Al-Ahram Hebdo,Société | Une renaissance est-elle possible ? 
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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Semaine du 8 au 14 octobre 2008, numéro 735

 

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Société

Centre-Ville. Deux initiatives d’aménagement viennent d’être lancées par des instituts privés et publics. Objectif : redonner à ce quartier son charme d’antan. Mais la mission est presque titanique.  

Une renaissance est-elle possible ?  

Une ville moderne, construite à l’occidentale, voilà la vitrine de modernité que le khédive Ismaïl voulait présenter à la fin du XIXe siècle. Elitiste et cosmopolite, le centre-ville aura été un lieu d’expérimentation où les architectes venus des quatre coins de l’Europe se seront livrés à toutes sortes d’excentricités architecturales, mélangeant avec audace différents styles. Mais de ce prestigieux passé, il ne reste que des façades usées par le temps.

Aujourd’hui, deux projets ambitieux tentent de redonner au centre-ville son lustre d’antan.

C’est ainsi que l’Organisme national de planification urbaine, qui s’était déjà fait connaître par la réhabilitation de la place de l’Opéra à Damanhour, a lancé un ambitieux programme de restauration de la rue Qasr Al-Nil. Choisie pour la grande valeur historique de ses bâtiments, l’expérience devra servir de modèle. Une initiative sans précédent, qui ne pourra qu’encourager celles à venir. Un projet prototype en quelque sorte.

Le projet a été divisé en quatre phases, chacune correspondant à une partie de l’avenue. La première phase, concernant la place Talaat Harb, est actuellement terminée. La deuxième, qui doit assurer la rénovation de l’avenue Qasr Al-Nil entre la place Talaat Harb et celle de Moustapha Kamel, a été proposée au gouvernorat du Caire et au ministère de la Culture. Il ne restera plus alors que les troisième et quatrième phases, chacune se concentrant respectivement sur la partie de l’avenue située entre la place Moustapha Kamel et celle de l’Opéra, et celle située entre la place Tahrir et la place Talaat Harb. Les travaux prévoient la restauration des façades, qui doivent être débarrassées des climatiseurs et des enseignes commerciales qui les défigurent. Le but n’est pas seulement de passer un coup de peinture, mais de redonner à l’immeuble son aspect d’antan, à partir des plans originaux. Il faudra également restaurer la chaussée, dont le mauvais état peut être cause d’accidents, et réguler la circulation, en délimitant les carrefours et en installant des feux de signalisation. Des arbres devraient être plantés, pour embellir les rues, apporter un peu de fraîcheur au passant et le mobilier urbain étudié afin de s’harmoniser avec les immeubles pluriséculaires qui bordent l’avenue.

Un projet audacieux, qui repense entièrement le concept de rue selon ses auteurs. Il ne s’agit pas seulement de rendre au centre-ville sa splendeur d’antan. « Il faut que le citoyen puisse trouver du plaisir à se promener dans le centre-ville, aujourd’hui déserté par les classes les plus aisées. Il faut que le piéton se réapproprie la rue. Qu’il puisse s’y balader, sans craindre les bousculades, le bruit et la pollution. Pour cela, nous devons tout prévoir pour assurer le confort du citadin. Des bancs pour qu’il puisse se reposer après sa séance de shopping. Des poubelles, afin de préserver la beauté et la propreté de l’endroit », explique Ghada Abdel-Fattah, l’une des responsables du projet. Et elle rajoute : « Il faut organiser les choses intelligemment, de sorte que le projet puisse durer sur le long terme. Je ne vais pas dépenser des millions de livres pour la réhabilitation d’un quartier et ensuite le laisser tomber. Il faut un suivi régulier pour voir comment la population s’est adaptée au changement, s’assurer si les transformations apportées à la rue sont efficaces ou non, et trouver une solution plus convenable ».

