Al-Ahram Hebdo, Livres | Visions au travers de l’individu 
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Semaine du 8 au 14 octobre 2008, numéro 735

 

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Sociologie. Pour la première fois rassemblés, les Essais de l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi nous offrent un étonnant spectacle d’interactions entre singularité personnelle et raisonnement universel. 

Visions au travers de l’individu  

Les paroles s’envolent, les écrits restent. Ce dicton bien connu, Abdelkébir Khatibi pourrait le transformer en disant à peu près ceci : les paroles s’envolent, les écrits se perdent, seuls les signes  restent. Car ce sont bien les signes que Khatibi interroge dans ses Essais sur l’islam, première partie de ses Essais (« le corps oriental », « surimpositions d’identités », « de l’art », « positions et propositions »), récemment regroupés, tout comme l’ensemble de son œuvre, par les Editions de la Différence. Né au Maroc, il débute ses études au Lycée français Lyautey de Casablanca avant d’obtenir un doctorat de sociologie à la Sorbonne. Ballotté depuis sa plus tendre enfance entre littérature française et traditions marocaines, l’œuvre de Khatibi est marquée dans son intégralité par un sentiment de dualité entre déchirement et réconciliation. Khatibi, « le maître », nous entraîne par ses essais dans un monde de signes, de différences, d’originalités et de dédoublement. C’est cette dualité, cette confrontation entre Occident et Maghreb qui permet à l’ouvrage d’aborder, au travers d’un angle inédit, la notion de martyr et de sacrifice. Un angle qui permet de prendre en compte à la fois les traditions culturelles et religieuses marocaines et le savoir rationnel de l’Occident.

Roland Barthes le précise dans un texte introductif : Khatibi est avant tout un sociologue « populaire », ou plus précisément, un sémiologue « populaire ». Sémiologue car il étudie les signes, populaire car ces signes viennent de la rue, ils sont propres à chaque individu, singuliers dans leurs différences. La rue, le populaire, c’est ce que la civilisation occidentale n’a jamais pu comprendre, elle qui cherche ses vérités « dans les catégories de l’universel ». Elle qui a été « façonnée par les vagues successives du rationalisme, de la démocratie, des communications de masse », ainsi que le souligne Barthes. L’œil de Khatibi réussit cet exploit rare de conciliation entre deux visions contemporaines : traditionnelle et rationnelle, sans pour autant amputer l’une ou l’autre de leurs éléments essentiels. Ainsi, ne serait-il pas possible aujourd’hui de comprendre ce qui peut pousser quelqu’un au martyr sans prendre en compte à la fois la logique et la raison dans l’analyse de l’acte ; et d’autre part, le « corps » du sacrifié : ses traditions, ses gestes, ses pulsions, ses désirs, tout ce qui ne peut être généralisé car appartenant au registre des sentiments individuels, de la différence.

 

L’identité de son peuple

Du sacrifice d’Abraham aux marchés de Bagdad en passant par la secte chiite de Hassan Ibn Assabah, le martyr a traversé les siècles. Khatibi cherche à comprendre, à expliquer ce qui a changé dans la perception de cette notion. Le corps serait-il désacralisé, serait-il une machine non pensante, soumis aux mêmes aléas externes que l’animal-machine de Descartes ? Ce que Khatibi interroge ici c’est « un homme qui ne parle que par ses signes à lui, et qui se trouve toujours trahi par les autres », nous dit encore Barthes. Ce n’est pas une culture au sens large, ce n’est pas une vérité immuable, c’est un individu qu’il faut comprendre à travers lui, par lui, mais pour nous. Pour nous faire percevoir cette subtilité, Khatibi fait appel à la science et à l’intellect aussi bien qu’aux sentiments et émotions. C’est en superposant le collectif et l’individuel, la culture et les microcosmes que Khatibi aboutit à une compréhension unique où sont fondues deux perceptions distinctes.

Cette perception propre à Khatibi se retrouve dans différents essais de l’ouvrage comme « Du message prophétique », « Possession d’Iblis », « Au-Delà du trauma ». « Sexualité selon le Coran », autre essai du corpus, affirme un parallélisme similaire, mais cette fois entre la notion de « scienta sexualis » (notion occidentale datant du XIXe siècle) et les traditions coraniques. Le titre peut sembler d’emblée contradictoire : Comment peut-on parler de sexualité dans l’islam ? Il faudra différencier les lois sociétales et les lois métaphysiques qui se rapportent à la sexualité. Car il ne s’agit pas de faire des rapprochements aléatoires, mais bien de confondre dans une même entité deux notions qui peuvent paraître éloignées, voire incompatibles. Avec précision et rigueur, Khatibi y réussit.

Intellectuel « solitaire », sociologue « populaire », Khatibi cherche l’identité de son peuple. « Une identité telle, d’un métal si pur, si incandescent, qu’elle oblige quiconque à la lire comme une différence ». Une différence à tel point universelle que le lecteur ne peut manquer d’y trouver son reflet.

Alban de Ménonville

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Abdelkébir Khatibi,
Essais,

éd
. de la Différence,
2008.

 




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