Egypte-Inde.
Le président Moubarak s'est rendu à New Delhi, première
visite depuis 25 ans marquée par la signature d'accords
économiques et technologiques. On retient aussi l'idée de
voir si l'exemple indien de développement pourrait servir
d'exemple.
Retrouvailles
La
légende veut qu'au IIe siècle av. J.-C., « un marin indien
agonisant a été trouvé aux bords de la mer Rouge. Il a
ensuite été emmené à Alexandrie pour comparaître devant les
autorités et là il propose à Ptolémée II de le laisser
rentrer chez lui et en contrepartie, il dirigera les
Egyptiens vers une route maritime qui mène directement aux
Indes ». Et depuis, dit-on, commença un échange perpétuel
entre les deux pays et se nouèrent des liens entre deux des
plus grandes civilisations. « Des liens d'or », comme
l'appelait Nehru. L'Inde et l'Egypte ... Influences et
interactions, livre publié par le Centre indien des
relations culturelles, remonte encore plus loin dans
l'histoire et croit que les « momies égyptiennes sont
enveloppées dans du coton indien. La reine Hatchepsout,
célèbre pour ses voyages dans le pays de Pount, aurait
encore dépêché une expédition aux Indes en 1495 av. J.-C. ».
Ce livre compilé par un nombre de chercheurs égyptiens et
indiens explique, entre autres, comment le lotus était une
plante sacrée chez les deux peuples. Des vérités et des
légendes qui remontent à très loin et qui ont culminé à
l'époque moderne.
La visite du président Moubarak du 16 au 19 novembre, la
première depuis un quart de siècle, est venue donc rappeler
toute cette histoire mais surtout ce qui peut lier Le Caire
et l'Inde de manière stratégique. Le chef de l'Etat avait au
lendemain de son arrivée au pouvoir choisi de se déplacer
dans le continent indien. On était en 1982, Moubarak avait
juste un an à la tête de l'Egypte et cette visite était
assez significative. Un an plus tard, il s'y rend de nouveau
pour assister à la conférence du non-alignement. Mais les
choses ont beaucoup changé plus tard, Moubarak s'est tourné
plus à l'Ouest et on dirait qu'il a complètement oublié le
pays de Gandhi. Il y a environ 13 ans, le président Moubarak
s'est vu même décerner le prix Jawaharlal Nehru pour
l’entente internationale, un prix d'un demi-million de
roupies soit environ 100 000 dollars. Mais, ce prix de paix
ne lui a jamais été remis en mains propres puisqu'il n'a pas
fait le déplacement.
Aujourd'hui et pendant 4 jours, Moubarak, accompagné d'un
bon nombre d'hommes d'affaires, du chef des renseignements
et de quatre importants ministres, ceux des Affaires
étrangères, du Commerce, de l'Information et de la
Communication s'efforce de renouer les liens. Des rencontres
avec le président Pratibha Patil et avec Sonia Gandhi, chef
du parti au pouvoir, le Parti national du congrès. Cinq
principaux accords ont ainsi été signés en matière
d'économie, de commerce, de technologie de l'information.
Delhi cherche de son côté à lancer la coopération dans le
domaine de l'énergie et des chemins de fer et veut surtout
promouvoir l'exportation du thé vers l'Egypte. L'Inde est en
effet le troisième partenaire commercial de l'Egypte
derrière les Etats-unis et l'Italie. Les échanges
commerciaux entre les deux pays s'élèvent aujourd'hui à 3,5
milliards de dollars, mais on table sur 10 milliards
en 2010. L'Egypte exporte vers l'Inde notamment le pétrole,
le gaz naturel et le coton alors qu'elle importe des moteurs
et engins, des vaccins, du thé, du tabac, du plastique et du
caoutchouc ... Lors de son séjour à New Delhi, Moubarak a
proposé de construire en Egypte une zone de libre-échange
exclusivement pour les compagnies indiennes. « Le monde a
changé depuis Nasser et Nehru ... Cependant, nos deux pays
font face aux mêmes défis de la mondialisation », a estimé
le président égyptien.
L'Egypte veut-elle se rattraper, encouragée par un passé
sous le signe d'une entente particulière, née surtout d'une
même lutte pour l'indépendance contre l'Empire britannique ?
C'est dans les années 1960 que les relations
égypto-indiennes ont atteint leur point d'orgue. Le
lancement du mouvement du non-alignement a établi un
équilibre au sein d'un monde marqué par la guerre froide
entre les Etats-Unis et l'Union soviétique. Nehru et Nasser,
épaulés par Tito, le président yougoslave, sont dans ce
contexte devenus des exemples pour l'ensemble du
tiers-monde, les plus populaires sans doute. Il est certain
que si par la suite le non-alignement s'est infléchi après
la chute du bloc soviétique, lors de cette période de guerre
froide, l'Egypte et l'Inde avaient su apporter un élément
d'équilibre des plus importants.
Au-delà du toc-toc et du curry
Au fil des années, cette cause commune a été reléguée au
second plan, cédant la place à des clichés et parfois des
préjugés, même si le Mahatma Gandhi et le Taj Mahal
marqueront l'esprit. Dans les films égyptiens, on retrouvait
toujours ce maharajah, un peu hâbleur. L'Egyptien ordinaire
n'hésitait pas à se référer à l'expression « Suis-je indien
? », pour se défendre d'être naïf. Le stéréotype d'un Indien
est devenu plus tard celui des acteurs charmants de
Bollywood à l'instar d'Amitabh Patchan. Les Egyptiens feront
plus tard la découverte de la cuisine indienne, avec ses
épices et notamment le curry. Le toc-toc, utilisé depuis
quelques années comme moyen de transport efficace dans les
quartiers les plus pauvres ou en province, vient rappeler
l'Inde dans les pays des pharaons. Paradoxalement, les
Egyptiens ne retiennent absolument rien de l'expérience
indienne en matière de développement, alors que ce pays a
réalisé d’énormes progrès économiques depuis l’accession à
l’indépendance. En 2007, ce pays est devenu la 12e puissance
économique mondiale avec un PIB de 1 170 milliards de
dollars, soit 2,15 % du PIB mondial. Et en dépit de son 1
milliard et 100 millions d'habitants, l'Inde a réussi à
accélérer le développement économique et réduit la pauvreté,
en développant davantage les infrastructures. Le mot-clé
était notamment l’éducation et la santé. Et contrairement à
l'Egypte où la classe moyenne est en processus d'extinction,
celle-ci est en constante évolution en Inde. Ceci sans
parler de son avancée dans l'espace avec neuf satellites
géostationnaires opérationnels. L'Agence spatiale indienne
est même parvenue à poser une sonde sur la lune. Un succès
technologique spatial impressionnant. Sans évoquer
l'évolution démocratique en Inde, la comparaison avec l'Egypte
donne à méditer.
Que va-t-on retenir ici de cette visite ? Juste des accords,
ou va-t-on s'inspirer du modèle indien pour relancer le pays
et trouver une formule de développement, qui
conviendrait bien étant donné toutes ces affinités et aussi,
paradoxalement toutes ces difficultés ? L'Inde est un pays
surpeuplé avec des tensions internes dues à la multiplicité
de ses communautés. Mais elle a pu bien évoluer. Un retour
de cette visite avec uniquement une idée similaire au
toc-toc serait plus que décevant.
Samar
Al-Gamal