Naissance d’un nouvel ordre libéral
Abdel-Azim
Hammad
Les démocraties européennes sont encore loin d’accepter
l’idée de l’accession d’un métis à la tête d’un Etat quels
que soient sa performance ou son charisme. Elles sont encore
loin de briser les barrières à l’instar de la démocratie
américaine, qui a choisi Barack
Obama, l’Américain d’origine
africaine et musulmane à la tête de la superpuissance
mondiale.
Je crains d’ailleurs que le grand intérêt porté à cette
comparaison s’érige en obstacle devant nos tentatives de
comprendre le contexte qui a vu le déclenchement de la
troisième révolution américaine. Rappelons à cet égard que
la première révolution était celle de l’indépendance menée
par Georges Washington et les pères fondateurs, et que la
deuxième est celle ayant annulé l’esclavagisme sous la
direction d’Abraham Lincoln, le fils de l’Etat de
l’Illinois, duquel est originaire également le président élu
Barack
Obama.
Je crains que ce climat d’effervescence avec la réalisation
du rêve américain qui consistait à détruire toutes les
barrières et tous les anciens héritages avec l’accession du
premier président d’origine africaine à la Maison Blanche ne
vienne remettre en cause une réalité qui indique que cette
révolution est le résultat triomphant longtemps attendu par
un courant qui milite depuis des décennies pour européaniser
l’Amérique. L’objectif était en d’autres termes de
s’inspirer et d’appliquer le modèle de l’Etat du marché
social européen aux Etats-Unis. Ce courant, en contradiction
avec la tendance conservatrice qui prédominait aux
Etats-Unis, est né grâce au président américain Wilson qui
occupait la Maison Blanche durant la première guerre
mondiale et qui a participé à la fondation de la Société des
Nations-Unies avant que le Congrès ne l’oblige à s’en
retirer.
La nouvelle transaction fut une application américaine d’une
tendance européenne dans les domaines économique et
politique, instaurée par Lord Kinz et qu’il a appelée l’Etat
interventionniste. Quant au pacte de l’Atlantique qui a été
promulgué en 1942 dans une déclaration conjointe entre
Franklin Roosevelt et le premier ministre britannique de
l’époque, Winston Churchill, il fut le socle qui a régi par
la suite la charte des Nations-Unies en tant qu’organisation
mondiale gérant les relations entre les nations sur fond de
solidarité, de pacifisme et bien sûr d’appui juridique.
Bien que ce courant ait été plus tard à l’origine d’une
série de succès partiels, comme la loi des droits civils
dans les années 1960, les politiques pacifiques de John
Kennedy, de Jimmy Carter et de Bill Clinton, il n’en demeure
pas moins qu’il fut incapable d’être une copie conforme de
l’Europe au niveau du modèle de l’Etat parrain, ou bien de
l’Etat de la prospérité sociale dont la nomination a évolué
pour devenir aujourd’hui celle du marché social. Ce modèle a
été adopté par l’Europe au lendemain de la seconde guerre
mondiale. D’ailleurs, l’une de ses plus éminentes
applications est celle de l’usage des fonds publics pour
procurer une assurance sociale, une sécurité
médicale, des aides pour le
chômage, le logement, la protection des enfants, et ceci à
tous les citoyens qui sont souvent les victimes des
mécanismes du libéralisme.
Notre génération se souvient encore des longues séances
législatives qui n’ont pu trancher le litige autour d’un
projet de loi consistant à faire assumer au gouvernement
fédéral le prix d’un verre de lait à l’intention de chaque
élève d’école pauvre. Bien sûr, beaucoup se souviennent que
l’ex-président américain Bill Clinton avait promis dans son
programme électoral d’adopter le modèle européen d’assurance
médicale. Mais il a été rejeté catégoriquement par le
Congrès. Ce qui avait entraîné la défaite de la majorité
démocratique au Sénat et au Congrès lors des élections de
remaniements partiels effectués en 1994. Le résultat a été
que Clinton n’a plus jamais essayé tout au long de son
investiture de présenter de nouveau son projet. Quel est
donc ce tour de l’histoire ? Qu’est-ce qui a poussé cette
majorité d’électeurs américains à choisir un président, des
députés et des sénateurs qui avaient pour objectif ultime de
porter un grand intérêt à l’assurance médicale ou à
l’assurance-chômage, à procurer les services de logements,
de protection des enfants et surtout au dossier de
l’éducation.
Outre les deux majeures raisons du succès d’Obama et des
Démocrates et la défaite des conservateurs, sans oublier
l’échec et la supercherie des guerres d’Iraq et
d’Afghanistan et enfin la crise monétaire devenue on le sait
une crise financière mondiale, il existe deux autres raisons
liées au projet de l’européanisation de l’Amérique. La
première, c’est l’entrée en force des nouvelles générations
sur la scène politique pour réaliser ce rêve. Nous en avons
été témoins durant la campagne d’Obama et notamment à
travers les donations qui ont largement dépassé, pour la
première fois dans l’histoire, celles allouées au candidat
républicain. N’oublions pas de mentionner dans ce contexte
cette affluence sans précédent au scrutin, pour atteindre un
taux de participation de 90 %. Cet indice est l’essence même
de la troisième révolution américaine qui a donné naissance
à un président qui transcende toutes les barrières
traditionnelles. Un président qui a amené les Américains à
vivre l’un des rares moments de l’histoire politique avec la
prédominance d’un seul courant au sein de la Maison Blanche
et du Congrès. La seconde raison est la révolution des
communications électroniques qui a permis à cette génération
de fonder ses organisations, et ses coalitions.
Et le discours sur l’européanisation de l’Amérique ne sera
pas achevé sans porter un regard sur le modèle européen
inspirateur du courant libéral américain dans la gestion des
relations internationales.
Les néo-conservateurs qui avaient l’hégémonie dans
l’Administration de Bush junior ironisaient au début du
mandat sur la vision que portent les Européens sur le monde,
selon laquelle ce dernier est un endroit où l’on peut vivre
en paix et dans un climat d’entente. Ils répétaient que les
Européens vivaient les illusions du grand philosophe
allemand Kant et qu’ils voulaient vivre sur la planète
sereine de Vénus. A l’encontre des Américains, qui eux
préféraient la planète Mercure, c’est-à-dire un monde plein
de vices et de violence. Raison pour laquelle, avant leur
défaite en Iraq, les néo-conservateurs et leur bande dirigée
par Bush et Cheney avaient totalement foi en l’intervention
militaire unilatérale, ils se sont retirés des accords de la
protection de l’environnement, de la Cour pénale
internationale, et se sont lancés dans une nouvelle course à
l’armement.
Cependant, cette légende connue sous le nom du projet
américain du siècle a été anéantie à jamais lors de cette
troisième révolution américaine, pour le compte du
libéralisme croyant en un monde de solidarité et de
pacifisme dans lequel les Etats-Unis joueraient le rôle du
dirigeant « démocrate » d’un ordre mondial croyant en la
responsabilité commune, le partage, le destin uni et le
travail dans le cadre de la légitimité.