Egypte-Inde.
Vickram
Bahl,
journaliste spécialiste des questions du monde arabe, estime
que l’Egypte et l’Inde doivent tenter de résoudre
conjointement la question de la réforme du Conseil de
sécurité de l’Onu. Entretien.
« Un monde unipolaire n’est pas viable sur le long terme »
ِAl-ahram
hebdo : A l’occasion de la visite du président Hosni
Moubarak, comment voyez-vous les perspectives de coopération
économique entre l’Egypte et l’Inde ?
Vickram
Bahl :
L’Inde et l’Egypte sont très proches quant à la façon de
vivre, de penser, de réagir. C’est ce que j’appellerais la
façon orientale de penser. Nous retrouvons également
beaucoup de similarités au niveau de la bureaucratie, du
système. Depuis quelque temps, les grandes entreprises
indiennes se sont lancées sur le marché égyptien, et nous
assistons également, bien que de manière plus mesurée, à un
déploiement d’entreprises de taille plus réduite. Mais l’Egypte
a malheureusement mis du temps à attirer de gros
investissements indiens.
Il a fallu du temps aux entreprises indiennes pour se rendre
compte que l’Egypte n’était pas un marché difficile d’accès.
Un des importants atouts pour les relations et les
investissements égypto-indiens,
est le fait que les deux pays ne se considèrent pas comme
rivaux, mais plutôt comme de potentiels partenaires. Et les
faits sont là pour étayer mes propos ; les deux pays n’ont
aucun point de friction en ce qui concerne le marché global.
Ceci est très important surtout en ces moments de récession.
Il faut donc exploiter cet atout.
— Comment, à cet égard, peut-on
envisager la coopération entre deux pays émergents à l’heure
de la crise mondiale ?
— Je préfère utiliser le terme de « ralentissement
économique » en ce qui concerne l’Egypte et l’Inde. Il est
vrai que l’on peut très rapidement glisser d’un
ralentissement à une récession ; d’une récession à une
dépression ; le tout menant à une crise. Mais pour
l’instant, je dirais qu’il s’agit plutôt d’un
ralentissement. La situation aux Etats-Unis et dans l’Union
européenne va certainement affecter l’Egypte et l’Inde. Les
exportations vont diminuer, et les Etats-Unis entrent dans
une période de protectionnisme annoncée par le président
Obama. Ceci affectera sans aucun
doute nos deux pays. Cette nouvelle situation pourrait être
une chance afin que les deux pays se tournent l’un vers
l’autre, en explorant de nouveaux marchés respectifs et en
augmentant les échanges. Il serait intéressant également que
chacun des deux pays considère l’autre comme une plateforme
de « rebondissement » pour les exportations et profite des
marchés des pays avoisinants. L’Inde doit se rendre à
l’évidence qu’en cette période de ralentissement, un
marché comme l’Egypte ne comprend
pas uniquement l’Egypte, mais aussi tous les pays avec
lesquels celle-ci a des échanges commerciaux privilégiés.
Pour ce qui est de l’Egypte, l’Inde semble encore être un
marché peu exploré, et il me semble que c’est un marché
extrêmement prometteur pour l’Egypte. Cette situation de
ralentissement poussera à mon sens certains pays à découvrir
de nouvelles opportunités et à se tourner vers d’autres
partenaires. Je pense à cet égard que la visite du président
Moubarak est très importante. Elle permettra aux deux pays
de se découvrir mieux et donnera, je l’espère, l’occasion
aux petites et moyennes entreprises de se lancer dans la
course également.
— Après l’indépendance, l’Inde et l’Egypte se sont
retrouvées comme leaders du mouvement des non-alignés.
Comment voyez-vous l’évolution de chacun de ces pays ? Y
a-t-il un renouveau depuis le non-alignement ?
— Nombre de personnes ont estimé
que le rôle du mouvement des non-alignés était dépassé suite
à la chute du bloc soviétique et aux changements sur la
scène de la politique internationale. Mais à mon avis, nous
assistons à un nouveau rôle qui peut être joué par des
organisations, comme les Nations-Unies
ou le mouvement des non-alignés. Car en fin de compte, un
monde unipolaire n’est pas viable sur le long terme. Nous
assistons à une période extrêmement intéressante, ne
serait-ce qu’en matière de relations internationales. La
récente crise géorgienne en est un bon exemple. Les grands
acteurs internationaux ont tendance, comme on l’a vu, à se
tourner vers l’Onu afin de résoudre les conflits. A mon
avis, un des grands enjeux de notre avenir est la prévention
des conflits et nous devons nous efforcer de mettre sur pied
un processus préventif plus efficace et rapide.
Le rôle que l’Egypte et l’Inde doivent avoir, à mon sens,
est de tenter de résoudre conjointement la question des
réformes au Conseil de sécurité. Le mouvement des
non-alignés pourrait évidemment être renforcé, et les deux
pays pourraient y recourir. Mais je pense qu’il faut d’abord
s’occuper du Conseil de sécurité. L’Egypte, en tant
qu’acteur principal dans la région, pourrait s’allier avec
l’Inde afin de trouver une solution au problème des sièges
permanents au Conseil de sécurité. Une fois ce point résolu
— et une fois de plus j’insiste sur le rôle essentiel joué
par les deux pays —, on pourra alors envisager une réforme
globale de l’Onu.
Historiquement, les deux pays ont adopté les mêmes positions
sur plusieurs affaires internationales.
— Dans ce contexte, quel rôle peut jouer l’Inde au
Moyen-Orient ?
— L’Inde a toujours joué un rôle de soutien. De fait, nous
avons eu l’occasion de recevoir, le mois dernier, Mahmoud
Abbass, président de l’Autorité
palestinienne, à l’occasion de la pose de la première pierre
de l’ambassade de Palestine à New Delhi. De manière
générale, l’Inde s’est surtout engagée sur la scène
internationale en tant que soldat de la paix. De fait,
l’Inde a traditionnellement formé un des plus importants
contingents de soldats de la paix de l’Onu.
— Le président Moubarak a reçu en 1995 le prix Nehru pour
l’entente internationale, qui lui sera remis en mains
propres durant cette visite.
De quoi
s’agit-il
exactement
?
— Il s’agit d’un prix pour la paix, pour récompenser le rôle
important et indéniable joué par le président Moubarak en
particulier et l’Egypte en général afin de stabiliser et
maintenir la paix dans la région. Je voudrais par ailleurs
relever le fait que l’Inde a décerné ce prix au président
Moubarak, mais plus encore que l’Inde a reconnu l’importance
de son rôle et de son accomplissement. Il me semble que
c’est extrêmement important que les Indiens puissent
également en savoir plus en ce qui concerne sa vision de la
situation. Je pense que c’est très important que les Indiens
aient un accès direct au président Moubarak, et non pas
simplement à travers les médias.
Propos recueillis par L. Eva Saenz-Diez