Châtiments.
Le décès de deux élèves, suite à une maltraitance au sein de
l’école, et les sévices subis par beaucoup d’autres battus
par leurs professeurs rouvrent ce dossier épineux qui prend
de l’ampleur.
Zoom sur une maltraitance occultée
«
Ce matin-là, je ne pouvais pas imaginer que mon fils allait
être frappé à mort. Comment un enseignant peut-il en arriver
là ? Je ne savais pas aussi que les corrections dans les
établissements scolaires ont évolué au point où la mort est
devenue une méthode éducative et une sanction pour l’élève
qui ne fait pas son devoir », s’insurge Amr Badr, père qui a
perdu son enfant. Son fils Islam, âgé de 11 ans, a succombé
à un coup de pied infligé par son professeur. Tout commence
au moment où Haytham Nabil, 23 ans, professeur de
mathématiques dans une école à Alexandrie, constate qu’Islam
et d’autres élèves n’ont pas fait leurs devoirs. Très en
colère, il les insulte et administre à chacun deux coups de
bâton sur les doigts. Effrayé, Islam veut éviter ce
châtiment en fermant les mains. A ce moment, le professeur,
fou de rage, lui lance des coups de pied au ventre et à la
poitrine jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Mais avant
d’être transféré d’urgence à l’hôpital, Islam avait rendu
l’âme, suite à une baisse de tension et des difficultés
respiratoires. « Il ne s’agit pas d’un simple coup de bâton,
mais bien d’une vraie scène de violence longue d’une minute
et qui a dépassé les bornes », rapporte l’un de ses
camarades, tout en ajoutant que la classe entière a été
paralysée par le choc. A la fin du cours, le directeur est
venu menacer tous les élèves en leur disant que la
parenthèse était fermée et que personne ne devait parler de
ce qui s’est passé. Le père d’Islam a intenté un procès
contre le professeur qui a tué son fils et contre le
ministère de l’Education, qui ne réussit pas à imposer des
sanctions dissuasives pour obliger les enseignants à arrêter
cette pratique. Et en attendant l’aboutissement de
l’enquête, l’enseignant a fait l’objet d’un mandat d’arrêt.
Le lendemain de ce drame, à l’école Ezbet Toma, située au
gouvernorat d’Al-Gharbiya, un instituteur, ne supportant
plus le chahut qui régnait en classe, a saisi un balai et a
battu violemment ses élèves. 15 d’entre eux ont été
hospitalisés, ils portaient des traces d’ecchymoses et des
cicatrices profondes. L’enseignant a été suspendu de son
poste et le directeur de l’école transféré dans un autre
établissement scolaire. Des incidents qui ont ouvert la voie
à un recensement, via les médias, des châtiments dans les
écoles. Ainsi, on a observé le même scénario deux jours plus
tard, lorsqu’effrayée par les menaces proférées aux élèves
qui n’ont pas fait leurs devoirs, une fille de dix ans a un
arrêt cardiaque dès qu’elle a vu son instituteur poser sur
son bureau un morceau de tuyau d’arrosage. Quelques jours
plus tôt, un autre enfant, et cette fois dans une école à
Port-Saïd, avait reçu un coup de poing au ventre, ce qui l’a
fait saigner par le nez et la bouche. La raison : il a trop
tardé en recopiant le cours sur son cahier.
Des cas dramatiques de châtiments d’élèves révélés ainsi par
les médias en moins d’un mois. La liste des élèves martyrs
de l’éducation et victimes de châtiments corporels est bien
longue, sans parler des traumatismes et handicaps engendrés
par les enseignants : ecchymoses, contusions, œil perdu,
estafilades, fractures, dents cassées, hémorragies internes,
etc.
Bref, une simple tournée dans les établissements scolaires
suffit pour voir que les coups de bâton font partie de
l’ordinaire des écoles et que certains élèves en ont gardé
des sévices. « Un coup de pied par ici, une gifle par là,
qu’on perde la vue ou l’audition ou même la vie, cela ne
sert à rien et mon fils ne sera pas plus intelligent », se
plaint un père dont le fils a été victime de mauvais
traitements. Agé de 6 ans, cet enfant, qui a tant rêvé
d’aller à l’école, refuse aujourd’hui de s’y rendre. « Il
est battu au moins une ou deux fois par semaine. Les
professeurs flagellent les élèves. Nous voyons tellement de
violence autour de nous que celle-ci est presque devenue
normale. Cependant, le fait de battre un enfant est aussi
illégal que pour un adulte », poursuit-il. Et d’ajouter : «
On l’a toujours surnommé le ministère de l’Education et de
l’Enseignement, mais aujourd’hui, on peut lui donner le nom
de ministère de la Criminalité et de la Torture ».
