Palestiniens.
Le destin a voulu que la famille d’Oum Marwan soit partagée
entre Gaza et Le Caire. Ayant fui les conditions de vie
précaires dans les territoires occupés, son sort est
suspendu à l’ouverture des points de passage. Elle vit dans
l’espoir de se réunir un jour sous le même toit. Portrait.
Entre Le Caire et Gaza, le cœur balance
«
Nous ne sommes impliqués ni dans les différends politiques,
ni dans les conflits armés, mais nous aspirons tout
simplement à mener une vie paisible, sans sang. Les conflits
entre le Hamas et le Fatah, les négociations sur les points
de passage, les répercussions de l’accord d’Oslo sont des
détails qui rythment la vie de toutes les familles
palestiniennes. Et nous ne faisons pas exception », commente
Oum Marwan, 48 ans, mariée à un médecin palestinien et mère
de 4 enfants (trois garçons et une fille). Sa vie est
partagée entre Le Caire et Gaza. Elle fait partie du dernier
groupe (environ 3 500 Palestiniens) qui vient de traverser
les frontières après la dernière ouverture des points de
passage qui a permis à 42 bus de rentrer en Egypte. Elle ne
cesse d’invoquer Dieu et de réciter des versets du Coran
pour que tout se passe bien, surtout qu’elle attend ce
moment avec impatience. « Nous placerons une barrière devant
eux et une barrière derrière eux. Nous les envelopperons de
toutes parts pour qu’ils ne voient rien (sourate Yassin,
verset 9) », répète-t-elle. Tremblant de tous ses membres,
Oum Marwan a peur que les autorités égyptiennes ne
l’empêchent de franchir la frontière. Accompagnée de son
benjamin Mahmoud, elle parvient à rejoindre le reste de ses
enfants résidant au Caire, et ce pour passer en leur
compagnie le petit Baïram. Quant au père qui travaille à la
faculté de la santé générale de Gaza, il doit se contenter
des SMS et des contacts par Internet. « La famille est
partagée entre Gaza et Le Caire, c’est dur. Mais au fil des
années, on a fini par s’habituer à cette séparation. On a
même appris à mener notre vie indépendamment », explique
Salsabil, 19 ans, qui gère les affaires de sa famille en
leur absence.
Une vie difficile, disloquée et qui manque parfois de
chaleur familiale. Cependant, cette famille est arrivée à
surmonter les obstacles, à créer un nid douillet dans un
autre pays que le sien. Pour Oum Marwan, l’ouverture des
points de passage signifie la vie. « Avant chaque départ du
Caire ou de Gaza, tout ce qui nous préoccupe, ce sont les
nouvelles des points de passage que l’on suit attentivement
à travers la chaîne Al-Jazeera ou la radio locale. Dès qu’on
ouvre les frontières, c’est la joie à la maison. Les youyous
fusent de partout et on ne cesse de recevoir des coups de
fil de parents et d’amis nous félicitant de la bonne
nouvelle », explique Marwan, 22 ans, fils aîné de la
famille.
Malheureusement, le sort de cette famille dépend de ces
points de passage. « Je ne peux pas oublier le jour où
accompagnée de mon fils et ma fille, je m’étais présentée à
la frontière, mais les autorités israéliennes qui géraient
les points de passage avant 2005 n’ont pas permis à mon fils
âgé de 16 ans de quitter la Palestine, car on venait tout
juste de promulguer une loi interdisant aux Palestiniens
dont l’âge varie entre 15 et 35 ans à quitter le pays pour
des mesures sécuritaires », se souvient Oum Marwan. Son fils
a raté le bac l’année dernière à cause de la fermeture des
points de passage pendant six mois.
