Centre-Ville.
Deux initiatives d’aménagement viennent d’être lancées par
des instituts privés et publics. Objectif : redonner à ce
quartier son charme d’antan. Mais la mission est presque
titanique.
Une renaissance est-elle possible ?
Une ville moderne, construite à l’occidentale, voilà la
vitrine de modernité que le khédive Ismaïl voulait présenter
à la fin du XIXe siècle. Elitiste et cosmopolite, le
centre-ville aura été un lieu d’expérimentation où les
architectes venus des quatre coins de l’Europe se seront
livrés à toutes sortes d’excentricités architecturales,
mélangeant avec audace différents styles. Mais de ce
prestigieux passé, il ne reste que des façades usées par le
temps.
Aujourd’hui, deux projets ambitieux tentent de redonner au
centre-ville son lustre d’antan.
C’est ainsi que l’Organisme national de planification
urbaine, qui s’était déjà fait connaître par la
réhabilitation de la place de l’Opéra à Damanhour, a lancé
un ambitieux programme de restauration de la rue Qasr Al-Nil.
Choisie pour la grande valeur historique de ses bâtiments,
l’expérience devra servir de modèle. Une initiative sans
précédent, qui ne pourra qu’encourager celles à venir. Un
projet prototype en quelque sorte.
Le projet a été divisé en quatre phases, chacune
correspondant à une partie de l’avenue. La première phase,
concernant la place Talaat Harb, est actuellement terminée.
La deuxième, qui doit assurer la rénovation de l’avenue Qasr
Al-Nil entre la place Talaat Harb et celle de Moustapha
Kamel, a été proposée au gouvernorat du Caire et au
ministère de la Culture. Il ne restera plus alors que les
troisième et quatrième phases, chacune se concentrant
respectivement sur la partie de l’avenue située entre la
place Moustapha Kamel et celle de l’Opéra, et celle située
entre la place Tahrir et la place Talaat Harb. Les travaux
prévoient la restauration des façades, qui doivent être
débarrassées des climatiseurs et des enseignes commerciales
qui les défigurent. Le but n’est pas seulement de passer un
coup de peinture, mais de redonner à l’immeuble son aspect
d’antan, à partir des plans originaux. Il faudra également
restaurer la chaussée, dont le mauvais état peut être cause
d’accidents, et réguler la circulation, en délimitant les
carrefours et en installant des feux de signalisation. Des
arbres devraient être plantés, pour embellir les rues,
apporter un peu de fraîcheur au passant et le mobilier
urbain étudié afin de s’harmoniser avec les immeubles
pluriséculaires qui bordent l’avenue.
Un projet audacieux, qui repense entièrement le concept de
rue selon ses auteurs. Il ne s’agit pas seulement de rendre
au centre-ville sa splendeur d’antan. « Il faut que le
citoyen puisse trouver du plaisir à se promener dans le
centre-ville, aujourd’hui déserté par les classes les plus
aisées. Il faut que le piéton se réapproprie la rue. Qu’il
puisse s’y balader, sans craindre les bousculades, le bruit
et la pollution. Pour cela, nous devons tout prévoir pour
assurer le confort du citadin. Des bancs pour qu’il puisse
se reposer après sa séance de shopping. Des poubelles, afin
de préserver la beauté et la propreté de l’endroit »,
explique Ghada Abdel-Fattah, l’une des responsables du
projet. Et elle rajoute : « Il faut organiser les choses
intelligemment, de sorte que le projet puisse durer sur le
long terme. Je ne vais pas dépenser des millions de livres
pour la réhabilitation d’un quartier et ensuite le laisser
tomber. Il faut un suivi régulier pour voir comment la
population s’est adaptée au changement, s’assurer si les
transformations apportées à la rue sont efficaces ou non, et
trouver une solution plus convenable ».
Proposée au gouvernorat du Caire et au ministère de la
Culture, la poursuite des travaux doit encore être validée.
Pour le moment, le coût global du projet est tenu secret.
