Al-Ahram Hebdo, Arts | Singularités ibériques
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 Semaine du 19 au 25 novembre 2008, numéro 741

 

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Arts

Festival International du Caire. La 32e édition, qui se déroule jusqu’au 28 novembre, a choisi comme invitée d’honneur l’Espagne, que l’on découvre à travers des films alternant exigence et vitalité.

Singularités ibériques

Comme tous les ans, le festival accueille cette fois pour invité d’honneur le cinéma espagnol, dont la renommée mondiale et les innovations successives lui ont taillé une place de grande envergure dans le monde. Du 18 au 28 novembre et de concert avec le festival et l’ambassade d’Espagne, Cinemania offre aux cinéphiles la découverte de 24 films représentatifs du cinéma espagnol contemporain, dans les salles Galaxy et Stars. « Célébrer le succès mondial du cinéma espagnol, c’est aussi suivre l’évolution riche en enseignements d’un cinéma attachant et humain, dont les sujets sont très proches de notre réalité », affirme Marianne Khoury, productrice et responsable de la programmation de Cinemania.

A la fin des années 1990, s’est développé un cinéma commercial performant, en Espagne, qui s’est beaucoup focalisé sur les sujets sociaux. Cette tendance fut mise en crise par un fort penchant pour le cinéma du genre et une réaffirmation d’un cinéma d’auteur très vivant, avec de petits budgets, mais une forte reconnaissance, notamment dans les festivals internationaux. Cependant, l’industrie est très faible, et elle est transformée par l’arrivée dans le domaine des productions des chaînes de télévision privées. Cela donne des produits comme El Orfanato (l’orphelinat, 2007) de Juan Antonio Bayona, présenté au festival, sur Laura qui décide de retourner vivre à l’orphelinat où elle a passé son enfance, trente ans plus tôt, pour y créer un centre pour enfants handicapés. Cependant, des événements étranges arrivent. Son mari, Simon, se crée un ami imaginaire et finit par disparaître, et Laura plonge dans le passé dramatique de l’orphelinat.

Seuls quelques grands noms échappent à la séparation entre produits lourds, surtout pour le marché intérieur, et œuvres légères mieux vues à l’étranger qu’en Espagne, comme Almodovar et Amenabar. Volver (2007) de Pedro Almodovar, qu’on a l’occasion de voir au festival, présente trois générations de femmes qui survivent au vent d’est, au feu, à la folie de superstition et même à la mort grâce à la bonté, aux mensonges et à une vitalité débordante. Ces femmes sont Raimunda (Pénelope Cruz), mariée à un ouvrier au chômage, Sole (Lola Duënas), sa sœur qui travaille comme coiffeuse, et leur mère (Carmen Laura), décédée aux côtés de son mari dans un incendie. Ce personnage apparaît une première fois à sa sœur (Chus Campreave) puis à Sole, même si c’est avec Raimunda et sa voisine du village, Augustina, qu’il lui reste d’importantes choses à régler. Les vivants et les morts vivent ensemble sans histoire, engendrant des situations hilarantes, ou parfois des émotions véritables. « C’est un film de la mort dans La Mancha, village de mon enfance. Les villageois vivent la mort avec beaucoup de naturel. La façon dont les morts continuent à être présents dans leur vie, la richesse et l’humanité de leurs rites font que les morts ne meurent jamais », définit Almodovar. D’après lui, Volver détruit toutes les idées reçues sur l’Espagne noire et nous montre une Espagne réelle et contrastée. Une Espagne blanche, spontanée, amusante, intrépide, solidaire et juste. Almodovar est considéré comme le chef de file de la Movida, ou mouvement de changement du cinéma espagnol.

On peut citer dans cette mouvance La Caja (la boîte, 2007) de Juan Carlos Falcon, que l’on retrouve également au festival. C’est l’histoire de Don Lucio, inspecteur des marchés dans un village de pêcheurs, qui meurt subitement, et sa veuve Eloïse, à défaut d’espace, confie sa dépouille à sa voisine. Mais les voisins affluent à la veillée funèbre pour régler leurs comptes avec le mort. Le personnage de la veuve est interprété par Angela Molina, une des vedettes reconnues mondialement pour avoir joué dans des films polémiques. Elle a été remarquée la première fois pour sa prestation dans le film Ce côté ambigu du désir, du cinéaste espagnol légendaire Luis Bunuel, dans les années 1950. Elle était la première actrice espagnole à recevoir le prix italien de David De Denatlon, en 1985. Elle a été nominée plusieurs fois au prix espagnol Premio Goya. Cette année, elle préside le jury de la compétition internationale du festival, qui lui rend hommage dans une soirée gala, le 19 novembre.

Des cinéastes ont joué par ailleurs un rôle stratégique au sortir du franquisme pour retrouver une mémoire occultée, voir les réalités de ce pays comme Helena Taberna. Son film La Buena Nueva (la bonne nouvelle, 2008), basé sur une histoire réelle, relate l’histoire de Miguel, prêtre dans un village espagnol socialiste au moment du soulèvement de 1936. Depuis le début de la guerre, la police occupe le village et rapidement les fusillades se succèdent. Dans sa lutte pour défendre les réprimés, Miguel se heurte à la hiérarchie ecclésiastique et militaire, mettant ainsi sa propre vie en danger.

Une autre cinéaste, Chus Gutierrez, s’inscrit dans cette démarche émancipatrice, pour avoir ouvert dans le cinéma espagnol un espace de débat et de réflexion sur la politique d’immigration, exigeant des modifications. Son film Retorno a Hansala (retour à Hansala, 2008), concourant à la compétition internationale du festival, tourne autour de Martin, patron d’une société de pompes funèbres, qui, pour survivre, travaille pour le compte de l’Etat à rapatrier les corps des immigrants naufragés devant les côtes espagnoles. Il rencontre Laïla, une Marocaine venue récupérer le cadavre de son frère, qui l’aide à restituer les vêtements des naufragés à leurs familles pour les identifier. « Les politiciens utilisent mal la question de l’immigration. Ils font venir les émigrés lorsque l’économie en a besoin. Mais quand arrive la crise, ils leur en font porter la responsabilité pour les expulser. Illégal ? Qui peut dire vous êtes illégal ? Vous êtes une personne. C’est terrible et injuste. Les gens savent que s’ils partent dans des barques, ils peuvent mourir, mais continuent à le faire tant que les difficultés existentielles subsistent. Ce n’est pas un acte capricieux », explique la cinéaste. Ainsi, de tels films espagnols ambitieux sont capables d’attirer par leur dynamique l’attention de tous, pour ce qui se passe de plus vivant dans nos sociétés comme dans leurs marges.

Amina Hassa

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