Festival International du Caire.
La 32e édition, qui se déroule jusqu’au 28 novembre, a
choisi comme invitée d’honneur l’Espagne, que l’on découvre
à travers des films alternant exigence et vitalité.
Singularités ibériques
Comme tous les ans, le festival accueille cette fois pour
invité d’honneur le cinéma espagnol, dont la renommée
mondiale et les innovations successives lui ont taillé une
place de grande envergure dans le monde. Du 18 au 28
novembre et de concert avec le festival et l’ambassade
d’Espagne, Cinemania offre aux cinéphiles la découverte de
24 films représentatifs du cinéma espagnol contemporain,
dans les salles Galaxy et Stars. « Célébrer le succès
mondial du cinéma espagnol, c’est aussi suivre l’évolution
riche en enseignements d’un cinéma attachant et humain, dont
les sujets sont très proches de notre réalité », affirme
Marianne Khoury, productrice et responsable de la
programmation de Cinemania.
A la fin des années 1990, s’est développé un cinéma
commercial performant, en Espagne, qui s’est beaucoup
focalisé sur les sujets sociaux. Cette tendance fut mise en
crise par un fort penchant pour le cinéma du genre et une
réaffirmation d’un cinéma d’auteur très vivant, avec de
petits budgets, mais une forte reconnaissance, notamment
dans les festivals internationaux. Cependant, l’industrie
est très faible, et elle est transformée par l’arrivée dans
le domaine des productions des chaînes de télévision
privées. Cela donne des produits comme El Orfanato
(l’orphelinat, 2007) de Juan Antonio Bayona, présenté au
festival, sur Laura qui décide de retourner vivre à
l’orphelinat où elle a passé son enfance, trente ans plus
tôt, pour y créer un centre pour enfants handicapés.
Cependant, des événements étranges arrivent. Son mari,
Simon, se crée un ami imaginaire et finit par disparaître,
et Laura plonge dans le passé dramatique de l’orphelinat.
Seuls quelques grands noms échappent à la séparation entre
produits lourds, surtout pour le marché intérieur, et œuvres
légères mieux vues à l’étranger qu’en Espagne, comme
Almodovar et Amenabar. Volver (2007) de Pedro Almodovar,
qu’on a l’occasion de voir au festival, présente trois
générations de femmes qui survivent au vent d’est, au feu, à
la folie de superstition et même à la mort grâce à la bonté,
aux mensonges et à une vitalité débordante. Ces femmes sont
Raimunda (Pénelope Cruz), mariée à un ouvrier au chômage,
Sole (Lola Duënas), sa sœur qui travaille comme coiffeuse,
et leur mère (Carmen Laura), décédée aux côtés de son mari
dans un incendie. Ce personnage apparaît une première fois à
sa sœur (Chus Campreave) puis à Sole, même si c’est avec
Raimunda et sa voisine du village, Augustina, qu’il lui
reste d’importantes choses à régler. Les vivants et les
morts vivent ensemble sans histoire, engendrant des
situations hilarantes, ou parfois des émotions véritables. «
C’est un film de la mort dans La Mancha, village de mon
enfance. Les villageois vivent la mort avec beaucoup de
naturel. La façon dont les morts continuent à être présents
dans leur vie, la richesse et l’humanité de leurs rites font
que les morts ne meurent jamais », définit Almodovar.
D’après lui, Volver détruit toutes les idées reçues sur
l’Espagne noire et nous montre une Espagne réelle et
contrastée. Une Espagne blanche, spontanée, amusante,
intrépide, solidaire et juste. Almodovar est considéré comme
le chef de file de la Movida, ou mouvement de changement du
cinéma espagnol.
On peut citer dans cette mouvance La Caja (la boîte, 2007)
de Juan Carlos Falcon, que l’on retrouve également au
festival. C’est l’histoire de Don Lucio, inspecteur des
marchés dans un village de pêcheurs, qui meurt subitement,
et sa veuve Eloïse, à défaut d’espace, confie sa dépouille à
sa voisine. Mais les voisins affluent à la veillée funèbre
pour régler leurs comptes avec le mort. Le personnage de la
veuve est interprété par Angela Molina, une des vedettes
reconnues mondialement pour avoir joué dans des films
polémiques. Elle a été remarquée la première fois pour sa
prestation dans le film Ce côté ambigu du désir, du cinéaste
espagnol légendaire Luis Bunuel, dans les années 1950. Elle
était la première actrice espagnole à recevoir le prix
italien de David De Denatlon, en 1985. Elle a été nominée
plusieurs fois au prix espagnol Premio Goya. Cette année,
elle préside le jury de la compétition internationale du
festival, qui lui rend hommage dans une soirée gala, le 19
novembre.
Des cinéastes ont joué par ailleurs un rôle stratégique au
sortir du franquisme pour retrouver une mémoire occultée,
voir les réalités de ce pays comme Helena Taberna. Son film
La Buena Nueva (la bonne nouvelle, 2008), basé sur une
histoire réelle, relate l’histoire de Miguel, prêtre dans un
village espagnol socialiste au moment du soulèvement de
1936. Depuis le début de la guerre, la police occupe le
village et rapidement les fusillades se succèdent. Dans sa
lutte pour défendre les réprimés, Miguel se heurte à la
hiérarchie ecclésiastique et militaire, mettant ainsi sa
propre vie en danger.
Une autre cinéaste, Chus Gutierrez, s’inscrit dans cette
démarche émancipatrice, pour avoir ouvert dans le cinéma
espagnol un espace de débat et de réflexion sur la politique
d’immigration, exigeant des modifications. Son film Retorno
a Hansala (retour à Hansala, 2008), concourant à la
compétition internationale du festival, tourne autour de
Martin, patron d’une société de pompes funèbres, qui, pour
survivre, travaille pour le compte de l’Etat à rapatrier les
corps des immigrants naufragés devant les côtes espagnoles.
Il rencontre Laïla, une Marocaine venue récupérer le cadavre
de son frère, qui l’aide à restituer les vêtements des
naufragés à leurs familles pour les identifier. « Les
politiciens utilisent mal la question de l’immigration. Ils
font venir les émigrés lorsque l’économie en a besoin. Mais
quand arrive la crise, ils leur en font porter la
responsabilité pour les expulser. Illégal ? Qui peut dire
vous êtes illégal ? Vous êtes une personne. C’est terrible
et injuste. Les gens savent que s’ils partent dans des
barques, ils peuvent mourir, mais continuent à le faire tant
que les difficultés existentielles subsistent. Ce n’est pas
un acte capricieux », explique la cinéaste. Ainsi, de tels
films espagnols ambitieux sont capables d’attirer par leur
dynamique l’attention de tous, pour ce qui se passe de plus
vivant dans nos sociétés comme dans leurs marges.
Amina
Hassa