Jack Lang,
député socialiste à l’Assemblée nationale, ancien ministre
français de la Culture, appuie la candidature de Farouk
Hosni à l’Unesco qui peut véhiculer des idées généreuses de
tolérance et de respect.
Un humaniste acharné
Rares sont les hommes qui ressemblent étonnamment à
leur action. Voyez Jack Lang, par exemple. Ce qui se lit sur
son visage est l’exact reflet de son action et de sa vie
intérieure. Souriant, la démarche sûre et allègre, élégant,
l’accueil chaleureux et sincère. Autant de traits qui
situent sa personnalité par rapport à son entourage. Une
impression de familiarité émane des personnes enthousiasmées
pour le saluer. « Lorsque me promenant en France, traversant
les villes, je dis bonjour aux gens et ils me répondent en
souriant, cela me remplit d’un profond bonheur »,
avoue-t-il. L’appréciation de son action par les gens vaut
pour lui les plus hautes distinctions.
Appartenant à la génération de Mitterrand, la
politique est avant tout pour lui un exercice de
responsabilités. Favorable à l’élection de Farouk Hosni à la
présidence de l’Unesco, il reconnaît sa double qualité
d’homme de culture et de réalisation. « Farouk Hosni est un
ami de longue date. J’ai toujours dit et redit qu’il est un
des meilleurs de la culture du monde. Il a réalisé de
grandes choses pour l’Egypte », affirme Lang. Il a eu
l’occasion d’apprécier le travail remarquable de
réhabilitation du quartier mamelouk qu’a accompli Hosni, la
métamorphose rapide de la mosquée, l’ancienne madrassa, les
maisons et les commerces environnants. « C’est une grande
réussite architecturale, humaine et urbaniste », souligne
Lang. « L’Unesco a justement besoin d’une personnalité
sensible et forte comme Farouk Hosni et pas d’un
bureaucrate. S’il est élu à sa tête, j’attends qu’il la
rajeunisse et la transforme dans plusieurs domaines. De par
son expérience et sa connaissance du monde, il peut
envisager des projets originaux. Il peut passer dans les
sociétés internationales des idées généreuses de tolérance,
de respect et de paix », proclame Lang. « La plupart des
pays arabes et africains soutiennent sa candidature à
l’Unesco parce qu’il est égyptien. L’Egypte est le plus
grand pays arabe par sa géographie, ses habitants et la
puissance de ses civilisations successives. Elle a un poids
moral, intellectuel et politique qui oriente les stratégies
et influence les mesures particulières vis-à-vis des enjeux
régionaux », poursuit-il. Il manque à Farouk Hosni encore 40
voix pour accéder à l’Unesco. Lang s’engage à lui ouvrir son
carnet d’adresses internationales et amener ses amis et
chefs d’Etat en Europe, en Amérique latine et en Asie à
voter pour lui. Il est reconnu à l’étranger pour être un
grand ami des socialistes brésiliens Lula et Gilberto Gil,
des Italiens Walter Veltroni et Romano Prodi, de l’Allemand
Otto Schily, etc. Il s’est également rendu chez
l’ex-président cubain Fidel Castro, ainsi que le vénézuélien
Hugo Chavez. Son engagement auprès de Hosni est autant par
amitié que par devoir.
Son univers est à l’avenant, et c’est bien ce qui en
fait tout le charme. Il suffit de faire le détour de sa
carrière éducative, culturelle et politique pour mesurer
l’enthousiasme qu’il suscite. il est né à Mirecourt, dans
les Vosges, d’un père industriel et une mère institutrice,
ils lui inculquent le goût de la liberté et de la dignité. A
16 ans, lycéen, il vote contre la guerre d’Algérie et milite
contre les guerres coloniales qui usurpent aux hommes leurs
droits. Naturellement, il se penche pour les études de
droit, parce que : « Pour choisir, trouver et savourer sa
liberté, il faut commencer par connaître ses droits et ceux
des autres », estime-t-il. Etudiant en droit à Nancy, en
parallèle de Sciences Po à Paris, il se passionne très tôt
pour la scène de théâtre et fonde sa troupe où il fait la
connaissance de son épouse Monique Buczynski. Il crée
aussitôt en 1963 le Festival de théâtre universitaire, qu’il
préside jusqu’en 1977. La première année, il interprète
Caligula. Mais rapidement, l’événement dépasse la sphère
artistique lorraine, pour acquérir une réputation nationale
et internationale et accueille notamment Roland Grunberg, le
Bread and Puppet Theatre et Bob Wilson.
Au bout de quelques années, il est diplômé de
l’Institut d’études politiques de Paris et obtient un
doctorat en droit à l’Université de Nancy. Il est nommé par
la suite maître de conférence à l’Université de Nancy, puis
professeur de droit international et doyen de l’unité
d’enseignement et de recherche de sciences juridiques de
l’Université de Nancy. De cette expérience d’enseignement,
il s’imprègne d’un goût pour les droits des jeunes, « pour
cette passion d’allumer l’esprit et le cœur des enfants et
des jeunes par le désir de connaître et de s’élever. On ne
fait jamais assez pour les jeunes », souligne-t-il.
Admirateur de Pierre-Mendès France, il adhère au Parti
socialiste à la fin des années 1960, où il occupe plusieurs
postes de responsabilité. Il est révélé au grand public en
1981, quand il est nommé ministre de la Culture, poste qu’il
occupera pendant dix ans sous tous les gouvernements du
président François Mitterrand. « Mitterand était un homme
pétri de culture, brillant et intellectuel. Nous partagions
les mêmes convictions et valeurs et nous voulions donner à
la culture une place de choix en France et ailleurs. Il m’a
accordé les financements nécessaires à cette mission. Notre
exemple a inspiré plusieurs pays, et notre élan
international a été relayé par d’autres villes et cités »,
affirme-t-il. Inspiré de l’idée de « démocratisation de la
culture » de son prédécesseur André Malraux, fondateur du
ministère de la Culture sous De Gaulle, Lang apporte
toutefois un changement dans la politique culturelle.
