Fatwa.
Un cheikh saoudien vient de permettre aux femmes battues de
rendre la pareille et de se défendre. Cet avis religieux
divise.
Rendre les coups à son mari
«
Quoi ? Un homme battu par sa femme, ce n’est pas un vrai
homme », s’indigne Ali, 20 ans, fonctionnaire et marié
depuis plusieurs années.
Choquée par la question, Oum Bachar, concierge originaire de
Minya, répond en couvrant son visage avec une partie de son
voile : « Frapper son mari, quelle honte ! ». Quant à Marwa,
30 ans et comptable, elle s’interroge : « Et pourquoi pas ?
Si c’est pour se défendre et si son partenaire est trop
violent. Elle est en état de légitime défense et a le droit
de lui rendre les coups ». « Il faut alors que toutes les
femmes prennent des cours de self-defense pour se protéger
contre leur mari », dit Abdallah, médecin. Ce sont là des
réactions à la fatwa prononcée par le cheikh saoudien
Abdel-Mohsen Al-Obaykan, membre du Conseil consultatif, qui
a estimé qu’une épouse a le droit de frapper son mari si
celui-ci « usait de sa force » avec elle. Cette dernière
fatwa a divisé la société égyptienne à une période où l’on
constate une recrudescence de violence. Al-Azhar, la plus
haute autorité religieuse, a pour sa part nié sa
responsabilité face à cette fatwa et au soutien du cheikh
Abdel-Hamid Al-Atrach, président du comité des fatwas de
l’Université d’Al-Azhar, qui a déclaré au quotidien
indépendant Al-Masri Al-Youm qu’il est légitime pour une
femme de battre son mari pour se défendre. Tout être humain
a le droit de se défendre, qu’il s’agisse d’un homme ou
d’une femme (...), car tous sont égaux devant Dieu. Si les
hommes de religion paraissent divisés à propos de la fatwa,
beaucoup de militants de la société civile l’ont rejetée,
car elle justifie la violence, qui est un comportement
contre lequel ils luttent.
La société civile rejette la fatwa
Amal Abdel-Hadi, membre fondateur de l’association La Femme
nouvelle, explique qu’il ne faut jamais recourir à la
violence au sein de la famille : « Le mari n’a pas le droit
de battre son épouse et vice-versa. Nous luttons contre
toutes les formes de violence contre la femme, et nous ne
les approuvons pas, logiquement, contre l’homme. Les époux
doivent entretenir une relation d’affection et de pitié
comme le stipule le Coran ». Elle pense que si une épouse
refuse la violence de son mari, elle devra demander le
divorce au lieu de lui rendre les coups, sinon comment
peuvent-ils maintenir une relation où ne règnent ni respect
ni sécurité ? Trop d’interrogations à propos de cette fatwa
mal placée, comme dit Magda Adli, chef du centre Al-Nadim
qui lutte contre toute forme de violence contre les femmes à
une période où nous voulons changer les mentalités des
hommes et des femmes, tout en considérant la violence au
sein de la famille comme un crime qui mérite un châtiment
sévère. « Je ne suis pas contre le droit de la légitime
défense, mais au lieu de promulguer une fatwa pour appeler
les femmes à se défendre, il faut plutôt interdire toutes
les formes de violence pour préserver l’unité et la
stabilité de la famille », commente Adli. Elle rappelle que
le centre Al-Nadim prépare un projet de loi qui incrimine la
violence entre les époux, et ce d’après plusieurs études qui
ont prouvé qu’un bon nombre de femmes sont battues par leurs
maris. Ce ne sont pas seulement les activistes féministes
qui sont contre la fatwa, mais aussi ceux qui cherchent à
retrouver le respect perdu de l’homme comme Naïm Abou-Ghada,
fondateur de l’association Si Al-Sayed. Il indique que le
mari frappé par sa femme n’a aucune dignité. « La femme qui
lève la main sur son mari doit être immédiatement répudiée
», dit-il, en ajoutant qu’il n’approuve pas le recours à la
force et sans raison, comme les cas des hommes qui frappent
leurs femmes pour leur soutirer de l’argent.
« Cependant, l’homme a parfois le droit de corriger son
épouse qui commet des bévues. Des exemples : une femme qui
sort de la maison sans avoir demandé la permission à son
mari ou une autre qui humilie sa belle-mère. Mais cela ne
doit pas le pousser à la rouer de coups pour des choses
futiles », dit-il tout en ajoutant que face à la différence
physique entre les deux sexes, une femme peut saisir un
instrument tranchant pour se défendre, ce qui peut la
conduire à commettre un crime.
« Avec une telle fatwa et au lieu de se défendre contre les
occupants de la terre arabe, nous allons transformer nos
maisons en terrains de guerre », s’indigne Abou-Ghada, qui
pense qu’elle va à l’encontre de nos traditions orientales.
Une culture qui justifie le comportement violent du sexe
fort et demande aux femmes de supporter tous les sévices. Ce
qui va à l’encontre de la religion, comme l’assure Mohamad
Fouad Chaker, professeur d’études islamiques à l’Université
de Aïn-Chams.
L’islam contre la violence
Il explique que l’islam a précisé la manière avec laquelle
un homme doit traiter son épouse, et le prophète Mohamad a
insisté sur le fait de bien traiter les femmes. « Il a dit
que les meilleurs musulmans sont ceux qui traitent bien
leurs épouses. L’islam a accordé le droit au mari de battre
sa femme en dernier recours et après plusieurs tentatives
pour la remettre dans le droit chemin et ce dans les cas des
femmes insoumises », dit Chaker, en ajoutant que dans ce
cas, il ne faut pas que ça soient des coups au visage ou des
coups violents, mais il faut utiliser un moyen symbolique
pour montrer sa colère envers elle. « Et s’il ne respecte
pas ces principes et la frappe violemment, elle a donc le
droit de se défendre ».
Un avis qui déplaît à beaucoup d’hommes, qui même s’ils sont
divisés sur le droit de l’homme de frapper sa femme ou pas,
refusent l’idée qu’elle en arrive là. « Cette fatwa semble
plutôt contre les femmes que contre les hommes. Cela ne fera
qu’augmenter la tension et le sentiment de vengeance de la
part des hommes qui pensent que les femmes sont de plus en
plus fortes et ont beaucoup de droits différemment des
hommes. Ce qui met de l’huile sur le feu dans une relation
déjà très tendue », explique Hossam, fonctionnaire.
Le psychiatre Yéhia Al-Ahmadi abonde dans le même sens. Il
précise que durant cette période où l’on vante les droits
accordés à la femme, il accueille dans sa clinique un bon
nombre de femmes opprimées. « Nous avons déjà un bon nombre
de célibataires des deux sexes, si l’on dit à un jeune homme
qui pense mille et une fois avant de se lancer dans le
mariage, acceptez-vous que votre épouse en vienne aux mains,
il ne se mariera jamais. D’un autre côté, une femme
équilibrée préfère que son partenaire soit respectueux
envers elle », dit-il, en ajoutant qu’il faut penser aux
prochaines générations en annonçant de telles fatwas. «
Sinon, que pouvons-nous attendre d’une génération qui vit
dans une maison où la pratique de la violence est un moyen
pour se faire entendre ? », conclut-il.
Doaa
Khalifa