Al-Ahram Hebdo, Opinion | Naissance d’un nouvel ordre libéral
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 Semaine du 12 au 18 novembre 2008, numéro 740

 

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Opinion
 

Naissance d’un nouvel ordre libéral

Abdel-Azim Hammad

Les démocraties européennes sont encore loin d’accepter l’idée de l’accession d’un métis à la tête d’un Etat quels que soient sa performance ou son charisme. Elles sont encore loin de briser les barrières à l’instar de la démocratie américaine, qui a choisi Barack Obama, l’Américain d’origine africaine et musulmane à la tête de la superpuissance mondiale.

Je crains d’ailleurs que le grand intérêt porté à cette comparaison s’érige en obstacle devant nos tentatives de comprendre le contexte qui a vu le déclenchement de la troisième révolution américaine. Rappelons à cet égard que la première révolution était celle de l’indépendance menée par Georges Washington et les pères fondateurs, et que la deuxième est celle ayant annulé l’esclavagisme sous la direction d’Abraham Lincoln, le fils de l’Etat de l’Illinois, duquel est originaire également le président élu Barack Obama.

Je crains que ce climat d’effervescence avec la réalisation du rêve américain qui consistait à détruire toutes les barrières et tous les anciens héritages avec l’accession du premier président d’origine africaine à la Maison Blanche ne vienne remettre en cause une réalité qui indique que cette révolution est le résultat triomphant longtemps attendu par un courant qui milite depuis des décennies pour européaniser l’Amérique. L’objectif était en d’autres termes de s’inspirer et d’appliquer le modèle de l’Etat du marché social européen aux Etats-Unis. Ce courant, en contradiction avec la tendance conservatrice qui prédominait aux Etats-Unis, est né grâce au président américain Wilson qui occupait la Maison Blanche durant la première guerre mondiale et qui a participé à la fondation de la Société des Nations-Unies avant que le Congrès ne l’oblige à s’en retirer.

La nouvelle transaction fut une application américaine d’une tendance européenne dans les domaines économique et politique, instaurée par Lord Kinz et qu’il a appelée l’Etat interventionniste. Quant au pacte de l’Atlantique qui a été promulgué en 1942 dans une déclaration conjointe entre Franklin Roosevelt et le premier ministre britannique de l’époque, Winston Churchill, il fut le socle qui a régi par la suite la charte des Nations-Unies en tant qu’organisation mondiale gérant les relations entre les nations sur fond de solidarité, de pacifisme et bien sûr d’appui juridique.

Bien que ce courant ait été plus tard à l’origine d’une série de succès partiels, comme la loi des droits civils dans les années 1960, les politiques pacifiques de John Kennedy, de Jimmy Carter et de Bill Clinton, il n’en demeure pas moins qu’il fut incapable d’être une copie conforme de l’Europe au niveau du modèle de l’Etat parrain, ou bien de l’Etat de la prospérité sociale dont la nomination a évolué pour devenir aujourd’hui celle du marché social. Ce modèle a été adopté par l’Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale. D’ailleurs, l’une de ses plus éminentes applications est celle de l’usage des fonds publics pour procurer une assurance sociale, une sécurité médicale, des aides pour le chômage, le logement, la protection des enfants, et ceci à tous les citoyens qui sont souvent les victimes des mécanismes du libéralisme.

Notre génération se souvient encore des longues séances législatives qui n’ont pu trancher le litige autour d’un projet de loi consistant à faire assumer au gouvernement fédéral le prix d’un verre de lait à l’intention de chaque élève d’école pauvre. Bien sûr, beaucoup se souviennent que l’ex-président américain Bill Clinton avait promis dans son programme électoral d’adopter le modèle européen d’assurance médicale. Mais il a été rejeté catégoriquement par le Congrès. Ce qui avait entraîné la défaite de la majorité démocratique au Sénat et au Congrès lors des élections de remaniements partiels effectués en 1994. Le résultat a été que Clinton n’a plus jamais essayé tout au long de son investiture de présenter de nouveau son projet. Quel est donc ce tour de l’histoire ? Qu’est-ce qui a poussé cette majorité d’électeurs américains à choisir un président, des députés et des sénateurs qui avaient pour objectif ultime de porter un grand intérêt à l’assurance médicale ou à l’assurance-chômage, à procurer les services de logements, de protection des enfants et surtout au dossier de l’éducation.

Outre les deux majeures raisons du succès d’Obama et des Démocrates et la défaite des conservateurs, sans oublier l’échec et la supercherie des guerres d’Iraq et d’Afghanistan et enfin la crise monétaire devenue on le sait une crise financière mondiale, il existe deux autres raisons liées au projet de l’européanisation de l’Amérique. La première, c’est l’entrée en force des nouvelles générations sur la scène politique pour réaliser ce rêve. Nous en avons été témoins durant la campagne d’Obama et notamment à travers les donations qui ont largement dépassé, pour la première fois dans l’histoire, celles allouées au candidat républicain. N’oublions pas de mentionner dans ce contexte cette affluence sans précédent au scrutin, pour atteindre un taux de participation de 90 %. Cet indice est l’essence même de la troisième révolution américaine qui a donné naissance à un président qui transcende toutes les barrières traditionnelles. Un président qui a amené les Américains à vivre l’un des rares moments de l’histoire politique avec la prédominance d’un seul courant au sein de la Maison Blanche et du Congrès. La seconde raison est la révolution des communications électroniques qui a permis à cette génération de fonder ses organisations, et ses coalitions.

Et le discours sur l’européanisation de l’Amérique ne sera pas achevé sans porter un regard sur le modèle européen inspirateur du courant libéral américain dans la gestion des relations internationales.

Les néo-conservateurs qui avaient l’hégémonie dans l’Administration de Bush junior ironisaient au début du mandat sur la vision que portent les Européens sur le monde, selon laquelle ce dernier est un endroit où l’on peut vivre en paix et dans un climat d’entente. Ils répétaient que les Européens vivaient les illusions du grand philosophe allemand Kant et qu’ils voulaient vivre sur la planète sereine de Vénus. A l’encontre des Américains, qui eux préféraient la planète Mercure, c’est-à-dire un monde plein de vices et de violence. Raison pour laquelle, avant leur défaite en Iraq, les néo-conservateurs et leur bande dirigée par Bush et Cheney avaient totalement foi en l’intervention militaire unilatérale, ils se sont retirés des accords de la protection de l’environnement, de la Cour pénale internationale, et se sont lancés dans une nouvelle course à l’armement.

Cependant, cette légende connue sous le nom du projet américain du siècle a été anéantie à jamais lors de cette troisième révolution américaine, pour le compte du libéralisme croyant en un monde de solidarité et de pacifisme dans lequel les Etats-Unis joueraient le rôle du dirigeant « démocrate » d’un ordre mondial croyant en la responsabilité commune, le partage, le destin uni et le travail dans le cadre de la légitimité.

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