Mœurs.
Les études révèlent que plus de 50 % des cas d’agression
sexuelle se déroulent dans les moyens de transport en
commun. Un phénomène qui rend la vie dure aux femmes qui
subissent ce calvaire au quotidien. Témoignages.
Pousse-toi, le harcèlement est puni !
«
Je bouillonnais, je sentais qu’il m’avait humiliée, volé une
partie de ma chair », c’est par ces mots que Chaïmaa
Abdel-Rahmane, 28 ans, voilée, décrit ses sentiments après
avoir être victime d’un attouchement. C’est le conducteur
d’un microbus qui l’a agressée par ce moyen dégoûtant.
Révoltée, elle a insulté le chauffeur et a décidé de ne pas
laisser son agresseur échapper à son crime. Elle a noté son
numéro d’immatriculation pour intenter un procès contre lui.
Chaïmaa est la deuxième victime de harcèlement sexuel qui
ose se plaindre. Et cette fois, l’incident a lieu dans un
moyen de transport en commun. Or, elle n’est pas la seule à
avoir subi ce genre d’actes. « C’est bien la première fois
de ma vie que j’éprouve un sentiment de répugnance, je ne
comprenais pas exactement ce qui se passait ».
Rania, 19 ans, se souvient du harcèlement sexuel dont elle
fut la victime. Dans le bus qui l’emmenait de Tahrir à son
quartier de Zahraa Aïn-Chams, la scène restera à jamais
gravée dans sa mémoire. Le bus était archicomble et les gens
étaient collés les uns aux autres dans le passage qui sépare
les deux rangées. Comme d’habitude, Rania hésite avant de
prendre des bus pleins à craquer, mais cette fois, elle est
obligée de le faire car elle a trop attendu à la station. Et
après tant de difficultés, elle parvient à trouver une place
où mettre les pieds.
Cernée de part et d’autre par des femmes et aussi des
hommes, elle sent un organe humain lui toucher le corps et
un liquide se répandre sur sa jupe. Terrifiée et surtout
humiliée, elle ne parvient pas à prononcer un mot et décide
de descendre à l’arrêt suivant. Rania n’a pas osé raconter
cela à sa mère, seulement à son amie qui lui explique que
l’agresseur s’est livré à de l’onanisme sur elle.
En fait, Rania n’est pas la seule victime. Beaucoup de
femmes pensent que les bus publics sont l’endroit « propice
» pour tout harcèlement sexuel. Ce genre de véhicules sont
souvent pleins à craquer et roulent au ralenti à cause de la
circulation, ce qui rend tout trajet interminable. Les
agresseurs profitent donc pour s’adonner à leurs vices :
sifflements, regards déplacés, dragues, attouchements
sexuels, la liste n’en finit pas dans ces bus souvent
remplis de monde. Et comme l’assure Racha Mohamad,
chercheuse dans le Centre égyptien des droits de la femme,
un bon nombre de femmes ont révélé qu’elles étaient victimes
de harcèlement, et de façon régulière, dans les transports
en commun, d’après les sondages recueillis par le centre
lors de la dernière étude sur ce phénomène intitulée « Des
nuages qui assombrissent le ciel de l’Egypte ». Elle
explique : « Lorsque nous avons parcouru les études déjà
effectuées dans les autres pays étrangers, surtout
européens, on a trouvé que les actes de harcèlement se
passaient plutôt dans les lieux de travail ou dans des lieux
fermés. Dans les pays arabes et en Egypte, seules quelques
études élémentaires ont été faites et qui affirment une
différence. Ici, cette pratique a lieu dans la rue et les
transports publics. Dans notre dernière étude, les chiffres
l’ont confirmé. 57,6 % des femmes de l’échantillon ont subi
du harcèlement dans les transports publics », explique
Racha.
A destination de Aïn-Chams, Dar Al-Salam, Choubra Al-Kheima,
Madinet Al-Salam ou Ataba, l’homme sait qu’un bus rempli de
monde est le lieu où il peut attaquer sa victime, qui, la
plupart des cas, subit l’acte en silence de peur des
conséquences. Riham, qui a senti une main se glisser sur son
corps, a réagi en réprimandant l’homme qui l’a touché : «
Respecte-toi », lui a-t-elle lancé. Il lui a répondu tout
simplement : « Je n’ai rien fait, le bus est bondé et tu le
savais, pourquoi l’as-tu pris ? ».
De l’auto-défense
Un prétexte que lancent beaucoup d’hommes pour justifier des
gestes vicieux. « Une femme qui monte dans un bus pareil
invite les hommes à se coller à elle, surtout celles
qui portent des vêtements serrés », lance Atef, un habitué
de ce genre de harcèlement dans les transports publics. Ce
dernier choisit d’ailleurs les heures de pointe pour prendre
le bus.
« Que peut donc faire une fille qui n’a que le prix d’un
ticket de bus pour se rendre à l’université ou à son travail
? », s’interroge Racha qui ajoute que la femme est toujours
fautive dans une société où l’homme la considère comme un
objet de séduction à son usage. « Celle qui ne porte pas le
voile est accusée de ne pas le faire, la voilée est accusée
de ne pas porter le niqab, et celle qui porte le niqab, on
lui reproche de sortir même de chez elle. C’est comme si la
femme doit être exclue de la vie quotidienne », s’indigne
Racha en ajoutant que commettre ces actes de harcèlement
dans les transports publics est de plus en plus aisé face à
la passivité des gens qui n’interviennent que rarement pour
porter assistance à la victime, si par hasard elle le
demande.
« Le besoin est la mère des inventions », dit le proverbe
arabe. Ce qui fait que beaucoup de filles pensent à se
défendre à leur manière. Chaïmaa, 20 ans et voilée, explique
qu’elle et ses amies sont exposées quotidiennement à
différents genres de harcèlement dans les bus et les
minibus.
