Médecins.
La condamnation de deux praticiens égyptiens à 15 ans de
prison et à 1 500 coups de fouets en Arabie saoudite pour
avoir « provoqué la dépendance d’une patiente saoudienne à
la morphine » suscite une vive émotion. Le gouvernement a
suspendu les permis accordés aux médecins pour travailler
dans ce pays du Golfe.
Colère et indignation
Tandis
que l’émotion s’emparait de l’opinion publique après la
condamnation, par la justice saoudienne, de deux médecins
égyptiens à la prison et à la flagellation, le ministère de
la Main-d’œuvre et de l’Immigration sortait enfin de son
silence et annonçait des mesures pour « répliquer » à
l’affront subi par les deux praticiens. Il a ainsi publié
une liste noire de 26 sociétés privées et institutions
saoudiennes qui ne respectent pas les droits des
travailleurs. La ministre de la Main-d’œuvre, Aïcha
Abdel-Hadi, a pris la décision de mettre fin à l’octroi de
permis de travail aux médecins en Arabie saoudite, à partir
du jeudi 13 novembre, jusqu’à ce qu’un « dénouement soit
trouvé à l’affaire des deux médecins condamnés ».
Les faits remontent au mois d’octobre lorsqu’un tribunal
saoudien condamne deux médecins égyptiens, Mohamad Raouf et
Chawqi Abd-Rabbo, à une peine de 7 ans de prison (élevée en
appel à 15 ans), et la flagellation à 1 500 coups de fouets.
Les deux praticiens sont accusés d’avoir provoqué « la
dépendance d’une patiente saoudienne à la drogue ».
L’affaire a suscité une vive émotion tant parmi les familles
des deux médecins qu’au sein de l’opinion publique. « Il n’y
a pas de justice. Mon frère a été condamné sans procès et
n’a pas pu avoir le soutien de l’ambassade d’Egypte à
Djeddah. Personne ne l’a défendu alors qu’il n’a rien fait
», lance Sahar Abd-Rabbo, sœur de Chawqi. Et d’ajouter : «
S’il y avait eu une justice, lui et son collègue auraient dû
être jugés en public et en présence de témoins. Mon frère
est innocent ». « Il n’existe aucune preuve contre mon mari.
S’il y avait une preuve ils n’ont qu’à la montrer », lance
pour sa part Fathiya Chahine, épouse de Mohamad Raouf.
En fait, la patiente, épouse d’une importante personnalité
saoudienne, a abusé de la prescription pour obtenir d’un
hôpital étatique de Riyad des doses bien supérieures à
celles recommandées par les médecins.
L’Ordre des médecins a organisé une manifestation de
protestation et a appelé le président Moubarak à intervenir
pour sauvegarder « l’honneur de l’Egypte ». Abdel-Fattah
Rizq, membre au conseil du syndicat, affirme que
l’établissement a reçu un grand nombre de plaintes que nous
avons transmis aux responsables en Egypte et en Arabie
saoudite, mais ne n’avons pas reçu de réponse. « Nous
souhaitons une intervention du président de la République
dans cette affaire. Les médecins égyptiens sont très mal
traités en Arabie saoudite », affirme pour sa part Hamdi
Al-Sayed, président du syndicat. Il trouve insensé que la
peine ait été élevée après l’appel.
Ce n’est pas la première fois que des travailleurs égyptiens
subissent de mauvais traitements en Arabie saoudite. Il y a
quelques années, un autre médecin avait été emprisonné et
flagellé après avoir porté plainte pour le viol de son
enfant. « C’est devenu un phénomène général. Nous recevons
beaucoup de plaintes et nous devons réagir contre ce
phénomène », explique Essam Al-Eryane, membre du conseil du
syndicat et de la confrérie interdite mais tolérée des
Frères musulmans. Face à la vive émotion exprimée en Egypte,
l’ambassade saoudienne au Caire publia un communiqué
affirmant que l’affaire des deux médecins a fait l’objet de
« confusion » et de « malentendus ». Le communiqué affirme
que les deux médecins ont importé des matières stupéfiantes
et « sont coupables d’attouchements sexuels sur leurs
patientes ».
Un certain nombre d’ONG se sont mobilisées en soutien aux
deux médecins. Pour Naguib Gabriel, président de l’Union
égyptienne des droits de l’homme, le communiqué de
l’ambassade saoudienne est un mensonge. « La preuve est que
le verdict du tribunal saoudien n’a fait aucune allusion à
quelconque trafic de drogue ou d’attouchements sexuels »,
affirme-t-il.
Amnesty International et d’autres organisations des droits
de l’homme considèrent la flagellation comme un acte de
torture ou une peine cruelle, inhumaine et dégradante.
L’article 5 de la déclaration universelle des droits de
l’homme prohibe la soumission à la torture, ou à des peines
ou des traitements cruels, inhumains ou dégradants. La
convention contre la torture exige des Etats parties de
prohiber la torture sans autoriser la moindre dérogation.
L’Arabie saoudite, en tant qu’Etat partie à cette
convention, est tenue de se conformer aux règles de cette
dernière.
Les organismes égyptiens des droits de l’homme accusent le
gouvernement égyptien de faiblesse. Amr Al-Chobaki,
chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram, analyse : « Nous sentons dans cette
affaire et pour la première fois qu’il y a en Egypte un
début de conscience par rapport à la question des mauvais
traitements subis par les travailleurs égyptiens dans les
pays du Golfe ». Cette sensibilisation s’est manifestée par
l’attitude du syndicat, mais aussi et surtout par la
couverture médiatique des événements. De nombreux
éditorialistes ont en effet critiqué le gouvernement et
exigé une attitude plus ferme de l’Etat face à ces
violations. Ce sont ces réactions dans la presse et les
médias qui ont incité le gouvernement à agir, même
timidement. La réaction du gouvernement reste extrêmement
faible et il est peu probable que cela change. « D’abord
parce que l’Egypte dispose d’une main-d’œuvre importante
dans les pays du Golfe, notamment en Arabie saoudite dont
les transferts se chiffrent par milliards de dollars. Le
gouvernement ne peut pas assumer le retour de ces
travailleurs », explique Amr Al-Chobaki. Dans ce contexte,
le gouvernement essaie d’apaiser les esprits et de calmer
l’émotion soulevée par la condamnation des deux médecins.
C’est cette émotion qui a poussé l’ambassade d’Arabie
saoudite au Caire à émettre un communiqué.
Chose
qu’elle ne faisait jamais.
Ola
Hamdi