Rendant accessibles les œuvres capitales de l’humanité et
d’abord de la France au plus grand nombre de Français,
Malraux refusait toutefois les dispositifs pédagogiques et
la médiation. En opposition à l’esprit malrucien, Lang
associe art et apprentissage, dans un décret du 10 mai 1982,
« pour permettre à tous les Français de cultiver leur
capacité d’inventer et de créer, d’exprimer librement leurs
talents et de recevoir la formation de leur choix ». Ainsi,
il jette les bases de véritables institutions culturelles.
Il accorde une place très importante au créateur dans tous
les milieux artistiques. Au cinéma, il développe des aides
financières à l’écriture. Au théâtre, ont été créées des
subventions pour soutenir les compagnies. Ces financements
ont été attribués après une évaluation du projet. Il
désirait diffuser les actions culturelles en masse mais au
moyen d’une production artistique diversifiée et de qualité.
Il intègre aussi aux arts mineurs des activités non
considérées comme faisant partie du domaine culturel, comme
le cirque avec la création d’un Centre national des arts du
cirque. La photographie avec l’ouverture d’une Ecole
nationale. La musique autre que classique.
Il introduit de même une dimension festive aux
manifestations culturelles en créant en 1982 la Fête de la
Musique. Fête populaire, qui est l’occasion de concerts de
rue gratuits. Le phénomène connaît un grand succès en France
au point que de nombreux pays en reprirent l’idée. De même
en 1984 avec les Journées nationales du patrimoine
(actuelles Journées européennes du patrimoine). Lang est
également à l’origine du concept du Zénith, salle sécurisée
de grande capacité, destinée à l’organisation de concerts de
rock. Il diffuse la notion de « démocratie du goût », où
chacun choisit la culture qu’il veut et est « créateur » de
culture.
Pour bénéficier de son expérience dans l’enseignement
et son entente avec les étudiants, Pierre Bérégovoy le nomme
au ministère de l’Education nationale, en plus de la Culture
en 1992. Il arrive en pleine période de contestation
étudiante et lycéenne et commence à épurer l’atmosphère en
suspendant le projet de réforme universitaire de son
prédécesseur Lionel Jospin, et assouplit le projet de
réforme pédagogique des lycées.
Pour sa popularité auprès des jeunes, à l’arrivée du
PS au gouvernement en 2000, le premier ministre Jospin lui
confie encore une fois le ministère de l’Education nationale
afin de pacifier le monde éducatif et calmer les syndicats
et les représentants des parents d’élèves. Adepte des
savoirs de la transmission appelés « pédagogues », il tente
de placer les questions pédagogiques au cœur des
préoccupations politiques de son temps, une alerte face au
risque d’assister à l’avènement d’une humanité sans
humanité. Dans son livre, L’Ecole abandonnée, il constate :
« La connaissance, le savoir, la culture ne font plus rêver.
Pour sortir du désenchantement scolaire, il est nécessaire
de conjuguer rigueur et divertissement. Il est urgent de ne
pas réduire l’éducation à l’école, prendre en compte toutes
les instances de socialisation, du club de sport aux
programmes de télévision, pour assurer la continuité de
l’expérience éducative afin de sortir les étudiants du
désenchantement ». Il oscille entre culture, engagement et
enseignement, entend avec une oreille humaine et une grande
disponibilité. Pour avoir connu le pouvoir, cet homme
politique, de culture et de théâtre, a découvert que : «
S’engager politiquement c’est s’appuyer sur ses propres
expériences et se montrer fidèle à ses convictions et ses
valeurs ».
Candidat lors des primaires du Parti socialiste pour
les présidentielles, il a dû finalement se retirer sous les
critiques de certains socialistes, alors que selon la
Sofres, entre 1985 et 2005, sa cote de popularité oscille
autour de 45 % d’opinions favorables et certains le
considéraient comme un possible recours de la gauche à
l’élection présidentielle de 2007. En fait, sa popularité et
sa verve piquante agaçaient ses amis socialistes. Il est
prompt à brocarder les « forbans d’agiotage au profit de
tactiques opportunistes ». Il met en tout cas en lumière
l’écart saisissant entre les professions de foi patriotiques
et certaines pratiques fort éloignées de tout civisme
politique.
Il aspire comme les universalistes à libérer le monde
entier. « Les malheurs du temps et des peuples n’avaient
guère moralisé les affaires. Quand l’obus va, tout va. Tous
les pays doivent s’associer pour signer un traité de paix,
pour écrire les nouvelles pages d’un monde affranchi de la
violence, de la haine. Avec Obama à la Maison Blanche, il y
a de fortes chances qu’une véritable dynamique de paix et un
nouveau Deal se mettent en place », proclame-t-il. Il y a
dans son action une hauteur, un rythme, une humanité. «
Levons les yeux, la beauté, l’intelligence et l’amour sont
partout, simplement nous les laissons filer, s’échapper.
Comme des feux d’artifice en plein jour », dit-il. A la fin
de notre rencontre, il retrouve avec joie ses petites-filles
Anna et Rebeca. Un moment de bonheur favori pour lui. Nous
le quittons avec le sentiment agréable que quelque chose
nous échappe, qu’il y a encore des choses, des projets
cachés derrière son regard et ses propos.
Amina
Hassan