Désormais, tout l’intérêt du professeur est porté sur les
leçons particulières et les quelques sous qu’il va gagner en
plus de son salaire. « Les coups affligés aux élèves ne sont
qu’un signe de faiblesse de la part des enseignants.
Beaucoup n’ont pas reçu de formation pédagogique, n’ont pas
appris à gérer une classe ni ce qu’est une punition
appropriée. Nous les parents, comment pouvons-nous
aujourd’hui envoyer nos enfants à l’école alors qu’ils ne
sont plus en sécurité ? Ces profs ne peuvent-ils pas
remplacer ces coups par un médicament générique appelé
tendresse ? », rétorque un parent d’élève.
Selon une recherche faite récemment par l’Unicef, 73 % des
enfants au monde arabe affirment avoir été victimes de
violences à l’école. La recherche énumère une variété de
pratiques de « punition », de la plus légère à la plus
cruelle : des coups de bâton à la gifle ponctuelle, en
passant par la traditionnelle falaka, sans oublier le manche
de balai, le fouet ou la ceinture. Les statistiques du
ministère de l’Education indiquent une hausse du nombre de
cas de violence recensés contre les élèves. Pourtant, en
vertu d’un décret ministériel, les châtiments corporels sont
interdits. Une interdiction en vigueur depuis les années
1990, mais toujours transgressée. Mohamad Omar, professeur à
la faculté de pédagogie, pense qu’il s’agit d’un phénomène
et que le nombre de cas de violence est en hausse. « On
assiste à des incidents qui ne se produisaient pas
autrefois. Les châtiments corporels ont de tout temps existé
dans les écoles tant publiques que privées, mais personne
n’a jamais entendu parler d’un enfant tué à coups de bâton.
Frapper sur les doigts ou la paume de la main à l’aide d’une
règle ou donner la fessée en public étaient les corrections
les plus répandues ». La Hot Line 16 000, ligne réservée au
secours de l’enfant au Conseil national de la maternité et
de l’enfance, ne cesse de recevoir des plaintes des parents,
enregistrant sans cesse des cas de violence perpétrée par
des professeurs.
Des plaintes d’enfants qui font état d’autres humiliations,
comme la mise au piquet dans une posture inconfortable au
milieu de la classe ou sur l’estrade, la punition par écrit
pour inciter l’élève à prendre chez un professeur des cours
particuliers, et des vexations variées comme le ramassage
des ordures ou le nettoyage des toilettes devant ses
camarades. Le Dr Hani Hilal, directeur du Centre des droits
de l’enfant égyptien, pense que la violence sévit à l’école
avec des degrés de plus en plus élevés. Selon ses propos, le
châtiment a pris des proportions alarmantes ces dernières
années, avec l’échec de plus en plus flagrant du système
scolaire et d’une politique d’enseignement qui a freiné et
gravement enrayé l’évolution du système éducatif.
« Beaucoup d’élèves ont abandonné l’école à cause des coups.
C’est une violation du droit de l’enfant à l’éducation »,
souligne-t-il.
Une loi, mais pas d’effets
Raison pour laquelle la nouvelle loi de l’enfant est venue
pour remettre en vigueur l’interdiction des châtiments
corporels dans les écoles, tentant de freiner une série de
traumatismes subis par les élèves ces derniers temps. En cas
de transgression, l’article 26 de la loi 126 pour l’année
2008 stipule que « les coupables sont condamnés à six mois
de prison, ou au versement d’une amende de 2 000 à 5 000
L.E., ou les deux sanctions ensemble selon la gravité de
violence et l’appréciation du juge ». « Aucune religion ou
méthode d’éducation ne saurait justifier de frapper un
enfant, de le gifler, de lui donner la fessée, de le
maltraiter, de l’humilier ou de recourir à toute autre
pratique qui porte atteinte à sa dignité.
