Dans cette nouvelle inédite,
l’écrivaine égyptienne Neamate Ibrahim
dépeint le milieu de la débauche autour d’un club lugubre et mystérieux, où se
déroule une bataille entre le bien et le mal, la vertu et le vice.
La leader
Les
pancartes furent accrochées, les appels fusèrent de partout et le crieur dit
d’une voix forte et résonnante :
« Les
présents informent les absents et les proches informent les lointains que la
débauche, péché depuis le début de l’humanité, a décidé avec la venue du
nouveau centenaire de choisir un nouveau leader ». En effet, les actions du
club sont en baisse par rapport aux centenaires précédents et les membres
aspirent à un nouveau leader qui puisse remettre d’aplomb le club avec la venue
du nouveau siècle.
Ce
club rassemblait, au fait, tous les péchés et les maux de la terre et ne
permettait à aucune bonne action ou qualité de fouler son sol.
C’était
un club lugubre et étrange qui ressemblait aux grottes des voleurs, aux
souterrains que recherchent avidement les chauves-souris, les araignées, les
corbeaux et les hiboux …
L’endroit
où se déroulaient les réunions était un fouillis de pierres et de rochers de
couleur grisâtre, dans un environnement bruyant, dans l’enchevêtrement des fils
des araignées, la proximité des chauves-souris et les hurlements des hiboux.
Le
silence planait sur l’assemblée lorsqu’une voix forte et stridente se fit
entendre pour annoncer l’ouverture de la séance :
«
J’annonce le début de la séance et je demande à tous les électeurs de s’avancer
pour se présenter et faire le bilan de leurs œuvres et exposer leurs services
».
Du
côté droit, se montra une chose étrange qui émergea de sur une pierre brisée. Il
était énorme, vêtu de loques et marchait lentement. Sans trop se hâter et
pesamment, il s’avança vers la tribune. Il salua, de la tête, l’assemblée avec
lenteur et annonça :
« Je …
je … je suis à la hauteur de la responsabilité et de la direction de ce club
parce que je suis calme et sage. Je ne forme de jugements sur les faits
qu’après avoir longuement réfléchi … Longuement. Je ne décide de rien qu’après
avoir interrogé, mené mes investigations et pesé les faits … Posé des questions
nombreuses et soupesé le pour et le contre. Je cherche … Cherche … Cherche …
Mes décisions sont maintes fois réfléchies … J’aime le repos et le calme
parfait … Il y a un dicton célèbre qui dit : La paresse est plus douce que le
miel. Ha … Ha … Ha … ».
A cet
instant, l’assemblée se mit à applaudir en chœur : « Nous aimons le miel ».
Alors,
une voix de femme se fit entendre. Elle s’opposait. Un être étrange à la tête
énorme qui laissait découvrir une multitude de langues qui transperçaient ses
lèvres. Elle dit d’une voix stridente, comme si elle parlait en plusieurs
langues à la fois :
« Non
et non et non … La paresse ne convient pas au leadership et pour mettre en
place les règles, les lois et les décisions … Il vaut mieux ne pas applaudir.
Que l’assemblée se taise … ».
Un
silence dramatique régna. Puis la femme aux langues multiples, telle une
vipère, s’avança :
« La
paresse ne convient pas pour diriger le club, parce qu’elle est lente à
l’action, ennuyeuse. La vie moderne nécessite de l’action et de la vitesse. J’ai
donc plus d’atouts pour la direction que lui parce que je suis plus rapide que
lui. Ce que je dis la nuit se propage également le jour, se transformant en
quelques secondes en histoires que les gens se communiquent et en faits que les
hommes se racontent dans les lieux publics et sur les routes. Mes histoires
vont plus vite que les vents et s’envolent sans ailes. Je connais les secrets
et rapporte les informations, réelles ou mystifiées. L’important est que je
propage les rumeurs et les cultive. J’ai une connaissance profonde des groupes
humains et je remplis les cœurs de haine et de rancune … Je décompose les faits
et mélange les actions. Personne n’est plus apte à voir une quelconque chose ou
à en juger … Sans vraiment qu’ils s’en rendent compte. Ils finissent par
exécuter mes décisions, sans hésiter ».
Un
instant de silence fut interrompu par une voix enrouée qui affirma :
« La
calomnie ne convient pas au leadership parce qu’elle divise les gens et remplit
leurs cœurs de haine. Mais ce dont nous avons besoin actuellement, c’est
d’amour et de liens … ».
Tous
les regards se dirigèrent vers la voix. Ils aperçurent un homme grand de
taille, à la tête percée de plusieurs yeux. Il s’avança rapidement vers la
tribune en disant :
« Je
suis plus apte à la direction que les êtres qui se préoccupent de calomnie. Mon
regard perce et écrase. Ma parole détruit et dévaste. Mes dires vont
directement au but dans toutes les circonstances et dans tous les temps … Il
est rare qu’une personne fuit mes regards et ma langue. Ma haine est violente.
J’aspire à détruire les bienfaits et je me passionne des désastres. Je suis
donc l’élu le plus convenable pour ce club … ».