Indépendant politiquement et financièrement, l’Organisme
national de la planification urbaine en financera une partie
à l’aide de son budget. Il prévoit également de faire appel
au mécénat d’entreprises et d’institutions privées qui ont
leurs locaux dans la rue Qasr Al-Nil et que le projet peut
intéresser. Le gouvernorat du Caire sera évidemment amené à
financer une partie des travaux si ceux-ci venaient à se
concrétiser.
Un autre projet est celui lancé par l’Institut de recherche
pour le développement créé en 2000, et qui est censé voir le
jour bientôt. Mené conjointement par des équipes européennes
et égyptiennes, en collaboration avec le ministère de la
Culture, il s’inscrit dans le cadre plus global du programme
européen Hercomanes, qui prévoit la rénovation et la
conservation du patrimoine historique méditerranéen. Selon
ce projet, il est prévu de transformer en zone piétonne la
place Halim et ses environs, ainsi que le marché
Al-Tawfiqiya. Rénover les immeubles, créer des espaces verts
et installer un mobilier urbain en harmonie avec les lieux,
tels sont les principaux objectifs de cette initiative. A
cet effet, des études, de nombreuses recherches ont été
effectuées, afin d’établir la liste de bâtiments à
préserver. « Une véritable réussite, affirme Amr Fayez, un
des responsables du projet. De 84 monuments nous étions
passés à 214, grâce à nos travaux de recherches menés par
des spécialistes».
Malheureusement, les changements de gouverneurs et la
présence d’autres entrepreneurs qui obtenaient les fonds
européens ont fait qu’en 2004, les projets ont été mis en
attente. « Mais nos équipes travaillent encore. A ce jour,
nos recherches nous ont permis d’acquérir une énorme
database, et les résultats de nos travaux seront très
prochainement publiés », ajoute-t-il.
En attendant, l’équipe de ce projet préfère investir son
temps dans les recherches.
Il y a, en plus, quelques initiatives personnelles qui
tentent de redonner au centre-ville son lustre d’antan, même
si les résultats restent modestes. La banque Barclay’s et la
Banque d’Alexandrie ont ainsi entièrement rénové les
immeubles où elles ont installé leurs locaux, place de
l’Opéra, ainsi que deux immeubles qui leur faisaient face.
De même, l’Automobile and Touring Club d’Egypte, ou encore
le Club diplomatique égyptien n’hésitent pas, chaque année,
à se refaire une beauté. Mais ce ne sont que des gouttes
d’eaux dans un océan … « Ces initiatives personnelles ne
sont pas suffisantes », déplore Chahira Mehrez, professeure
d’architecture.
Reste beaucoup à faire
Cependant, il est navrant de constater que, malgré
l’ambition de ces projets et la motivation de leurs
entrepreneurs, aucun ne semble avoir été mené à terme. Il
suffit de se promener dans le quartier pour voir que les
changements restent modestes. Les façades sont toujours
défigurées par les climatiseurs et les devantures
clinquantes des magasins. Les trottoirs, lorsqu’ils sont
entretenus, sont occupés par les vendeurs ambulants. « Il y
a de plus en plus de circulation, même les garages payants
sont pleins. Les vendeurs ambulants vous obligent à faire
attention où vous marchez, et les magasins d’informatiques,
qui n’arrêtent pas d’ouvrir, abandonnent leurs gros cartons
sur les trottoirs sans que personne ne se préoccupe du
ramassage des ordures », se plaint Mona, habitant le
centre-ville depuis près de 30 ans. « Je compte déménager
très prochainement. Regardez, nous sommes au sixième étage,
les fenêtres sont fermées, vous entendez le bruit ? Il
faudrait interdire tous ces klaxons. Tous ceux qui ont un
peu d’argent en profitent pour quitter le centre-ville. Il
fut un temps où ce quartier était magnifique. Quand je vois
les photos des immeubles il y a cinquante ans, je suis
impressionnée et éblouie. Mais aujourd’hui, toute cette
beauté est recouverte de saleté. Les immeubles ne sont pas
entretenus, chacun repeint son balcon de la couleur qu’il
veut ». Et effectivement, il n’y a pas d’harmonie générale,
pas d’unité, et ce au sein d’un même immeuble, chaque
locataire se donnant le droit de repeindre son balcon ou ses
volets de la couleur qui lui plaît. Le centre-ville, célèbre
pour ses embouteillages monstres, est constamment en pleine
effervescence. Les bousculades sont devenues monnaie
courante.
