Al-Ahram Hebdo,Société | Zoom sur une maltraitance occultée
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 12 au 18 novembre 2008, numéro 740

 

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Société

Châtiments. Le décès de deux élèves, suite à une maltraitance au sein de l’école, et les sévices subis par beaucoup d’autres battus par leurs professeurs rouvrent ce dossier épineux qui prend de l’ampleur.

Zoom sur une maltraitance occultée

« Ce matin-là, je ne pouvais pas imaginer que mon fils allait être frappé à mort. Comment un enseignant peut-il en arriver là ? Je ne savais pas aussi que les corrections dans les établissements scolaires ont évolué au point où la mort est devenue une méthode éducative et une sanction pour l’élève qui ne fait pas son devoir », s’insurge Amr Badr, père qui a perdu son enfant. Son fils Islam, âgé de 11 ans, a succombé à un coup de pied infligé par son professeur. Tout commence au moment où Haytham Nabil, 23 ans, professeur de mathématiques dans une école à Alexandrie, constate qu’Islam et d’autres élèves n’ont pas fait leurs devoirs. Très en colère, il les insulte et administre à chacun deux coups de bâton sur les doigts. Effrayé, Islam veut éviter ce châtiment en fermant les mains. A ce moment, le professeur, fou de rage, lui lance des coups de pied au ventre et à la poitrine jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Mais avant d’être transféré d’urgence à l’hôpital, Islam avait rendu l’âme, suite à une baisse de tension et des difficultés respiratoires. « Il ne s’agit pas d’un simple coup de bâton, mais bien d’une vraie scène de violence longue d’une minute et qui a dépassé les bornes », rapporte l’un de ses camarades, tout en ajoutant que la classe entière a été paralysée par le choc. A la fin du cours, le directeur est venu menacer tous les élèves en leur disant que la parenthèse était fermée et que personne ne devait parler de ce qui s’est passé. Le père d’Islam a intenté un procès contre le professeur qui a tué son fils et contre le ministère de l’Education, qui ne réussit pas à imposer des sanctions dissuasives pour obliger les enseignants à arrêter cette pratique. Et en attendant l’aboutissement de l’enquête, l’enseignant a fait l’objet d’un mandat d’arrêt.

Le lendemain de ce drame, à l’école Ezbet Toma, située au gouvernorat d’Al-Gharbiya, un instituteur, ne supportant plus le chahut qui régnait en classe, a saisi un balai et a battu violemment ses élèves. 15 d’entre eux ont été hospitalisés, ils portaient des traces d’ecchymoses et des cicatrices profondes. L’enseignant a été suspendu de son poste et le directeur de l’école transféré dans un autre établissement scolaire. Des incidents qui ont ouvert la voie à un recensement, via les médias, des châtiments dans les écoles. Ainsi, on a observé le même scénario deux jours plus tard, lorsqu’effrayée par les menaces proférées aux élèves qui n’ont pas fait leurs devoirs, une fille de dix ans a un arrêt cardiaque dès qu’elle a vu son instituteur poser sur son bureau un morceau de tuyau d’arrosage. Quelques jours plus tôt, un autre enfant, et cette fois dans une école à Port-Saïd, avait reçu un coup de poing au ventre, ce qui l’a fait saigner par le nez et la bouche. La raison : il a trop tardé en recopiant le cours sur son cahier.

Des cas dramatiques de châtiments d’élèves révélés ainsi par les médias en moins d’un mois. La liste des élèves martyrs de l’éducation et victimes de châtiments corporels est bien longue, sans parler des traumatismes et handicaps engendrés par les enseignants : ecchymoses, contusions, œil perdu, estafilades, fractures, dents cassées, hémorragies internes, etc.

Bref, une simple tournée dans les établissements scolaires suffit pour voir que les coups de bâton font partie de l’ordinaire des écoles et que certains élèves en ont gardé des sévices. « Un coup de pied par ici, une gifle par là, qu’on perde la vue ou l’audition ou même la vie, cela ne sert à rien et mon fils ne sera pas plus intelligent », se plaint un père dont le fils a été victime de mauvais traitements. Agé de 6 ans, cet enfant, qui a tant rêvé d’aller à l’école, refuse aujourd’hui de s’y rendre. « Il est battu au moins une ou deux fois par semaine. Les professeurs flagellent les élèves. Nous voyons tellement de violence autour de nous que celle-ci est presque devenue normale. Cependant, le fait de battre un enfant est aussi illégal que pour un adulte », poursuit-il. Et d’ajouter : « On l’a toujours surnommé le ministère de l’Education et de l’Enseignement, mais aujourd’hui, on peut lui donner le nom de ministère de la Criminalité et de la Torture ». Désormais, tout l’intérêt du professeur est porté sur les leçons particulières et les quelques sous qu’il va gagner en plus de son salaire. « Les coups affligés aux élèves ne sont qu’un signe de faiblesse de la part des enseignants. Beaucoup n’ont pas reçu de formation pédagogique, n’ont pas appris à gérer une classe ni ce qu’est une punition appropriée. Nous les parents, comment pouvons-nous aujourd’hui envoyer nos enfants à l’école alors qu’ils ne sont plus en sécurité ? Ces profs ne peuvent-ils pas remplacer ces coups par un médicament générique appelé tendresse ? », rétorque un parent d’élève.

