Poésie.
La Dernière crue du Nil est un recueil de poèmes écrits par
le « prince » Naguib Abd Allah au cours des 30 dernières
années. Des vers empreints de la nostalgie élégante et de la
décadence propres aux anciennes grandes familles égyptiennes
d’avant la Révolution.
Le Dandy des bords du Nil
Les
éditions parisiennes de Janus ont publié, en juin dernier,
un recueil de poèmes du prince Naguib Abd Allah, qui, pour
certains, remontent à plus de 30 ans. Ces 163 poèmes qui
forment cette compilation se détachent du carcan de la
poésie classique en vers pour s’échapper vers une prose
souple. « Je fais de la prose libre, parfois des rimes
arrivent, par inadvertance, parce que ma langue est bonne ».
Bien que l’amour, contrarié, déçu, éternellement malheureux
et fugace emplisse ces pages, d’autres thèmes, foncièrement
égyptiens comme le culte des dieux pharaoniques et les
louanges au Nil éternel, se dévoilent en filigrane dans les
textes.
C’est bien sur le Nil, dans une ambiance typiquement
poétique, que Naguib Abd Allah s’inspire. Même dans son
séjour en France, il reste rassasié par ce paysage. Une
barque en bois sombre, ajourée de moucharabieh, traverse
paisiblement la langue du Nil qui sépare l’île de Dahab de
la corniche de Maadi. Elle s’avance jusqu’à un perron qui
s’enfonce dans les eaux troubles du fleuve, encadré de deux
lampadaires qui guident le visiteur vers l’entrée de la
vaste propriété du « prince » Naguib Abd Allah. Installé
dans un fauteuil de jardin moelleux, une longue abaya jetée
sur les épaules pour le protéger des frimas du mois de
novembre, le prince Naguib raconte son amour de la poésie,
et sa vie de dandy devant l’éternel. « Mes poèmes sont des
émotions amoureuses écrites sur un bout de nappe, un paquet
de cigarette, un petit morceau de papier … », raconte-t-il
avec une élocution fort châtiée qui en dit long sur ses
origines aristocratiques.
Temps béni
Naguib Abd Allah naît au Caire en 1949. Sa mère est issue
d’une lignée de nobles lorrains et son père est à la tête
d’un des plus vastes domaines fonciers de l’époque
pré-nassérienne. Le jeune homme grandit dans un univers de
raffinement et de luxe inouïs, et baigne dans la culture et
la langue françaises dès sa plus tendre enfance. « Le
français est ma langue maternelle, et ce n’est pas grâce à
l’ascendance de ma mère car toute la cour d’Egypte parlait
le français ». Il ajoute, paillette malicieuse dans le
regard ciel : « Peut-être par opposition à l’anglais … ».
Il poursuit sa scolarité à Genève, avant d’échouer dans la
ville qui l’emprisonnera dans les filets de ses charmes :
Paris. « Paris est ma ville de jeune homme, explique le
prince. J’évoluais dans le cercle clos de l’aristocratie
parisienne, je fréquentais les duchesses, côtoyait les
hommes politiques dans les salons intellectuels, rencontrait
et charmait les femmes belles et puissantes … », poursuit
celui que le tout-Paris de l’époque surnomma « Le Prince
charmant ».
« Mon grand ami Albert Cossery, qui aimait mes poèmes, m’a
dit un jour : Il faut être toi pour écrire de la poésie de
nos jours … ne jette jamais aucun poème, conserve-les dans
des tiroirs, des boîtes à chaussures … n’importe où, pourvu
que tu ne t’en débarrasses pas », explique Naguib en se
remémorant le temps béni de la chasse aux Parisiennes à la
terrasse des cafés, en compagnie de son illustre ami. «
Maintenant que cet ouvrage a été publié, je prends
conscience de l’intime que j’y révèle, et m’inquiète d’être
lu … », poursuit le prince, en faisant tournoyer sa main
parée d’une chevalière frappée de trois croissants, symbole
de la royauté.
Il jette un coup d’œil attendri à la fontaine tarie,
entourée d’une joyeuse profusion de roses sauvages, avant de
poursuivre : « Dans ce palais, je suis coupé du monde, je
reste dans cette Egypte nostalgique, cette belle Egypte … ».
Celle d’avant la révolution nassérienne qui a dépouillé sa
famille de ses dernières propriétés, les rares ayant survécu
à la frénésie du jeu de son père. « Tous les amis de mon
père lui avaient prédit une fin appauvrie. Il a eu une fin
pauvre. Mais cela a été le lot de tous ses amis … il leur a
déclaré, triomphant : Je vais mourir pauvre, mais je n’ai
pas laissé grand-chose au Colonel Nasser ! ».
La nostalgie et la décadence de ce dandy du Nil sont le
sujet du poème intitulé La Ville, dont les vers suivants
sont extraits :
« Ce ne sont plus pour Elle que jours comptés
Vois les démolisseurs renversent son splendide passé ».
Louise Sara