Les normes internationalement admises en matière de droits
de l’homme reconnaissent à tout enfant la jouissance d’un
droit à la protection contre toute forme de violence, y
compris les châtiments corporels, quel que soit le cadre
dans lequel ils sont infligés : à la maison, à l’école, au
sein du système pénitentiaire et dans les établissements où
les enfants sont pris en charge, en somme, partout où ils se
trouvent », explique le Dr Hilal, tout en ajoutant que les
punitions autorisées sont la réprimande verbale, la retenue
après la classe, l’exclusion temporaire de 1 à 8 jours et
l’exclusion définitive, et que la violence physique à
l’égard des enfants est une méthode d’éducation révolue.
Malheureusement, cette pratique continue de sévir au sein
même de la famille. En effet, pour éduquer, maîtriser et
contrôler les comportements de leurs enfants, les parents
n’hésitent pas à recourir au bâton, à la « ceinture » et aux
« pincements » entre les cuisses pour sanctionner une faute
ou un comportement non conforme à leurs valeurs. D’autres
encore n’hésitent pas à encourager les profs à recourir aux
punitions physiques pour sanctionner leurs enfants, tant
qu’elles se font dans le but d’éduquer. « Et mises à part
les lourdes séquelles physiques qu’ils laissent, ces
châtiments peuvent éveiller chez les enfants une rage de
nature à leur inspirer rancœur et mépris de soi. Ils
risquent aussi de les inciter à rechercher la solution à
leurs problèmes dans la violence et la vengeance », commente
le Dr Saleh Abdel-Kérim, psychiatre.
De son côté, le ministère de l’Education se veut apaisant.
Medhat Mossaad, sous-secrétaire au ministère, pense qu’il ne
faut rien exagérer et ne pas condamner l’ensemble du corps
enseignant en faisant d’un cas particulier un cas général. «
Ces accidents sont loin de constituer un phénomène
caractéristique de nos écoles. Cela ne veut pas dire que le
ministère ne prendra pas les mesures nécessaires pour mettre
fin à ce genre de pratique et sanctionner sévèrement les
enseignants qui dépassent les bornes », assure-t-il.
Les enseignants se défendent !
Quant aux enseignants, ils ne cachent pas que l’augmentation
continue des effectifs de leurs classes risque de les
obliger à revenir au châtiment corporel pour maintenir
l’ordre. « Je ne dis pas aimer en venir aux coups, mais
c’est une façon pour gérer ces classes trop chargées, où le
nombre d’élèves dépasse parfois 60 élèves », explique Hassan
Imam, professeur d’arabe dans une école publique, tout en
ajoutant qu’il existe effectivement une perte de respect
envers l’enseignant, avec une hausse d’agressions à son
encontre, sans oublier le bas salaire qui pèse sur son
moral, et les cours privés qui l’obligent à tendre la main à
ses élèves. Des facteurs qui ne cessent de le pousser à
utiliser la violence pour bien marquer son terrain. « Il
faut mettre aussi en considération que le comportement de la
nouvelle génération est différent de celle des années 1960,
70, 80 et 90 et qu’avec l’introduction des gadgets
technologiques, les élèves font tout ce qui est interdit en
classe : certains écoutent de la musique sur leurs
portables, d’autres regardent des clips pornographiques sur
leurs cellulaires en pleine classe. Et les actes
d’indiscipline ne manquent pas ». Pourtant, d’autres
enseignants pensent que les élèves d’aujourd’hui sont plus
rancuniers que leurs aînés. Donner une gifle à un élève
aurait été considéré comme une chose banale dans un passé
pas très lointain. Beaucoup sont ceux qui ont vécu cette
expérience. « Mais depuis quelques années, des élèves ont
changé de comportement. Certains montrent une attitude
agressive envers leurs profs et sont revanchards. Ils
profitent de la moindre occasion pour piéger un enseignant
qu’ils estiment trop sévère », dit un professeur de
sciences. Sahar, enseignante dans un collège, abonde dans le
même sens.
Elle est d’avis que des profs peuvent facilement succomber à
une crise cardiaque en pleine classe tellement les élèves
d’aujourd’hui sont difficiles à contrôler et les écoles
sombrent dans le chaos. Elle signale aussi les actes
d’agression commis par des élèves contre leurs professeurs.
Il semble que les châtiments et la violence sont les
émanations d’un système éducatif entier, dont les rouages
sont en train de grincer depuis longtemps et usent de plus
en plus tous les niveaux.
Chahinaz Gheith