Le ministre des Affaires étrangères, Ahmad Aboul-Gheit, évoque les grands dossiers de la
politique étrangère de l’Egypte : Union pour la Méditerranée, question
palestinienne, Iraq, Soudan. Mais aussi la tension avec l’Iran.
« Le poste de secrétaire général de
l’UPM reviendra à un Etat arabe »
Al-Ahram Hebdo : Vous avez présidé avec
le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, la réunion des
chefs de la diplomatie de l’Union pour la Méditerranée (UPM), le 2 et 3
novembre courant à Marseille. Comment évaluez-vous les résultats de cette
réunion ?
Ahmad Aboul-Gheit : Je peux assurer que la réunion de Marseille était un
événement exceptionnel qui constitue un point marquant dans le cadre de la
coopération inter-méditerranéene. Auparavant, l’Egypte et le groupe arabe
insistaient dans toutes les occasions et dans toutes les réunions
ministérielles méditerranéennes à faire référence à l’initiative de paix arabe
lancée en 2002 dans les communiqués finaux de
ces réunions. Or, Israël affichait toujours un refus total.
Dans
la dernière réunion de Marseille, la délégation égyptienne a joué deux rôles
importants difficiles à allier. J’ai présidé la réunion en tant que
président-conjoint avec la France, et j’ai en même temps représenté le groupe
arabe. Et cette mission n’était pas du tout facile. Le groupe arabe avait des
objectifs à réaliser, notamment mentionner l’initiative arabe de paix. En
effet, l’Egypte s’est engagée dans des négociations acharnées avec l’autre
partie, et avec la coordination avec la présidence française. Ces négociations
ont abouti à l’acceptation par Israël et pour la première fois de mentionner
dans un document officiel, l’importance de l’initiative arabe de paix comme
principe de paix dans la région. Je pense que l’on peut compter sur cette
réalisation dans la phase à venir.
D’un
autre côté, nombreux avaient parié sur l’échec des tentatives arabes visant à
garantir la participation de la Ligue arabe dans les différentes réunions de
l’Union et ce à cause de la position intransigeante d’un seul Etat (ndlr,
Israël). Depuis le sommet du 13 juillet dernier à Paris, l’Egypte n’a pas cessé
de tenter de trouver une solution à ce problème. Pendant quatre mois, l’Egypte
a effectué des contacts continus avec toutes les parties. De plus, j’ai tenu
une réunion avec un nombre de ministres d’Etats européens amis et actifs sur la
scène européenne, juste une heure avant le dîner ministériel commun. Dans cette
réunion, je leur ai demandé de soutenir la position du groupe arabe et de
soutenir la réclamation légitime de la participation de la Ligue arabe aux
réunions de l’Union. Ceci a effectivement eu lieu. Pendant le dîner du 3
novembre, dès que j’ai fini mon allocution, j’ai donné la parole au Secrétaire
général de la Ligue arabe. Les ministres européens des Affaires étrangères ont
alors l’un après l’autre appuyé le point de vue arabe. Ce qui a constitué une
pression morale sur ceux qui refusaient la participation de la Ligue. C’est
ainsi qu’une décision commune et finale a été prise stipulant la participation
de la Ligue arabe à toutes les réunions de l’initiative et à tous les niveaux. Les
personnes les plus optimistes ne s’attendaient pas à un tel résultat, du moins
au cours de la réunion.
— L’acceptation de la participation de
la Ligue arabe était en contrepartie de l’obtention par Israël d’un des cinq
postes de secrétaire général adjoint de l’UPM…
— Ceci
n’est pas précis. Il se peut que certains le répètent pour assurer qu’ils ont
acquis des gains au cours de la conférence. Permettez-moi de mentionner que la
nomination d’Israël à ce poste figure dans le cadre d’un accord global
concernant la nomination de tous les adjoints au secrétaire général qui sont au
nombre de six, dont un Palestinien, un Israélien, un Italien, etc. Il était
donc naturel qu’Israël obtienne ce poste sans être obligé de présenter quoi que
ce soit en contrepartie. Dans ce contexte, je voudrais expliquer que l’unique
accord qui a été conclu dans les négociations en relation avec le Secrétariat
était basé sur une proposition égyptienne, selon laquelle le poste de
secrétaire général de l’Union, qui est le poste le plus élevé, doit revenir aux
Etats arabes du sud de la Méditerranée. Sachant que c’est une ville du Nord
(Barcelone) qui va accueillir le siège du Secrétariat général. La proposition
égyptienne a été acceptée après de longues négociations. Des contacts sont
actuellement en cours avec les Etats arabes pour nommer le responsable arabe
qui occupera le poste le plus élevé au Secrétariat.
— Il est probable que les négociations
palestino-israéliennes vont se trouver dans une phase d’immobilisme à cause des
élections israéliennes et américaines. Comment
est-il possible de tenter de faire bouger les efforts de paix ?
