel dont elle fut la victime. Dans le bus qui l’emmenait de Tahrir à son quartier de Zahraa Aïn-Chams, la scène restera à jamais gravée dans sa mémoire. Le bus était archicomble et les gens étaient collés les uns aux autres dans le passage qui sépare les deux rangées. Comme d’habitude, Rania hésite avant de prendre des bus pleins à craquer, mais cette fois, elle est obligée de le faire car elle a trop attendu à la station. Et après tant de difficultés, elle parvient à trouver une place où mettre les pieds.

Cernée de part et d’autre par des femmes et aussi des hommes, elle sent un organe humain lui toucher le corps et un liquide se répandre sur sa jupe. Terrifiée et surtout humiliée, elle ne parvient pas à prononcer un mot et décide de descendre à l’arrêt suivant. Rania n’a pas osé raconter cela à sa mère, seulement à son amie qui lui explique que l’agresseur s’est livré à de l’onanisme sur elle.

En fait, Rania n’est pas la seule victime. Beaucoup de femmes pensent que les bus publics sont l’endroit « propice » pour tout harcèlement sexuel. Ce genre de véhicules sont souvent pleins à craquer et roulent au ralenti à cause de la circulation, ce qui rend tout trajet interminable. Les agresseurs profitent donc pour s’adonner à leurs vices : sifflements, regards déplacés, dragues, attouchements sexuels, la liste n’en finit pas dans ces bus souvent remplis de monde. Et comme l’assure Racha Mohamad, chercheuse dans le Centre égyptien des droits de la femme, un bon nombre de femmes ont révélé qu’elles étaient victimes de harcèlement, et de façon régulière, dans les transports en commun, d’après les sondages recueillis par le centre lors de la dernière étude sur ce phénomène intitulée « Des nuages qui assombrissent le ciel de l’Egypte ». Elle explique : « Lorsque nous avons parcouru les études déjà effectuées dans les autres pays étrangers, surtout européens, on a trouvé que les actes de harcèlement se passaient plutôt dans les lieux de travail ou dans des lieux fermés. Dans les pays arabes et en Egypte, seules quelques études élémentaires ont été faites et qui affirment une différence. Ici, cette pratique a lieu dans la rue et les transports publics. Dans notre dernière étude, les chiffres l’ont confirmé. 57,6 % des femmes de l’échantillon ont subi du harcèlement dans les transports publics », explique Racha.

A destination de Aïn-Chams, Dar Al-Salam, Choubra Al-Kheima, Madinet Al-Salam ou Ataba, l’homme sait qu’un bus rempli de monde est le lieu où il peut attaquer sa victime, qui, la plupart des cas, subit l’acte en silence de peur des conséquences. Riham, qui a senti une main se glisser sur son corps, a réagi en réprimandant l’homme qui l’a touché : « Respecte-toi », lui a-t-elle lancé. Il lui a répondu tout simplement : « Je n’ai rien fait, le bus est bondé et tu le savais, pourquoi l’as-tu pris ? ».

 

De l’auto-défense

Un prétexte que lancent beaucoup d’hommes pour justifier des gestes vicieux. « Une femme qui monte dans un bus pareil invite les hommes à se coller à elle,  surtout celles qui portent des vêtements serrés », lance Atef, un habitué de ce genre de harcèlement dans les transports publics. Ce dernier choisit d’ailleurs les heures de pointe pour prendre le bus.

« Que peut donc faire une fille qui n’a que le prix d’un ticket de bus pour se rendre à l’université ou à son travail ? », s’interroge Racha qui ajoute que la femme est toujours fautive dans une société où l’homme la considère comme un objet de séduction à son usage. « Celle qui ne porte pas le voile est accusée de ne pas le faire, la voilée est accusée de ne pas porter le niqab, et celle qui porte le niqab, on lui reproche de sortir même de chez elle. C’est comme si la femme doit être exclue de la vie quotidienne », s’indigne Racha en ajoutant que commettre ces actes de harcèlement dans les transports publics est de plus en plus aisé face à la passivité des gens qui n’interviennent que rarement pour porter assistance à la victime, si par hasard elle le demande.

« Le besoin est la mère des inventions », dit le proverbe arabe. Ce qui fait que beaucoup de filles pensent à se défendre à leur manière. Chaïmaa, 20 ans et voilée, explique qu’elle et ses amies sont exposées quotidiennement à différents genres de harcèlement dans les bus et les minibus.

« Avoir constamment une épingle dans le sac est devenu notre seule arme. Dès que l’on sent qu’un homme s’approche, on le pique. Et s’il proteste, nous répondons que c’est une épingle qui s’est détachée du voile », dit la jeune fille qui assure que si un jour son agresseur dépasserait les limites, elle n’hésiterait pas à l’emmener au poste de police. Elle dit que les filles ne sont pas plus faibles que les hommes, elles doivent réagir surtout après l’exemple de Noha, la première à avoir intenté un procès de harcèlement sexuel. Son agresseur a été condamné à 3 ans de prison. Cela va encourager beaucoup de filles à chercher à se défendre ou obtenir leurs droits. Un avis que Nayera, 22 ans, trouve peu optimiste car d’habitude, ce sont les parents qui empêchent leurs filles d’intenter un procès.