Proposée au gouvernorat du Caire et au ministère de la Culture, la poursuite des travaux doit encore être validée. Pour le moment, le coût global du projet est tenu secret. Indépendant politiquement et financièrement, l’Organisme national de la planification urbaine en financera une partie à l’aide de son budget. Il prévoit également de faire appel au mécénat d’entreprises et d’institutions privées qui ont leurs locaux dans la rue Qasr Al-Nil et que le projet peut intéresser. Le gouvernorat du Caire sera évidemment amené à financer une partie des travaux si ceux-ci venaient à se concrétiser.

Un autre projet est celui lancé par l’Institut de recherche pour le développement créé en 2000, et qui est censé voir le jour bientôt. Mené conjointement par des équipes européennes et égyptiennes, en collaboration avec le ministère de la Culture, il s’inscrit dans le cadre plus global du programme européen Hercomanes, qui prévoit la rénovation et la conservation du patrimoine historique méditerranéen. Selon ce projet, il est prévu de transformer en zone piétonne la place Halim et ses environs, ainsi que le marché Al-Tawfiqiya. Rénover les immeubles, créer des espaces verts et installer un mobilier urbain en harmonie avec les lieux, tels sont les principaux objectifs de cette initiative. A cet effet, des études, de nombreuses recherches ont été effectuées, afin d’établir la liste de bâtiments à préserver. « Une véritable réussite, affirme Amr Fayez, un des responsables du projet. De 84 monuments nous étions passés à 214, grâce à nos travaux de recherches menés par des spécialistes».

Malheureusement, les changements de gouverneurs et la présence d’autres entrepreneurs qui obtenaient les fonds européens ont fait qu’en 2004, les projets ont été mis en attente. « Mais nos équipes travaillent encore. A ce jour, nos recherches nous ont permis d’acquérir une énorme database, et les résultats de nos travaux seront très prochainement publiés », ajoute-t-il.

En attendant, l’équipe de ce projet préfère investir son temps dans les recherches.

Il y a, en plus, quelques initiatives personnelles qui tentent de redonner au centre-ville son lustre d’antan, même si les résultats restent modestes. La banque Barclay’s et la Banque d’Alexandrie ont ainsi entièrement rénové les immeubles où elles ont installé leurs locaux, place de l’Opéra, ainsi que deux immeubles qui leur faisaient face. De même, l’Automobile and Touring Club d’Egypte, ou encore le Club diplomatique égyptien n’hésitent pas, chaque année, à se refaire une beauté. Mais ce ne sont que des gouttes d’eaux dans un océan … « Ces initiatives personnelles ne sont pas suffisantes », déplore Chahira Mehrez, professeure d’architecture.

 

Reste beaucoup à faire

Cependant, il est navrant de constater que, malgré l’ambition de ces projets et la motivation de leurs entrepreneurs, aucun ne semble avoir été mené à terme. Il suffit de se promener dans le quartier pour voir que les changements restent modestes. Les façades sont toujours défigurées par les climatiseurs et les devantures clinquantes des magasins. Les trottoirs, lorsqu’ils sont entretenus, sont occupés par les vendeurs ambulants. « Il y a de plus en plus de circulation, même les garages payants sont pleins. Les vendeurs ambulants vous obligent à faire attention où vous marchez, et les magasins d’informatiques, qui n’arrêtent pas d’ouvrir, abandonnent leurs gros cartons sur les trottoirs sans que personne ne se préoccupe du ramassage des ordures », se plaint Mona, habitant le centre-ville depuis près de 30 ans. « Je compte déménager très prochainement. Regardez, nous sommes au sixième étage, les fenêtres sont fermées, vous entendez le bruit ? Il faudrait interdire tous ces klaxons. Tous ceux qui ont un peu d’argent en profitent pour quitter le centre-ville. Il fut un temps où ce quartier était magnifique. Quand je vois les photos des immeubles il y a cinquante ans, je suis impressionnée et éblouie. Mais aujourd’hui, toute cette beauté est recouverte de saleté. Les immeubles ne sont pas entretenus, chacun repeint son balcon de la couleur qu’il veut ». Et effectivement, il n’y a pas d’harmonie générale, pas d’unité, et ce au sein d’un même immeuble, chaque locataire se donnant le droit de repeindre son balcon ou ses volets de la couleur qui lui plaît. Le centre-ville, célèbre pour ses embouteillages monstres, est constamment en pleine effervescence. Les bousculades sont devenues monnaie courante.