— Le
Caire, en coordination, avec de nombreuses parties internationales tient à la
poursuite des rencontres internationales chargées de régler le conflit
palestino-israélien. Dans ce contexte, la ville de Charm Al-Cheikh a accueilli
dimanche dernier la réunion du quartette avec les parties en conflit. La
réunion avait pour objectif de garder la force motrice actuelle du processus
des négociations qui a déjà réalisé d’énormes progrès. Il est évident que le
processus sera un peu influencé par les élections américaines et israéliennes,
mais ceci ne signifie pas que le processus sera totalement stoppé.
— Dernièrement, vous avez visité Bagdad
pour étudier la possibilité du retour de l’ambassadeur égyptien et la
réouverture de l’ambassade. Pensez-vous que les conditions sécuritaires à
Bagdad permettent un tel pas ?
—
L’assassinat de l’ambassadeur égyptien Ihab Al-Chérif était un désastre pour
l’Egypte. Or, l’Iraq est un pays arabe ami et nous avons ensemble une histoire
commune. C’est pour cela que nous sommes restés en contact avec Bagdad. De
plus, Le Caire a élaboré de nombreux programmes pour contribuer à la formation
des cadres iraqiens dans les domaines de la justice, des douanes, financier,
diplomatique et autres. Nous avons choisi de revenir à Bagdad pour renforcer
notre soutien au peuple iraqien. Au cours de ma dernière visite à Bagdad, j’ai
ressenti clairement une grande volonté iraqienne de renforcer les relations
bilatérales. Pour ce qui est de la situation sécuritaire, nous le suivons de
près, et il est clair qu’un grand progrès est réalisé dans ce domaine, et de
nombreux défis restent encore à relever.
— Existe-t-il des craintes égyptiennes
concernant l’extension de l’influence de l’Iran en Iraq ? Comment est-il
possible de faire face à cette influence ?
—
L’histoire des relations entre l’Iran et l’Iraq est très compliquée. Ils ont
des frontières communes qui s’étendent sur plus de 1000 km et ils se sont fait
la guerre pendant 8 ans. Aujourd’hui, l’évolution des relations entre les deux
pays a donné l’impression d’une forte infiltration iranienne à l’intérieur de
l’Iraq. Or, la caractéristique la plus importante des relations entre les deux
pays reste la complication de la relation. De notre côté, nous insistons
continuellement sur l’unité et la sécurité du territoire iraqien et le refus de
toute ingérence étrangère.
— On soulève de temps à autre la
question de l’amélioration des relations entre l’Egypte et l’Iran, mais sans
qu’un progrès palpable soit réalisé. Quels sont les obstacles qui entravent ce
progrès ?
—
Premièrement, la reprise des relations nécessite d’engager un dialogue sérieux.
Nous avons expliqué aux Iraniens que nous étions prêts à nous engager dans ce
dialogue. Mais avant tout, il y a trois questions à régler. Premièrement,
l’extradition d’un nombre d’Egyptiens présents
en Iran. Deuxièmement, il y a une question symbolique mais très
importante. Il s’agit de l’élimination de la fresque qui glorifie l’assassin du
président Sadate. Enfin, le rôle de l’Iran au Proche-Orient, en particulier là
où il y a des guerres et des conflits.
— Pensez-vous qu’il est possible
d’éviter la séparation du sud du Soudan ? Quels sont les efforts arabes
déployés dans ce domaine ?
—
L’Egypte était l’un des premiers pays qui ont soutenu l’accord de Naivasha de
2005. Depuis, l’Egypte n’a épargné aucun effort afin d’assurer les moyens de
renforcement de cet accord global de paix. Les projets égyptiens de
développement et de reconstruction du Soudan avaient pour objectif de rendre le
choix de l’unité plus attrayant pour le peuple soudanais au sud, quand viendra
la date du référendum en 2011. Le choix de la séparation figure dans l’accord
de paix global. Cependant, ceci ne signifie pas que l’Egypte ou même les
parties de l’accord elles-mêmes reconnaissent ce choix comme un fait accompli.
— Pensez-vous que la piraterie au large
des côtes somaliennes peut compromettre la navigation dans le Canal de Suez ?
— La
piraterie est étroitement liée aux conjonctures politiques et sécuritaires en
Somalie, à cause de l’absence de pouvoir central capable d’assurer la sécurité
des côtes. Ce phénomène a connu une hausse dangereuse au cours des dernières
semaines. Ce qui représente une menace pour la navigation maritime dans la
région de l’ouest de l’océan indien. Bien que ce phénomène ne représente pas de
menace directe pour la navigation dans le Canal de Suez, à long terme, il peut
avoir une influence négative. Partant, l’Egypte a appelé à la tenue d’une
réunion de consultation entre les pays arabes du littoral de la Mer Rouge le 20
novembre courant afin de discuter de ce phénomène.
— Comment voyez-vous les relations
égypto-américaines après la victoire de Barack Obama ?
— Les
relations égypto-américaines sont importantes et solides. Elles ne dépendent
pas de telle ou telle Administration. De plus, elles sont basées sur le respect
et le besoin réciproques. Il est clair que le nouveau président Obama tient à
préserver les relations des Etats-Unis avec leurs alliés. C’est une chose
positive. Nous œuvrons à travailler avec lui et avec son Administration afin
d’instaurer la stabilité et la paix au Moyen-Orient et de trouver une solution
à la cause palestinienne.
Propos recueillis par Magda Barsoum