Mémoire.
Dans Réflexions sur l’exil et Autres essais récemment
traduit en français, Edward Saïd traque ses souvenirs,
scrute les changements et opère des va-et-vient temporels
incessants.
L’étranger perpétuel
«
Depuis Le Caire, ai-je souvent dit à ma mère, depuis Le
Caire indiquant pour nous deux la principale démarcation
dans ma vie, et, il me semble, dans la sienne », mentionne
Edward Saïd dans l’un de ses 46 articles publiés en juin
dernier chez Actes Sud. Des essais qui s’étalent sur environ
35 ans, rédigés entre 1967 et 1998, évoquant essentiellement
ses Réflexions sur l’exil. Un thème cher à l’intellectuel
américain d’origine palestinienne qu’était Saïd (1935-2003)
lequel s’est souvent classé comme un « outsider » par
excellence. En fait, à contre-voie, sa marginalité l’a placé
à la croisée des grands enjeux de notre temps, sa condition
d’exilé en permanence en était pour beaucoup. Et cela a
remonté à bien avant Le Caire. D’ailleurs, il en fait état à
de multiples endroits et interviews : « J’ai senti, depuis
ma première conscience, que j’ai toujours été étranger au
milieu dans lequel je me trouvais. Je veux dire par là que
j’étais en Egypte sans être égyptien ; Arabe, mais pas
musulman ; chrétien, mais protestant et non pas chrétien
orthodoxe ; anglophone sans être anglais ; Américain sans
être jamais allé en Amérique ». Lorsque ce professeur de
littérature comparée à l’Université Columbia a commencé à
écrire intensivement sur le thème de l’exil dans les années
quatre-vingt, il se sentait à la fois en exil intérieur et
extérieur, et avait décidé de le transformer en un champ de
possibilités relativement généreux, selon ses termes. Car il
avait très tôt compris que tout ce qu’il devait faire, il
devait le faire par lui-même, sans suivre les traces d’un
maître.
« J’ai défendu l’idée que l’exil peut engendrer de la
rancœur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le
monde. Ce qui a été laissé derrière soi peut inspirer la
mélancolie, mais aussi une nouvelle approche. Puisque,
presque par définition, exil et mémoire sont des notions
conjointes, c’est ce dont on se souvient et la manière dont
on s’en souvient qui déterminent le regard porté sur le
futur », conclut-il à la fin de l’introduction de cet
ouvrage, renfermant nombre de textes faisant référence à l’Egypte,
un pays qu’il a quitté en 1960 pour n’y revenir que 15 ans
plus tard en touriste mélancolique. Le regard qu’il pose
dessus porte l’identité qu’il s’est fait construire,
contradictoire et hétérogène. D’où l’originalité de ces
essais narrant à leur manière « l’arabisation de Nasser,
l’américanisation de Sadate et l’islamisation réticente de
Moubarak » … L’hommage qu’il rend à la danseuse orientale,
Tahia Carioca, est d’ailleurs l’un des plus pertinents. Il y
décrit à merveille l’évolution de cette femme de 75 ans,
rencontrée au Caire dans les années 1990, d’une « séductrice
à la peau ambrée » en une « brute fanfaronne de cent
kilos qui vomissait des injures » dans une pièce des années
soixante-dix et enfin en une hajja (dame d’un certain âge
qui a effectué le pèlerinage) posant ostensiblement le Coran
sur une table à côté.
Labyrinthe culturel
Les Cairotes « en masse » dont il parle n’ont rien de
menaçant à comparer avec les New-Yorkais qu’il côtoyait tous
les jours depuis son arrivée à l’université à l’automne
1963. Une ville « où la marginalité et la solitude de
l’étranger peuvent souvent prendre le pas sur l’habituel
sentiment d’appartenance ». Elle regroupe « grand nombre
d’individus qui ont fait l’expérience du déracinement et des
dislocations, qui les ont transformés en expatriés, en
exilés ». D’où un rôle important dans la critique et
l’interprétation littéraire qu’il a produites et dont il
fait état tout au long du livre. L’on y retrouve évidemment
les échos de ses thèmes de base : identité, individualité,
dynamiques entre nations et entités individuelles,
prolongement du littéraire dans la société et dans
l’histoire …
Le roman d’un Naguib Mahfouz « au sein d’une société
fondamentalement établie et intégrée comme celle de l’Egypte
» ne peut ressembler à celui d’un Palestinien ou d’un
Libanais dont l’identité nationale est menacée d’extinction
ou de dissolution quotidienne. « La littérature des sociétés
stables (celle de l’Egypte par exemple) ne peut être
reproduite par des auteurs palestiniens et libanais qu’au
moyen de la parodie et de l’exagération, dans la mesure où
la vie des écrivains palestiniens et libanais est seconde
après seconde, une entreprise dont les résultats sont
absolument imprévisibles ».
Saïd continue à se faufiler dans le labyrinthe culturel
bondé, de ville en ville, il a toujours tenté de
contextualiser. La condition de l’exil lui a permis de
poursuivre ses choix sans considération d’un lieu fixe. Même
la Palestine, il préférait la voir en visiteur fréquent,
sans illusion de rapatriement.
Dalia
Chams