Selon une recherche faite récemment par l’Unicef, 73 % des enfants au monde arabe affirment avoir été victimes de violences à l’école. La recherche énumère une variété de pratiques de « punition », de la plus légère à la plus cruelle : des coups de bâton à la gifle ponctuelle, en passant par la traditionnelle falaka, sans oublier le manche de balai, le fouet ou la ceinture. Les statistiques du ministère de l’Education indiquent une hausse du nombre de cas de violence recensés contre les élèves. Pourtant, en vertu d’un décret ministériel, les châtiments corporels sont interdits. Une interdiction en vigueur depuis les années 1990, mais toujours transgressée. Mohamad Omar, professeur à la faculté de pédagogie, pense qu’il s’agit d’un phénomène et que le nombre de cas de violence est en hausse. « On assiste à des incidents qui ne se produisaient pas autrefois. Les châtiments corporels ont de tout temps existé dans les écoles tant publiques que privées, mais personne n’a jamais entendu parler d’un enfant tué à coups de bâton. Frapper sur les doigts ou la paume de la main à l’aide d’une règle ou donner la fessée en public étaient les corrections les plus répandues ». La Hot Line 16 000, ligne réservée au secours de l’enfant au Conseil national de la maternité et de l’enfance, ne cesse de recevoir des plaintes des parents, enregistrant sans cesse des cas de violence perpétrée par des professeurs.

Des plaintes d’enfants qui font état d’autres humiliations, comme la mise au piquet dans une posture inconfortable au milieu de la classe ou sur l’estrade, la punition par écrit pour inciter l’élève à prendre chez un professeur des cours particuliers, et des vexations variées comme le ramassage des ordures ou le nettoyage des toilettes devant ses camarades. Le Dr Hani Hilal, directeur du Centre des droits de l’enfant égyptien, pense que la violence sévit à l’école avec des degrés de plus en plus élevés. Selon ses propos, le châtiment a pris des proportions alarmantes ces dernières années, avec l’échec de plus en plus flagrant du système scolaire et d’une politique d’enseignement qui a freiné et gravement enrayé l’évolution du système éducatif.

« Beaucoup d’élèves ont abandonné l’école à cause des coups. C’est une violation du droit de l’enfant à l’éducation », souligne-t-il.

Une loi, mais pas d’effets

Raison pour laquelle la nouvelle loi de l’enfant est venue pour remettre en vigueur l’interdiction des châtiments corporels dans les écoles, tentant de freiner une série de traumatismes subis par les élèves ces derniers temps. En cas de transgression, l’article 26 de la loi 126 pour l’année 2008 stipule que « les coupables sont condamnés à six mois de prison, ou au versement d’une amende de 2 000 à 5 000 L.E., ou les deux sanctions ensemble selon la gravité de violence et l’appréciation du juge ». « Aucune religion ou méthode d’éducation ne saurait justifier de frapper un enfant, de le gifler, de lui donner la fessée, de le maltraiter, de l’humilier ou de recourir à toute autre pratique qui porte atteinte à sa dignité.

Les normes internationalement admises en matière de droits de l’homme reconnaissent à tout enfant la jouissance d’un droit à la protection contre toute forme de violence, y compris les châtiments corporels, quel que soit le cadre dans lequel ils sont infligés : à la maison, à l’école, au sein du système pénitentiaire et dans les établissements où les enfants sont pris en charge, en somme, partout où ils se trouvent », explique le Dr Hilal, tout en ajoutant que les punitions autorisées sont la réprimande verbale, la retenue après la classe, l’exclusion temporaire de 1 à 8 jours et l’exclusion définitive, et que la violence physique à l’égard des enfants est une méthode d’éducation révolue.

Malheureusement, cette pratique continue de sévir au sein même de la famille. En effet, pour éduquer, maîtriser et contrôler les comportements de leurs enfants, les parents n’hésitent pas à recourir au bâton, à la « ceinture » et aux « pincements » entre les cuisses pour sanctionner une faute ou un comportement non conforme à leurs valeurs. D’autres encore n’hésitent pas à encourager les profs à recourir aux punitions physiques pour sanctionner leurs enfants, tant qu’elles se font dans le but d’éduquer. « Et mises à part les lourdes séquelles physiques qu’ils laissent, ces châtiments peuvent éveiller chez les enfants une rage de nature à leur inspirer rancœur et mépris de soi. Ils risquent aussi de les inciter à rechercher la solution à leurs problèmes dans la violence et la vengeance », commente le Dr Saleh Abdel-Kérim, psychiatre.