Les
malveillances et les mauvaises âmes poursuivirent leur ascension à la tribune
pour expliquer, chacun à son tour, leurs arguments, leurs forces et leurs
atouts pour démontrer qu’ils sont les plus aptes à la direction.
Subitement,
une voix sonore se fit entendre …
Tout
le monde se retourna. Ils virent un homme musclé qui entrait par la porte de
gauche. Il avait le regard évasif et les oreilles semblables à celles du
diable. Il sauta au-dessus des pierres pour arriver à la tribune et pour
acclamer sans salutations :
« Je
suis un menteur, père de tous les maux. J’entends beaucoup de choses et je
transforme ce que j’écoute. Je modifie les vérités et les événements. Je trompe
les cœurs tendres. Les faibles esprits me font confiance … Je rapproche les
lointains et éloigne les gens proches. J’entends les vers de terre et le son
des fourmis sous terre … J’invente histoires et contes pour diviser les gens et
disperser les esprits. Ceux qui me suivent ne connaissent ni pitié ni amour et
s’emparent des droits des autres. Ils jurent et vocifèrent et trompent les
humains. Je suis la force qui plane sur le monde actuellement. Ha … Ha … Ha …
Je suis la personne qui convient le mieux à diriger le club des calomnies et
des péchés ».
A cet
instant, une voix aux sonorités d’or fusa dans la salle. Tout le monde se
retourna vers la voix. Un homme aux deux visages se tenait debout. Il avait une
face vers le devant et une autre vers l’arrière. Il portait des vêtements
bariolés, brillants et plein de bijoux, de brillants, d’or et de toutes les
pierres les plus précieuses. Ses perles brillaient et ensorcelaient les
regards. Il s’avança vers la tribune avec grandeur et orgueil.
Tout
le monde applaudit.
Il dit
avec orgueil, arrogance et défi :
« Je
mérite effectivement les applaudissements, car je possède ce que vous ne
possédez pas. J’ai deux faces qui me permettent de maîtriser les différents
aspects des choses. Je possède également des vêtements bariolés qui
ensorcellent les regards et envahissent les esprits et envoûtent les personnes
qui me suivent de manière à planer dans les nuages. Je falsifie les vérités en
douceur et sans violence. Je me moque des hommes en les laissant sereins et
nostalgiques. Vous devez suivre toutes mes résonances … Je qualifie les gens de
qualités qu’ils ne possèdent pas. Je prends des routes indirectes, mais en
douceur. J’avance des promesses aguichantes que je n’exécute pas. Personne ne
peut découvrir facilement mes moyens. Ils disent de moi que je suis un
dangereux diplomate. Malheureusement, je suis un faux diplomate à l’aura
magique qui ensorcelle tout le monde. Je suis donc la personne qui mérite le
plus de diriger ce club ».
Le
club de tous les maux fut pris d’hésitation. Qui choisir ? Tous sont aptes à la
direction. Un chuchotement suivi de bruits se fit entendre. Subitement,
l’endroit fut envahi par un silence parfait qu’interrompit une voix fine et
aiguë. Elle sortit des rangs en se trémoussant telle une vipère. Elle marchait
avec grandeur et fierté et se tint sur la tribune en disant :
« Moi,
moi et moi suis la personne qui convient le mieux au leadership et à la
direction du club de tous les maux et de toutes les débauches. J’accomplirai
des actions que personne d’autre que moi ne pourrait accomplir. Mon
égocentrisme et mon orgueil remplissent mon cœur de mensonges, d’hypocrisie, de
haine et de calomnie. Bref, tous les maux du monde sont rassemblés en moi ».
A ce
moment, tout le monde applaudit pour honorer l’égoïsme. En effet, elle méritait
en tout honneur la direction du club. Sans opposition. Ils applaudissent et
acclamèrent son nom afin qu’elle dirige le club de toutes les débauches pour
des siècles à venir.
Subitement,
des bruits et des rires fusèrent de partout. Puis la porte s’ouvrit pour
laisser la lumière pénétrer, accompagnée de toutes les bonnes qualités. La
loyauté, la sincérité, la fidélité, la générosité, l’amour, les sentiments, le
courage, et l’endroit baigna dans une lumière éclatante qui envoûta les cœurs. Toutes
les débauches et les maux disparurent au loin dans un coin perdu en compagnie
des araignées.
Traduction de Soheir Fahmi
Neamate Ibrahim
Journaliste, Neamate Ibrahim est spécialisée dans le discours à adresser aux enfants. Elle est l’auteure d’un magistère sur « Les techniques utilisées pour s’adresser à l’enfant en son et image » (1976) et d’un doctorat sur l’influence des contes sur la personnalité de l’enfant (1989). Elle est l’auteure de trois feuilletons pour enfants à la télévision Madinat al-toyour (la ville aux oiseaux), Chababik al-zaman (les fenêtres du temps), Afrah Al-Aïd (la joie du Aïd), ainsi que de nombreux feuilletons pour enfants pour la radio. Elle a publié de nombreuses œuvres pour les jeunes chez Dar Al-Safir, Dar Al-Maaref, Al-Qiraa lil gamie et Hayat al-kitab.