« Avoir constamment une épingle dans le sac est devenu notre
seule arme. Dès que l’on sent qu’un homme s’approche, on le
pique. Et s’il proteste, nous répondons que c’est une
épingle qui s’est détachée du voile », dit la jeune fille
qui assure que si un jour son agresseur dépasserait les
limites, elle n’hésiterait pas à l’emmener au poste de
police. Elle dit que les filles ne sont pas plus faibles que
les hommes, elles doivent réagir surtout après l’exemple de
Noha, la première à avoir intenté un procès de harcèlement
sexuel. Son agresseur a été condamné à 3 ans de prison. Cela
va encourager beaucoup de filles à chercher à se défendre ou
obtenir leurs droits. Un avis que Nayera, 22 ans, trouve peu
optimiste car d’habitude, ce sont les parents qui empêchent
leurs filles d’intenter un procès.
Ils craignent le scandale et réprimandent leur fille qui
rentre tard ou porte des vêtements serrés. « Nous avons
besoin d’un changement de mentalités, mais ça a commencé
avec l’affaire de Noha, qui est un exemple à suivre »,
ajoute Nayera.
Pour avoir la paix et être en sécurité, Yasmine, étudiante à
l’Université du 6 Octobre, évite de prendre les bus. Elle
préfère les microbus. Cependant, elle ne se sent pas
épargnée. « Une fois, un jeune qui était assis à mes côtés a
effleuré mes seins, je l’ai frappé avec mon sac et je suis
descendue du microbus ».
D’autres crient pour que le chauffeur s’arrête ou réagisse.
Une réaction peu évidente, puisque le chauffeur peut être
lui-même parfois l’agresseur. Basma, étudiante, dit que pour
éviter les harcèlements dans les sièges arrière, elle
préfère parfois s’asseoir à côté du chauffeur. « Pour
changer de vitesse, il fait semblant d’allonger sa main et
donc, il profite pour toucher mes jambes. Je subis ces actes
en silence, craignant sa réaction ».
Bus publics, microbus, CTA (bus conditionné) et même métro,
les actes de harcèlements sexuels ne manquent pas.
Dalia, une voilée âgée d’une vingtaine d’années, raconte
qu’en prenant le métro à la station Ahmad Orabi à 6h du
matin, le guichetier lui a conseillé de ne plus passer par
cette station. « Un homme debout dans le couloir a montré
son sexe. Et personne n’a réagi, pas même un agent de
police, à cette heure aussi matinale », dit Dalia.
Une situation sans issue ?
Et même si beaucoup de femmes pensent qu’elles peuvent
éviter le harcèlement dans le métro, en montant dans les
wagons des femmes, ce n’est pas toujours garanti. « Parfois
et après 9h du soir, des hommes se glissent dans ces wagons
et cela ne les empêche pas de draguer ou de faire autre
chose », dit Samah.
Mais que devons-nous faire pour circuler en paix ?,
s’interrogent beaucoup de femmes. Payer un peu plus cher,
peut-être est-ce la solution ? Même dans un taxi, on n’est
pas à l’abri. Noha, 32 ans, se rappelle le jour où elle a
pris un taxi pour se rendre à Madinet Nasr. En cours de
route, le chauffeur lui a sorti son sexe. Elle a crié, l’a
frappé avec son cartable. Craignant le scandale, il a arrêté
son véhicule et elle a pu descendre toute en larmes et ne
sachant quoi faire. Et c’est ce qu’a confié un autre
chauffeur à Racha Mohamad, la chercheuse, qui, elle et son
collègue, lui ont demandé son avis à propos du harcèlement.
« Aujourd’hui, il y a beaucoup de femmes qui méritent cela,
certaines de mes clientes montent avec leur niqab et
l’enlèvent dans la voiture. Je considère toutes les femmes
de mœurs légères jusqu’à preuve du contraire ».
Une franchise choquante qui reflète l’ampleur du phénomène
dans une société qui a besoin de récupérer beaucoup de
principes et de mœurs perdus. Nayera raconte que son amie
Héba a décidé d’acheter une voiture par crédit pour éviter
ces problèmes. Une solution qui ne l’a pas épargné
totalement de tels actes. « Un jour, je me rendais à Madinet
Nasr avec mon amie lorsque deux voitures nous ont cernées.
De jeunes hommes ont ouvert les portières et se sont dirigés
vers nous. Nous avons crié et d’autres voitures de passage
se sont arrêtées, ce qui a fait fuir nos agresseurs », dit
Nayera.
En voiture ou en bus, le harcèlement semble inévitable, mais
c’est le degré et le nombre d’actes qui diffèrent.
« Que peuvent dire alors ceux qui argumentent le harcèlement
par la cohue et l’embouteillage et expliquent que ce sont
des actes commis sans intention ? », explique Nihal Salah,
rédacteur en chef de la magazine Kelmetna (notre mot), qui a
lancé la campagne « Respecte-toi » contre le harcèlement
sexuel. Elle ajoute que beaucoup de gens sont contre la
promulgation d’une nouvelle loi, sous prétexte que nous
sommes une société qui vit quotidiennement dans la cohue. «
Ce n’est pas un prétexte, on peut alors argumenter le vol
par la pauvreté et ne pas punir les voleurs », dit-elle, en
proposant des solutions comme le fait qu’un espace dans les
bus et les microbus soit réservé aux femmes, que des caméras
soient implantés dans les véhicules et des agents de police
dans les stations pour surveiller les comportements
déplacés.
Des solutions temporaires « jusqu’à ce que nous arrivions à
apprendre à respecter l’autre et à contrôler nos actes »,
conclut Nihal.
Doaa
Khalifa