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 Semaine du 12 au 18 novembre 2008, numéro 740

 

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Mémoire. Dans Réflexions sur l’exil et Autres essais récemment traduit en français, Edward Saïd traque ses souvenirs, scrute les changements et opère des va-et-vient temporels incessants.

L’étranger perpétuel

« Depuis Le Caire, ai-je souvent dit à ma mère, depuis Le Caire indiquant pour nous deux la principale démarcation dans ma vie, et, il me semble, dans la sienne », mentionne Edward Saïd dans l’un de ses 46 articles publiés en juin dernier chez Actes Sud. Des essais qui s’étalent sur environ 35 ans, rédigés entre 1967 et 1998, évoquant essentiellement ses Réflexions sur l’exil. Un thème cher à l’intellectuel américain d’origine palestinienne qu’était Saïd (1935-2003) lequel s’est souvent classé comme un « outsider » par excellence. En fait, à contre-voie, sa marginalité l’a placé à la croisée des grands enjeux de notre temps, sa condition d’exilé en permanence en était pour beaucoup. Et cela a remonté à bien avant Le Caire. D’ailleurs, il en fait état à de multiples endroits et interviews : « J’ai senti, depuis ma première conscience, que j’ai toujours été étranger au milieu dans lequel je me trouvais. Je veux dire par là que j’étais en Egypte sans être égyptien ; Arabe, mais pas musulman ; chrétien, mais protestant et non pas chrétien orthodoxe ; anglophone sans être anglais ; Américain sans être jamais allé en Amérique ». Lorsque ce professeur de littérature comparée à l’Université Columbia a commencé à écrire intensivement sur le thème de l’exil dans les années quatre-vingt, il se sentait à la fois en exil intérieur et extérieur, et avait décidé de le transformer en un champ de possibilités relativement généreux, selon ses termes. Car il avait très tôt compris que tout ce qu’il devait faire, il devait le faire par lui-même, sans suivre les traces d’un maître.

« J’ai défendu l’idée que l’exil peut engendrer de la rancœur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le monde. Ce qui a été laissé derrière soi peut inspirer la mélancolie, mais aussi une nouvelle approche. Puisque, presque par définition, exil et mémoire sont des notions conjointes, c’est ce dont on se souvient et la manière dont on s’en souvient qui déterminent le regard porté sur le futur », conclut-il à la fin de l’introduction de cet ouvrage, renfermant nombre de textes faisant référence à l’Egypte, un pays qu’il a quitté en 1960 pour n’y revenir que 15 ans plus tard en touriste mélancolique. Le regard qu’il pose dessus porte l’identité qu’il s’est fait construire, contradictoire et hétérogène. D’où l’originalité de ces essais narrant à leur manière « l’arabisation de Nasser, l’américanisation de Sadate et l’islamisation réticente de Moubarak » … L’hommage qu’il rend à la danseuse orientale, Tahia Carioca, est d’ailleurs l’un des plus pertinents. Il y décrit à merveille l’évolution de cette femme de 75 ans, rencontrée au Caire dans les années 1990, d’une « séductrice à la peau ambrée » en une «  brute fanfaronne de cent kilos qui vomissait des injures » dans une pièce des années soixante-dix et enfin en une hajja (dame d’un certain âge qui a effectué le pèlerinage) posant ostensiblement le Coran sur une table à côté.

Labyrinthe culturel

Les Cairotes « en masse » dont il parle n’ont rien de menaçant à comparer avec les New-Yorkais qu’il côtoyait tous les jours depuis son arrivée à l’université à l’automne 1963. Une ville « où la marginalité et la solitude de l’étranger peuvent souvent prendre le pas sur l’habituel sentiment d’appartenance ». Elle regroupe « grand nombre d’individus qui ont fait l’expérience du déracinement et des dislocations, qui les ont transformés en expatriés, en exilés ». D’où un rôle important dans la critique et l’interprétation littéraire qu’il a produites et dont il fait état tout au long du livre. L’on y retrouve évidemment les échos de ses thèmes de base : identité, individualité, dynamiques entre nations et entités individuelles, prolongement du littéraire dans la société et dans l’histoire …

Le roman d’un Naguib Mahfouz « au sein d’une société fondamentalement établie et intégrée comme celle de l’Egypte » ne peut ressembler à celui d’un Palestinien ou d’un Libanais dont l’identité nationale est menacée d’extinction ou de dissolution quotidienne. « La littérature des sociétés stables (celle de l’Egypte par exemple) ne peut être reproduite par des auteurs palestiniens et libanais qu’au moyen de la parodie et de l’exagération, dans la mesure où la vie des écrivains palestiniens et libanais est seconde après seconde, une entreprise dont les résultats sont absolument imprévisibles ».

Saïd continue à se faufiler dans le labyrinthe culturel bondé, de ville en ville, il a toujours tenté de contextualiser. La condition de l’exil lui a permis de poursuivre ses choix sans considération d’un lieu fixe. Même la Palestine, il préférait la voir en visiteur fréquent, sans illusion de rapatriement.

Dalia Chams

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Edward Saïd,

Réflexions sur l’exil et Autres essais, traduit de l’anglais par Charlotte Woillez.

Actes Sud, 2008.

 




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