Al-Ahram Hebdo, Opinion | Les indicateurs qui mesurent les eaux du fleuve
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 12 au 18 novembre 2008, numéro 740

 

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Opinion
 

Les indicateurs qui mesurent les eaux du fleuve

Mohamed Salmawy

Au début des années 1990, j’avais reçu une invitation du ministère de la Culture du Singapour pour assister à un grand festival qui devait être tenu dans ce pays. J’ai été étonné parce que je savais, suite à une visite faite quelques années plus tôt, qu’il n’y avait pas de ministre de Culture dans ce pays. J’ai donc voulu rencontrer le ministre de la Culture de ce pays faisant partie des dragons asiatiques, connus seulement pour leurs réalisations dans le domaine économique, pour savoir ce qui l’a poussé à créer ce portefeuille.

Lors de mon entretien avec le ministre de la Culture, il m’en a parlé en disant : « On a réalisé au Singapour un élan économique sans équivalent dans le monde entier par rapport à la taille et à la démographie de notre pays. Ainsi aujourd’hui, le port du Singapour est le deuxième port du monde. Seul le port de New York le dépasse au niveau de l’activité ».

Il a ajouté : « Nous avions créé un gigantesque monstre économique, mais on a découvert, quelques années plus tard, que nous avions créé un géant sans âme. Un ogre ou une créature défigurée semblable à Frankenstein ».

Par la suite, il m’a expliqué que « l’esprit des nations n’est autre que sa culture ». Mais, il a ajouté de manière critique : « Nous avions choisi, durant plusieurs années, d’écarter notre culture pour privilégier celle du marché, ayant placé au premier plan le développement économique. Notre première langue dans les écoles nationales n’était autre que l’anglais, langue des hommes d’affaires et des investisseurs étrangers. Nos jeunes maîtrisaient l’anglais, sans connaître toutefois leur langue maternelle. Nous avions alors failli devenir un grand marché financier sans culture distinctive, ni histoire authentique.

Nous nous sommes rendus compte que nous avions une ancienne civilisation et que c’est notre attachement à celle-ci qui constituera notre réel progrès, et non pas uniquement notre avancée économique. C’est la raison pour laquelle nous avions effectué des pas pour redécouvrir notre histoire et notre culture. Nous avions alors commencé à améliorer notre éducation dans les langues chinoise et en tamil. Nous avions également ressenti la nécessité de créer un ministère de la Culture, pour redécouvrir notre culture. Depuis, on avait commencé à encourager la littérature et les arts nationaux pour confirmer l’identité nationale qui était en voie de disparition ».

L’entretien que m’a livré le ministre était de grande importance, car il intervenait alors que les promoteurs du progrès chez nous parlaient du Singapour et du miracle qu’il avait réalisé, le considérant comme un modèle à suivre. Et ce, au moment où le Singapour considérait les pays aux grandes cultures authentiques, comme l’Egypte, un exemple qu’ils voudraient suivre.

C’est dans cet esprit qu’est intervenue la tentative d’instaurer un ministère de la Culture, à l’instar de l’Egypte, afin de travailler sur la confirmation de l’identité culturelle du pays.

Je suis évidemment touché par l’état auquel sont parvenus les hommes de lettres et les intellectuels dans notre société. J’ai trouvé au Singapour un modèle économique auquel nous aspirions dans cette course effrénée vers les investissements économiques, qui nous a détournés de la culture et de la littérature. Et le Singapour qui servait de modèle à suivre pour les tenants de la réforme économique a rectifié le tir et modifié son parcours, au moment où nous nous enfoncions dans une béance qui considère uniquement les chiffres du budget et les taux de développement, comme les seuls indicateurs d’avancement. Pourquoi négligeons-nous la littérature qui nous a apporté un prestige qui nous confère une place de choix dans notre parcours politique ?

La littérature est certes à l’origine de l’identité des nations. Elle est l’expression de ses sentiments et de ses aspirations, de ses rêves et de ses grandes avancées humaines. Sans la littérature, les individus se transforment en un rouage dans la machine économique sans âme qui, même si elle grandit et devient de plus en plus prestigieuse, demeure secondaire.

Je me rappelle dans ce contexte particulier la célèbre maxime de l’écrivain Gerald Brenan affirmant que la littérature et l’art ne sont pas un divertissement ayant pour objectif uniquement de combler les moments de loisirs. Ils sont comme ces marques sur les rives d’un fleuve qui mesurent la montée des eaux. Si nous portons un regard à ces indicateurs en Egypte, nous verrons au plus haut niveau Taha Hussein, Tawfiq Al-Hakim, Abbass Mahmoud Al-Aqqad et Naguib Mahfouz. Nous aurions constaté à quel point la crue était élevée. Comment ces indicateurs peuvent-ils atteindre des niveaux aussi hauts aujourd’hui ?

Notre grand écrivain Naguib Mahfouz estimait que la régression de la littérature chez nous s’expliquait fondamentalement par une question d’éducation. Il m’avait d’ailleurs souvent affirmé que l’enseignement dans notre pays forme un citoyen qui n’aime pas la lecture. Même au cas où il l’aimerait, il se trouverait dans l’incapacité de la pratiquer parce qu’on ne lui a pas inculqué l’enseignement qui lui fallait pour développer ses performances de lecture. Comment un citoyen ordinaire pouvait-il traiter avec la poésie, par exemple, ou bien avec le roman, sous ses différentes formes, sans posséder les outils nécessaires lui permettant de pratiquer cette activité, à savoir la lecture, comme le fait le citoyen ordinaire à l’étranger dans le métro ?

Le grand maître Naguib Mahfouz pensait qu’en accordant de l’intérêt à l’enseignement, on n’amorçait qu’un premier pas sur la voie qui pourrait restituer à la littérature sa position d’antan. De même, il faudrait mettre l’homme de lettres à la place qu’il mérite dans la société, parce que l’appréciation de la littérature, ou la capacité de réception littéraire, pour reprendre ses propos, ne se concrétise qu’à travers l’enseignement.

C’est là un avis correct, certes, mais il existe également des raisons sociales et non pas uniquement relatives à l’éducation qui pourraient interférer, et qui ont fait reculer la place de l’écrivain, du penseur et de l’intellectuel en général dans notre société.

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