Les indicateurs qui mesurent les eaux du fleuve
Mohamed Salmawy
Au
début des années 1990, j’avais reçu une invitation du
ministère de la Culture du Singapour pour assister à un
grand festival qui devait être tenu dans ce pays. J’ai été
étonné parce que je savais, suite à une visite faite
quelques années plus tôt, qu’il n’y avait pas de ministre de
Culture dans ce pays. J’ai donc voulu rencontrer le ministre
de la Culture de ce pays faisant partie des dragons
asiatiques, connus seulement pour leurs réalisations dans le
domaine économique, pour savoir ce qui l’a poussé à créer ce
portefeuille.
Lors de mon entretien avec le ministre de la Culture, il
m’en a parlé en disant : « On a réalisé au Singapour un élan
économique sans équivalent dans le monde entier par rapport
à la taille et à la démographie de notre pays. Ainsi
aujourd’hui, le port du Singapour est le deuxième port du
monde. Seul le port de New York le dépasse au niveau de
l’activité ».
Il a ajouté : « Nous avions créé un gigantesque monstre
économique, mais on a découvert, quelques années plus tard,
que nous avions créé un géant sans âme. Un ogre ou une
créature défigurée semblable à Frankenstein ».
Par
la suite, il m’a expliqué que « l’esprit des nations n’est
autre que sa culture ». Mais, il a ajouté de manière
critique : « Nous avions choisi, durant plusieurs années,
d’écarter notre culture pour privilégier celle du marché,
ayant placé au premier plan le développement économique.
Notre première langue dans les écoles nationales n’était
autre que l’anglais, langue des hommes d’affaires et des
investisseurs étrangers. Nos jeunes maîtrisaient l’anglais,
sans connaître toutefois leur langue maternelle. Nous avions
alors failli devenir un grand marché financier sans culture
distinctive, ni histoire authentique.
Nous nous sommes rendus compte que nous avions une ancienne
civilisation et que c’est notre attachement à celle-ci qui
constituera notre réel progrès, et non pas uniquement notre
avancée économique. C’est la raison pour laquelle nous
avions effectué des pas pour redécouvrir notre histoire et
notre culture. Nous avions alors commencé à améliorer notre
éducation dans les langues chinoise et en tamil. Nous avions
également ressenti la nécessité de créer un ministère de la
Culture, pour redécouvrir notre culture. Depuis, on avait
commencé à encourager la littérature et les arts nationaux
pour confirmer l’identité nationale qui était en voie de
disparition ».
L’entretien que m’a livré le ministre était de grande
importance, car il intervenait alors que les promoteurs du
progrès chez nous parlaient du Singapour et du miracle qu’il
avait réalisé, le considérant comme un modèle à suivre. Et
ce, au moment où le Singapour considérait les pays aux
grandes cultures authentiques, comme l’Egypte, un exemple
qu’ils voudraient suivre.
C’est dans cet esprit qu’est intervenue la tentative
d’instaurer un ministère de la Culture, à l’instar de l’Egypte,
afin de travailler sur la confirmation de l’identité
culturelle du pays.
Je suis évidemment touché par l’état auquel sont parvenus
les hommes de lettres et les intellectuels dans notre
société. J’ai trouvé au Singapour un modèle économique
auquel nous aspirions dans cette course effrénée vers les
investissements économiques, qui nous a détournés de la
culture et de la littérature. Et le Singapour qui servait de
modèle à suivre pour les tenants de la réforme économique a
rectifié le tir et modifié son parcours, au moment où nous
nous enfoncions dans une béance qui considère uniquement les
chiffres du budget et les taux de développement, comme les
seuls indicateurs d’avancement. Pourquoi négligeons-nous la
littérature qui nous a apporté un prestige qui nous confère
une place de choix dans notre parcours politique ?
La littérature est certes à l’origine de l’identité des
nations. Elle est l’expression de ses sentiments et de ses
aspirations, de ses rêves et de ses grandes avancées
humaines. Sans la littérature, les individus se transforment
en un rouage dans la machine économique sans âme qui, même
si elle grandit et devient de plus en plus prestigieuse,
demeure secondaire.
Je me rappelle dans ce contexte particulier la célèbre
maxime de l’écrivain Gerald Brenan affirmant que la
littérature et l’art ne sont pas un divertissement ayant
pour objectif uniquement de combler les moments de loisirs.
Ils sont comme ces marques sur les rives d’un fleuve qui
mesurent la montée des eaux. Si nous portons un regard à ces
indicateurs en Egypte, nous verrons au plus haut niveau Taha
Hussein, Tawfiq Al-Hakim, Abbass Mahmoud Al-Aqqad et Naguib
Mahfouz. Nous aurions constaté à quel point la crue était
élevée. Comment ces indicateurs peuvent-ils atteindre des
niveaux aussi hauts aujourd’hui ?
Notre grand écrivain Naguib Mahfouz estimait que la
régression de la littérature chez nous s’expliquait
fondamentalement par une question d’éducation. Il m’avait
d’ailleurs souvent affirmé que l’enseignement dans notre
pays forme un citoyen qui n’aime pas la lecture. Même au cas
où il l’aimerait, il se trouverait dans l’incapacité de la
pratiquer parce qu’on ne lui a pas inculqué l’enseignement
qui lui fallait pour développer ses performances de lecture.
Comment un citoyen ordinaire pouvait-il traiter avec la
poésie, par exemple, ou bien avec le roman, sous ses
différentes formes, sans posséder les outils nécessaires lui
permettant de pratiquer cette activité, à savoir la lecture,
comme le fait le citoyen ordinaire à l’étranger dans le
métro ?
Le grand maître Naguib Mahfouz pensait qu’en accordant de
l’intérêt à l’enseignement, on n’amorçait qu’un premier pas
sur la voie qui pourrait restituer à la littérature sa
position d’antan. De même, il faudrait mettre l’homme de
lettres à la place qu’il mérite dans la société, parce que
l’appréciation de la littérature, ou la capacité de
réception littéraire, pour reprendre ses propos, ne se
concrétise qu’à travers l’enseignement.
C’est là un avis correct, certes, mais il existe également
des raisons sociales et non pas uniquement relatives à
l’éducation qui pourraient interférer, et qui ont fait
reculer la place de l’écrivain, du penseur et de
l’intellectuel en général dans notre société.