Odaissat. Les termites
ont envahi ce village situé à Louqsor. Résistant à tous les pesticides, ils
ravagent tout ce qui se trouve sur leur chemin, menaçant mobilier et immobilier
des habitants.
Les termites font un festin
«
C’est sans doute ce genre d’insectes qui a dû ronger la canne du prophète
Soliman », répètent les habitants du village de Odaissat, situé au sud-est de
Louqsor, en Haute-Egypte. Ils ne cessent pas de revenir sur la puissance de
destruction des termites qui ne cessent d’empoisonner la vie des gens de ce
village. En effet, des colonies de fourmis blanches ont trouvé refuge, depuis
plus de 20 ans, près de la montagne, un terrain humide et sablonneux situé non
loin des terres agricoles. Ces insectes se nourrissent de bois, un matériau que
l’on utilise dans la fabrication des maisons dans cette région et à l’intérieur
duquel elles se cantonnent et vivent dans un état de pérennité et de stabilité,
gâchant ainsi la vie des habitants. « Elles sont petites mais coriaces. Ces
fourmis blanches envahissent nos maisons, détruisant tout sur leur passage. Elles
nous ont gâché la vie », dit Radwane tristement en regardant le plafond de sa
maison.
Son
toit, tout comme celui de ses voisins, est fabriqué de branches de palmiers et
les fourmis l’ont complètement rongé. Il est donc contraint de le renouveler. «
Trois fois en dix ans, alors que ce genre de toit peut tenir 20 ans ou plus. Cela
me coûte énormément d’argent, sans compter l’effort que cela demande. Si je ne
le fais pas, la maison risque de s’écrouler sur nos têtes », ajoute Radwane. Pour
pallier ce danger, les habitants de Odaissat ont eu recours à une astuce :
fixer, sous les branches de palmiers, des tubes en fer à l’horizontale et à la
verticale, pour renforcer le plafond.
Cette
astuce improvisée par les habitants revient très cher à cause du prix des tubes
en métal et de la main-d’œuvre. Tout comme les abeilles, les termites ont une
reine qu’ils doivent nourrir, car c’est elle qui est chargée de la
reproduction. Ces insectes de couleur blanche avec une tête noire mesurent
environ 0,8 mm. Ils ne sont pas gros, mais ne manquent pas d’appétit, leurs
mandibules ne ratent rien. Surnommés les « poux du bois », ils s’insinuent dans
une construction, en progressent de bas en haut et dévorent tout sur leur
passage. Ils s’attaquent d’abord au plafond, puis passent aux murs, car dans
cette région d’Egypte, ils sont bâtis en pisé, une terre argileuse malaxée avec
de la paille hachée ou du foin et qui est utilisée pour assembler les pierres
d’un mur.
Et
même les gens qui habitent des maisons construites en béton ne sont pas
épargnés par ces insectes rongeurs. Abdel-Rahmane et d’autres villageois ont
décidé de s’éloigner de l’endroit infesté. Ils ont bâti des maisons en béton à
l’autre bout de la montagne, espérant échapper au danger des fourmis blanches. «
Nous avons constaté que c’était un mauvais calcul de notre part. Les portes et
les fenêtres étant en bois, les termites ont fini par les attaquer, puisqu’ils
sont particulièrement friandes de ce matériau », reconnaît Abdel-Rahmane. D’une
maison à l’autre, les trous laissés par ces fourmis sont visibles partout. Et
les habitants ont fini par accommoder leur vie en présence de ces envahisseurs.
Abdel-Rahmane confie : « On ne cesse de bouger nos têtes de droite à gauche
pour détecter les traces de poussière, car si l’on en trouve, cela veut dire
qu’il y a gros festin et qu’une nouvelle pièce est en train d’être dévorée par
ces fourmis avides. On est obligé de couvrir tous les ustensiles contenant des
aliments, de bien regarder avant d’y toucher. Avant de se mettre au lit, on
doit secouer les draps, nettoyer les chaises sur lesquelles on va s’asseoir car
cette poussière se répand partout ». Sa femme compare ces fourmis à des
fantômes tant elles sont invisibles. Elle parle en contemplant sa jambe
plâtrée. Le plancher en bois du deuxième étage, rongé par ces insectes, a
croulé sous ses pieds. Elle a fait un saut dans le vide, un accident qui aurait
pu lui coûter la vie.
Outre
les murs, le sol et le plafond, les fourmis ne laissent rien à leur passage. Les
objets contenant de la cellulose sont attaqués par ces insectes gloutons :
revues, livres, papiers et cartons stockés et même les plinthes, les meubles et
les poutres n’ont pas échappé à ces fourmis qui réduisent tout en poussière.
Radwane
est resté un matin hébété en découvrant que le cadre de son compteur
d’électricité a été attaqué. Chaque jour, les fourmis surprennent les habitants
par leur attaque. A l’exemple de Farès, 8 ans, qui avait caché 6 billets de 1
L.E. sous son oreiller. Une semaine plus tard, ils étaient complètement troués
et il ne pouvait plus les écouler. « Il faut tous les jours aérer la maison et
changer de place les objets et si on oublie de le faire, c’est la catastrophe
», dit Mohamad, le père de Farès, qui lui-même porte une djellaba complètement
trouée. Il l’avait accrochée derrière une porte et l’avait oubliée pour
quelques jours. Et depuis que Farès a perdu ses 6 L.E., il n’a plus qu’un seul
objectif : suivre l’itinéraire de ces fourmis, trouver l’endroit qui leur sert
de refuge et l’asperger de produits insecticides ou de pétrole. De plus, il tue
toutes les fourmis qu’il rencontre à son passage en les écrasant sous ses
pieds.
« Ces
fourmis travaillent d’arrache-pied jour et nuit et sans se soucier de notre
présence. Si nous sommes dérangés, c’est à nous de quitter nos maisons car
elles ne disparaîtront pas de notre chemin », dit Farès.
Durant
des années, les habitants de ce village ne sont pas restés les bras croisés. Ils
ont eu recours à plusieurs moyens pour éliminer ces fourmis, mais rien ne s’est
avéré efficace. « Nous avons testé tous les produits insecticides et même le
pétrole, brûlé les parties de bois rongées au chalumeau mais sans résultat. Au
contraire, ces fourmis semblent se porter à merveille et sont même devenues
plus résistantes comme si on leur administrait des vitamines et non du poison. Elles
ne s’arrêtent pas de se reproduire », dit Rihane, menuisier très démoralisé,
car il a perdu son atelier où s’entasse le bois et qui est devenu l’endroit
idéal pour ces insectes voraces. En fait, le ministère de l’Agriculture et les
municipalités ont mené une campagne de désinfection. Ils ont aspergé plusieurs
fois toutes les maisons du village, mais en vain. « On ne sait pas jusqu’à
quand on va tenir le coup. Malgré toutes ces astuces, on se demande toujours
qui va céder la place à l’autre, nous ou ces fourmis coriaces », conclut Farès.
Hanaa Al-Mekkawi