Une famille et une cause
En effet, cette famille égyptienne a connu l’exil, les hauts
et les bas de la cause palestinienne. Oum Marwan fait partie
des premiers réfugiés palestiniens en Egypte en 1948, alors
que son mari n’est arrivé qu’en 1978 pour poursuivre ses
études en médecine et ils se sont mariés en 1984. Ils ont
vécu en Egypte jusqu’à la signature de l’accord d’Oslo en
1993. C’est en fait la dernière fois que cette famille s’est
vue réunie. Le périple a commencé. « A cette époque, les
autorités palestiniennes avaient lancé un appel demandant à
tout Palestinien ayant une carte d’identité de rejoindre la
patrie. Je n’avais pas de carte, puisque je vivais en Egypte
depuis bien longtemps, mais mon mari en avait la sienne. On
a quitté Le Caire pour s’installer à Gaza en 1996. Pour
nous, c’était aller vers l’aventure, mais la nostalgie l’a
emporté », relate Oum Marwan qui garde, accrochée à un mur,
une photo de Nasser, symbole de justice et d’égalité. Les
conditions de vie sur cette nouvelle terre étant
imprévisibles, les parents ont décidé d’inscrire leurs
enfants dans des écoles égyptiennes. La situation en
Palestine n’étant pas stable, les établissements scolaires
pouvaient à tout moment fermer leurs portes. « Le programme
scolaire à Gaza est le même qu’en Egypte. On passait les
examens là-bas, puis on se dépêchait pour aller au Caire en
passer d’autres. J’ai tenu à faire ce parcours annuel afin
que mes enfants puissent avoir accès aux universités
égyptiennes. Le système éducatif permet aux étudiants
étrangers qui ont passé le bac égyptien de s’inscrire dans
les facultés égyptiennes. Ce qui n’est pas le cas pour ceux
qui ont passé leur bac ailleurs, ils ne bénéficient d’aucun
privilège », précise Oum Marwan, tout en relevant que le
niveau dans les facultés égyptiennes est relativement plus
élevé que celui à Gaza à l’exception de l’Université
islamique dépendant du Hamas, alors que les frais
d’inscription dans les universités palestiniennes sont plus
élevés. Cette différence dans les prix n’est pas la seule
raison qui a disloqué cette famille, il y a aussi les
conditions de vie catastrophiques dans les territoires
occupés. « Après le déclenchement du conflit entre le Fatah
et le Hamas, la vie est devenue insupportable. On a toujours
su qui était notre ennemi. Aujourd’hui, c’est plus compliqué
car on ne sait pas d’où peut provenir le coup. Un voisin
sympathisant du Hamas — alors que nous sommes des fidèles du
Fatah — n’hésitera pas à nous poignarder dans le dos »,
poursuit la mère.
Et dans cette ambiance électrique, la situation économique
ne semble pas arranger les choses. Avec un taux de chômage
qui s’élève à 80 %, Marwan, le fils aîné de la famille, a
préféré travailler en Egypte malgré son maigre salaire. «
Là-bas, le revenu moyen de l’individu atteint les 500
dollars par mois, cependant, l’inflation est intolérable. Le
prix de certaines denrées essentielles comme les produits
laitiers est exorbitant, car acheminées par des trafiquants
à travers les tunnels », poursuit Salsabil.
En fait, à Gaza les citoyens sont répartis en réfugiés et
citoyens. Les conditions des premiers sont relativement
mieux que celles des seconds. L’UNRWA, office des
Nations-Unies pour l’aide aux réfugiés, leur offre des
sommes mensuelles et une assistance médicale. Les citoyens,
quant à eux, obtiennent leur salaire des autorités
palestiniennes. La famille d’Oum Marwan est considérée comme
citoyenne. Son revenu qui atteint les 700 dollars par mois
sert aux dépenses des deux foyers, à Gaza et au Caire. Un
budget partagé équitablement entre les deux, pour pouvoir
joindre les deux bouts. Les membres de cette famille sont en
contact permanent grâce à une rencontre familiale à travers
le Net, une invention qui leur a rendu la vie moins dure.
Tous les membres de cette famille se retrouvent à 7h du
matin car après 8h, l’électricité est coupée à Gaza. « On
essaie d’échanger des nouvelles, de s’assurer que le reste
de la famille qui se trouve à Gaza n’a pas de problèmes.
Puis, on dicte à papa la liste de nos besoins », dit le
petit Mahmoud de 14 ans, sans perdre son sarcasme. Quant au
père, il arrive à gérer correctement son budget à travers le
Net et le portable. « Lorsque je décide de rendre visite à
un copain, de sortir avec des amis ou de faire des courses,
je dois mettre au courant mon père. Il sait tous les détails
de ma vie, et ce par correspondance », avance Salsabil.
Quant à la maman, elle ne rate aucune occasion pour tenir
son mari au courant des problèmes de ses enfants, surtout
que son fils Ahmad est braqué sur ce qui se passe à Gaza et
cela le perturbe énormément. Abou-Marwan suit de loin les
soucis des membres de sa famille résidant au Caire. Il lui
impose même des règles de conduite. Ainsi, les photos de sa
femme et de sa fille ne doivent jamais figurer sur aucun
journal par respect des traditions de la société
conservatrice de Gaza. Et bien que la famille tente de mener
cette double vie entre les deux pays voisins, la solitude
guette. Aujourd’hui, Abou-Marwan tente de convaincre sa
famille de le rejoindre. Des négociations reprennent aussi
chaudement que celles d’Oslo et de Madrid.
Dina
Darwich