Soudan.
Plusieurs mouvements rebelles accusent Khartoum d’avoir
violé le cessez-le-feu juste après son annonce par le
président Béchir. Ce dernier est aussi suspecté de vouloir
détourner l’attention des accusations de crimes de guerre
portées contre lui.
Double jeu de Khartoum
En annonçant un cessez-le-feu au Darfour, le président
soudanais, Omar Al-Béchir, semble vouloir jouer une dernière
carte pour sauver sa peau, alors qu’il risque d’être
poursuivi par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour
crimes contre l’humanité dans cette région de l’ouest du
Soudan, en proie à une guerre civile depuis trois ans. Or, à
peine décrété, le couvre-feu a été violé. Et le scénario est
toujours le même : un bombardement de l’armée, suivi d’une
accusation lancée par les rebelles au régime d’avoir violé
le cessez-le-feu, suivi de la justification classique donnée
par l’armée pour souligner qu’il ne s’agit pas d’une rupture
de la trêve.
Ainsi, l’armée soudanaise a annoncé dimanche que des heurts
avaient opposé ses troupes à des « voleurs » dans la région
du Darfour. Auparavant, des commandants rebelles avaient
accusé le régime soudanais d’avoir bombardé vendredi la
région de Kurbia, dans le Nord-Darfour, en dépit de
l’annonce mercredi par le président Omar Al-Béchir d’une
trêve immédiate. Quatre mouvements rebelles du Darfour ont
ainsi annoncé samedi que l’aviation soudanaise avait
bombardé leurs positions la veille. Un membre du personnel
des Nations-Unies ayant requis l’anonymat a également fait
état de bombardements signalés par des rebelles et des
civils présents dans le secteur situé entre les camps de
Kourbia et d’Oum Mahareik, non loin d’un axe routier
important du Nord-Darfour. Selon Ibrahim Al-Hillo, un
commandant de l’Armée de libération du Soudan (SLA), les
attaques de l’armée ont fait un mort et blessé deux garçons.
Deux autres personnes sont portées disparues et le bétail a
été décimé, toujours selon M. Hillo, qui a qualifié M.
Béchir de « menteur ». « Nous avons des sources crédibles
(...) en provenance du Darfour disant que les forces
aériennes du gouvernement ont mené une campagne de
bombardements dans le village de Kurbia, visant ce qui
semblerait être des combattants de la SLA », a déclaré de
son côté Tahir Al-Faki, un membre du JEM basé à Londres.
Nimir Mohammed Abdelrahman, un autre porte-parole de la SLA,
a accusé le gouvernement d’attaques dans la zone de Disa, à
proximité du secteur dont parlent les deux autres
responsables.
Mais l’armée a démenti, assurant qu’elle s’en tenait à
l’ordre du chef de l’Etat, et a affirmé qu’aucun mouvement
n’a eu lieu dans ce secteur. Le porte-parole de l’armée, le
général Mohamed Osman Al-Aghbash, cité par le site Internet
Sudan Media Centre, considéré proche des services de
renseignements, a déclaré qu’un « convoi humanitaire de
camions a été pris dans une embuscade par des voleurs dans
la région de Kurbia », et que « l’armée est intervenue et a
commencé à affronter les voleurs. Ces derniers se sont
enfuis et l’armée n’a subi aucune perte ». Evidemment, le
gouvernement a démenti les bombardements de vendredi,
ajoutant que toute opération future serait menée en état de
légitime défense.
Déclaration de principe
De son côté, Mohammed Mandour Al-Mahadi, ténor du Parti du
congrès national (NCP, au pouvoir), a établi une distinction
entre les rebelles et les bandits. « Les autres, les
bandits, sont-ils inclus dans le cessez-le-feu ? », a-t-il
déclaré à la presse. « Je ne le crois pas. Si on a un voleur
au Darfour, il faut l’affronter ». Mais encore faut-il être
clair sur cette distinction, qui risque de laisser à l’armée
une porte ouverte lui permettant d’opérer comme elle le veut
au Darfour. Le cessez-le-feu concerne les mouvements
rebelles mais « le gouvernement doit combattre les autres et
nettoyer les rues du Darfour », a également déclaré le
responsable soudanais, ce qui, aux yeux des mouvements
rebelles, équivaut à une rupture de la trêve. Une trêve,
qui, d’ores et déjà, a été rejetée par le principal
mouvement rebelle de la région, le Mouvement pour la justice
et l’égalité (JEM), qui a qualifié la déclaration du
président Béchir de « propagande » et qui a réclamé une
déclaration de principe sur le sujet. « Ce n’est pas nouveau
que Béchir annonce un cessez-le-feu » au Darfour, a déclaré
à l’AFP le porte-parole du JEM, Taher Al-Faki. « Ça a été
fait 100 fois », a ajouté le porte-parole basé à Londres. Et
d’accuser le régime de Khartoum d’avoir lancé des attaques
au moment même de l’annonce de précédentes trêves. « A
chaque fois que le gouvernement soudanais annonce un
cessez-le-feu, ça signifie qu’il va faire autre chose ».
Pendant ce temps, l’Onu, qui s’était dans un premier temps
félicitée de l’annonce de Béchir, a dit qu’elle enquêtait
sur des allégations des rebelles. « Nous essayons de
confirmer ces informations avec nos troupes sur le terrain
», a déclaré samedi dernier le commandant Ahmed Salah,
porte-parole de la Force conjointe de l’Onu et de l’Union
africaine au Darfour (Minuad).
Outre le cessez-le-feu immédiat, M. Béchir a appelé mercredi
dernier au désarmement des milices du Darfour. « J’annonce
solennellement un cessez-le-feu inconditionnel entre les
forces armées et les factions en guerre, pourvu qu’un
mécanisme de contrôle efficace soit mis en place et soit
surveillé par toutes les parties impliquées », avait déclaré
le président soudanais. Non dans une réelle volonté de paix,
mais dans une tentative, selon ses détracteurs, de détourner
l’attention sur les accusations de crimes de guerre au
Darfour, portées contre lui par le procureur de la Cour
Pénale Internationale (CPI).
Abir
Taleb