De son côté, le ministère de l’Education se veut apaisant. Medhat Mossaad, sous-secrétaire au ministère, pense qu’il ne faut rien exagérer et ne pas condamner l’ensemble du corps enseignant en faisant d’un cas particulier un cas général. « Ces accidents sont loin de constituer un phénomène caractéristique de nos écoles. Cela ne veut pas dire que le ministère ne prendra pas les mesures nécessaires pour mettre fin à ce genre de pratique et sanctionner sévèrement les enseignants qui dépassent les bornes », assure-t-il.

Les enseignants se défendent !

Quant aux enseignants, ils ne cachent pas que l’augmentation continue des effectifs de leurs classes risque de les obliger à revenir au châtiment corporel pour maintenir l’ordre. « Je ne dis pas aimer en venir aux coups, mais c’est une façon pour gérer ces classes trop chargées, où le nombre d’élèves dépasse parfois 60 élèves », explique Hassan Imam, professeur d’arabe dans une école publique, tout en ajoutant qu’il existe effectivement une perte de respect envers l’enseignant, avec une hausse d’agressions à son encontre, sans oublier le bas salaire qui pèse sur son moral, et les cours privés qui l’obligent à tendre la main à ses élèves. Des facteurs qui ne cessent de le pousser à utiliser la violence pour bien marquer son terrain. « Il faut mettre aussi en considération que le comportement de la nouvelle génération est différent de celle des années 1960, 70, 80 et 90 et qu’avec l’introduction des gadgets technologiques, les élèves font tout ce qui est interdit en classe : certains écoutent de la musique sur leurs portables, d’autres regardent des clips pornographiques sur leurs cellulaires en pleine classe. Et les actes d’indiscipline ne manquent pas ». Pourtant, d’autres enseignants pensent que les élèves d’aujourd’hui sont plus rancuniers que leurs aînés. Donner une gifle à un élève aurait été considéré comme une chose banale dans un passé pas très lointain. Beaucoup sont ceux qui ont vécu cette expérience. « Mais depuis quelques années, des élèves ont changé de comportement. Certains montrent une attitude agressive envers leurs profs et sont revanchards. Ils profitent de la moindre occasion pour piéger un enseignant qu’ils estiment trop sévère », dit un professeur de sciences. Sahar, enseignante dans un collège, abonde dans le même sens.

Elle est d’avis que des profs peuvent facilement succomber à une crise cardiaque en pleine classe tellement les élèves d’aujourd’hui sont difficiles à contrôler et les écoles sombrent dans le chaos. Elle signale aussi les actes d’agression commis par des élèves contre leurs professeurs. Il semble que les châtiments et la violence sont les émanations d’un système éducatif entier, dont les rouages sont en train de grincer depuis longtemps et usent de plus en plus tous les niveaux.

Chahinaz Gheith

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La société civile mobilisée

Conscientes de la gravité du problème, beaucoup d’ONG se sont regroupées pour participer à une campagne publique de sensibilisation, pour l’abolition des châtiments corporels au sein des écoles, étant donné que toute punition, qu’elle soit physique ou morale, est destructrice. Selon Achraf Al-Sayed, directeur d’une ONG travaillant sur la défense des droits de l’enfant et directeur d’un site appelé Thanwya.com, cette campagne s’efforce non seulement de sensibiliser enseignants et parents aux conséquences négatives du châtiment corporel, mais vise aussi à faire comprendre qu’un enfant maltraité aura tendance, une fois devenu adulte, à devenir de plus en plus violent. « Il faut que l’école intègre les étudiants. S’ils ont des problèmes, il ne s’agit pas de les ignorer ou de les rejeter, mais de les aider et de faire appel à des spécialistes. La nouvelle loi de l’enfant n’aura aucun effet si elle n’est pas appliquée à la règle et mise sous contrôle », ajoute-t-il. D’après lui, il faut coopérer avec les maîtres, organiser des stages et des programmes de formation pour les aider à vaincre leurs difficultés, et leur suggérer de recourir à des méthodes d’aide psychologique ou à d’autres formes de sanction, comme le travail manuel. Cette campagne sélectionne les établissements où les cas de châtiments corporels sont nombreux, choisit un groupe d’enseignants et de volontaires d’autres ONG qu’elle initie aux droits de l’enfant. A l’issue d’une formation d’une semaine, les intéressés regagnent leurs écoles et reviennent tous les trois mois faire un bilan. « Nous commençons par leur demander comment ils traitent leurs propres enfants chez eux, indique Achraf. Une fois qu’ils ont pris conscience de l’enjeu, ils proposent eux-mêmes d’autres solutions ».

« Et ce n’est qu’un début. Nous avons besoin d’un soutien plus résolu de la part de l’Etat et de l’opinion publique jusqu’à l’abolition définitive des châtiments corporels ».

Selon lui, la solution serait dans la relance du rôle des conseils des parents. « Il faut révolutionner ces conseils, que chacun puisse y débattre des droits et responsabilités des uns et des autres. Dès le primaire, il faut absolument encourager les jeunes à participer à la vie de l’école et à s’épanouir dans un système qui ne les étouffe pas, mais les valorise et les prépare à une citoyenneté responsable », conclut-il.

Ch. G.

 




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