Ils craignent le scandale et réprimandent leur fille qui rentre tard ou porte des vêtements serrés. « Nous avons besoin d’un changement de mentalités, mais ça a commencé avec l’affaire de Noha, qui est un exemple à suivre », ajoute Nayera.

Pour avoir la paix et être en sécurité, Yasmine, étudiante à l’Université du 6 Octobre, évite de prendre les bus. Elle préfère les microbus. Cependant, elle ne se sent pas épargnée. « Une fois, un jeune qui était assis à mes côtés a effleuré mes seins, je l’ai frappé avec mon sac et je suis descendue du microbus ».

D’autres crient pour que le chauffeur s’arrête ou réagisse. Une réaction peu évidente, puisque le chauffeur peut être lui-même parfois l’agresseur. Basma, étudiante, dit que pour éviter les harcèlements dans les sièges arrière, elle préfère parfois s’asseoir à côté du chauffeur. « Pour changer de vitesse, il fait semblant d’allonger sa main et donc, il profite pour toucher mes jambes. Je subis ces actes en silence, craignant sa réaction ».

Bus publics, microbus, CTA (bus conditionné) et même métro, les actes de harcèlements sexuels ne manquent pas.

Dalia, une voilée âgée d’une vingtaine d’années, raconte qu’en prenant le métro à la station Ahmad Orabi à 6h du matin, le guichetier lui a conseillé de ne plus passer par cette station. « Un homme debout dans le couloir a montré son sexe. Et personne n’a réagi, pas même un agent de police, à cette heure aussi matinale », dit Dalia.

Une situation sans issue ?

Et même si beaucoup de femmes pensent qu’elles peuvent éviter le harcèlement dans le métro, en montant dans les wagons des femmes, ce n’est pas toujours garanti. « Parfois et après 9h du soir, des hommes se glissent dans ces wagons et cela ne les empêche pas de draguer ou de faire autre chose », dit Samah.

Mais que devons-nous faire pour circuler en paix ?, s’interrogent beaucoup de femmes. Payer un peu plus cher, peut-être est-ce la solution ? Même dans un taxi, on n’est pas à l’abri. Noha, 32 ans, se rappelle le jour où elle a pris un taxi pour se rendre à Madinet Nasr. En cours de route, le chauffeur lui a sorti son sexe. Elle a crié, l’a frappé avec son cartable. Craignant le scandale, il a arrêté son véhicule et elle a pu descendre toute en larmes et ne sachant quoi faire. Et c’est ce qu’a confié un autre chauffeur à Racha Mohamad, la chercheuse, qui, elle et son collègue, lui ont demandé son avis à propos du harcèlement. « Aujourd’hui, il y a beaucoup de femmes qui méritent cela, certaines de mes clientes montent avec leur niqab et l’enlèvent dans la voiture. Je considère toutes les femmes de mœurs légères jusqu’à preuve du contraire ».

Une franchise choquante qui reflète l’ampleur du phénomène dans une société qui a besoin de récupérer beaucoup de principes et de mœurs perdus. Nayera raconte que son amie Héba a décidé d’acheter une voiture par crédit pour éviter ces problèmes. Une solution qui ne l’a pas épargné totalement de tels actes. « Un jour, je me rendais à Madinet Nasr avec mon amie lorsque deux voitures nous ont cernées. De jeunes hommes ont ouvert les portières et se sont dirigés vers nous. Nous avons crié et d’autres voitures de passage se sont arrêtées, ce qui a fait fuir nos agresseurs », dit Nayera.

En voiture ou en bus, le harcèlement semble inévitable, mais c’est le degré et le nombre d’actes qui diffèrent.

« Que peuvent dire alors ceux qui argumentent le harcèlement par la cohue et l’embouteillage et expliquent que ce sont des actes commis sans intention ? », explique Nihal Salah, rédacteur en chef de la magazine Kelmetna (notre mot), qui a lancé la campagne « Respecte-toi » contre le harcèlement sexuel. Elle ajoute que beaucoup de gens sont contre la promulgation d’une nouvelle loi, sous prétexte que nous sommes une société qui vit quotidiennement dans la cohue. « Ce n’est pas un prétexte, on peut alors argumenter le vol par la pauvreté et ne pas punir les voleurs », dit-elle, en proposant des solutions comme le fait qu’un espace dans les bus et les microbus soit réservé aux femmes, que des caméras soient implantés dans les véhicules et des agents de police dans les stations pour surveiller les comportements déplacés.

Des solutions temporaires « jusqu’à ce que nous arrivions à apprendre à respecter l’autre et à contrôler nos actes », conclut Nihal.

Doaa Khalifa

 




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