Cette déchéance du centre-ville, Samir Raafat, journaliste,
chroniqueur du site « egy.com », auteur du célèbre Cairo,
the Glory Years, peut l’interpréter. « Pour l’Etat, la
restauration et l’aménagement du centre-ville semblent un
enjeu bien mineur ». Ayant déjà fait partie de plusieurs
fondations et associations ayant pour but la sauvegarde du
patrimoine, il sait comment cela fonctionne. Selon lui, le
problème majeur qui constitue un obstacle à la
réhabilitation du centre-ville est le gel des loyers. « Il
est impossible d’entretenir un immeuble comme ceux du
centre-ville avec seulement 100 ou 150 livres par mois ! »,
dit-il, moitié amusé, moitié triste. Et les locataires,
habitués à payer un loyer dérisoire (entre 15 et 20 livres
en moyenne par mois), ne veulent pas investir dans
l’entretien de leurs immeubles. « Voyez la différence avec
un immeuble à Maadi où les loyers sont payés en dollars. Il
sera toujours propre, la façade impeccable, les parties
communes entretenues. Il faut que l’Etat change la loi et
annule le gel des loyers ! ». Chose inimaginable, sachant
qu’une grande partie des députés occupent encore des
appartements à loyer très bas.
« Il faut que la réhabilitation du centre-ville soit menée
par une entreprise privée, comme c’est le cas au Liban, où
la compagnie Solidaire a fait un travail remarquable au
centre-ville de Beyrouth », affirme Hoda, habitante du
quartier. Les initiatives individuelles, quelle que soit
leur importance, ne vont jamais être efficaces. Il faut un
seul grand projet, général et global. Il faut également un
suivi régulier, la situation ne doit pas revenir à son état
d’origine après cinq ans.
D’autres considèrent que le problème majeur vient des
habitants du centre-ville, qui ne sont plus les mêmes
qu’autrefois. « La Révolution a chassé les anciens
propriétaires de ces appartements, ceux qui étaient
conscients de la valeur et de la beauté de l’endroit où ils
vivaient. Et les rares qui sont restés n’ont plus ni la
force ni le courage de changer un ordre anarchique désormais
établi. Les nouveaux locataires, eux, n’accordent aucune
importance à l’harmonie générale d’un immeuble, du moment
que leur intérieur est propre et bien entretenu », souligne
Chahira Mehrez. Elle déplore le capitalisme sauvage qui
pousse à construire sans réfléchir. « La région ne peut
accueillir autant de bureaux, il n’y a pas de place pour
tant de circulation. Pourquoi ne pas aller dans les villes
nouvelles qu’ils nous vantent tant ? Par pitié, laissez le
centre-ville, Zamalek, Garden City, Héliopolis, laissez tous
ces quartiers qui font partie de notre patrimoine. Il faut
arrêter de détruire, détruire pour tout remplacer par des
tours. Dans quelques années, je ne pourrais pas présenter à
mes petits enfants Le Caire où j’ai grandi. Il faudrait que
le Parlement adopte une loi qui empêche toute destruction de
bâtiments situés dans ces quartiers. Je ne comprends pas
comment un hôtel comme le Sémiramis a pu être rasé pour
qu’on construise à sa place un intercontinental ! De quel
droit ! ». Très en colère contre le gouvernement qui permet
tant d’infamie, Mehrez accuse les tours et l’architecture
moderne d’agresser l’environnement et la nature égyptiennes.
« A quoi va ressembler le Nil, lorsqu’il sera étouffé par
les tours ? Le Caire n’est pas Dubaï. Dubaï n’a pas de
passé, nous en avons un ! ».
Tony
Gabriel