Cette déchéance du centre-ville, Samir Raafat, journaliste, chroniqueur du site « egy.com », auteur du célèbre Cairo, the Glory Years, peut l’interpréter. « Pour l’Etat, la restauration et l’aménagement du centre-ville semblent un enjeu bien mineur ». Ayant déjà fait partie de plusieurs fondations et associations ayant pour but la sauvegarde du patrimoine, il sait comment cela fonctionne. Selon lui, le problème majeur qui constitue un obstacle à la réhabilitation du centre-ville est le gel des loyers. « Il est impossible d’entretenir un immeuble comme ceux du centre-ville avec seulement 100 ou 150 livres par mois ! », dit-il, moitié amusé, moitié triste. Et les locataires, habitués à payer un loyer dérisoire (entre 15 et 20 livres en moyenne par mois), ne veulent pas investir dans l’entretien de leurs immeubles. « Voyez la différence avec un immeuble à Maadi où les loyers sont payés en dollars. Il sera toujours propre, la façade impeccable, les parties communes entretenues. Il faut que l’Etat change la loi et annule le gel des loyers ! ». Chose inimaginable, sachant qu’une grande partie des députés occupent encore des appartements à loyer très bas.

« Il faut que la réhabilitation du centre-ville soit menée par une entreprise privée, comme c’est le cas au Liban, où la compagnie Solidaire a fait un travail remarquable au centre-ville de Beyrouth », affirme Hoda, habitante du quartier. Les initiatives individuelles, quelle que soit leur importance, ne vont jamais être efficaces. Il faut un seul grand projet, général et global. Il faut également un suivi régulier, la situation ne doit pas revenir à son état d’origine après cinq ans.

D’autres considèrent que le problème majeur vient des habitants du centre-ville, qui ne sont plus les mêmes qu’autrefois. « La Révolution a chassé les anciens propriétaires de ces appartements, ceux qui étaient conscients de la valeur et de la beauté de l’endroit où ils vivaient. Et les rares qui sont restés n’ont plus ni la force ni le courage de changer un ordre anarchique désormais établi. Les nouveaux locataires, eux, n’accordent aucune importance à l’harmonie générale d’un immeuble, du moment que leur intérieur est propre et bien entretenu », souligne Chahira Mehrez. Elle déplore le capitalisme sauvage qui pousse à construire sans réfléchir. « La région ne peut accueillir autant de bureaux, il n’y a pas de place pour tant de circulation. Pourquoi ne pas aller dans les villes nouvelles qu’ils nous vantent tant ? Par pitié, laissez le centre-ville, Zamalek, Garden City, Héliopolis, laissez tous ces quartiers qui font partie de notre patrimoine. Il faut arrêter de détruire, détruire pour tout remplacer par des tours. Dans quelques années, je ne pourrais pas présenter à mes petits enfants Le Caire où j’ai grandi. Il faudrait que le Parlement adopte une loi qui empêche toute destruction de bâtiments situés dans ces quartiers. Je ne comprends pas comment un hôtel comme le Sémiramis a pu être rasé pour qu’on construise à sa place un intercontinental ! De quel droit ! ». Très en colère contre le gouvernement qui permet tant d’infamie, Mehrez accuse les tours et l’architecture moderne d’agresser l’environnement et la nature égyptiennes. « A quoi va ressembler le Nil, lorsqu’il sera étouffé par les tours ? Le Caire n’est pas Dubaï. Dubaï n’a pas de passé, nous en avons un ! ».

Tony Gabriel

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