Sociologie.
Pour la première fois rassemblés, les Essais de l’écrivain
marocain Abdelkébir Khatibi nous offrent un étonnant
spectacle d’interactions entre singularité personnelle et
raisonnement universel.
Visions au travers de l’individu
Les paroles s’envolent, les écrits restent. Ce dicton bien
connu, Abdelkébir Khatibi pourrait le transformer en disant
à peu près ceci : les paroles s’envolent, les écrits se
perdent, seuls les signes restent. Car ce sont bien
les signes que Khatibi interroge dans ses Essais sur
l’islam, première partie de ses Essais (« le corps oriental
», « surimpositions d’identités », « de l’art », « positions
et propositions »), récemment regroupés, tout comme
l’ensemble de son œuvre, par les Editions de la Différence.
Né au Maroc, il débute ses études au Lycée français Lyautey
de Casablanca avant d’obtenir un doctorat de sociologie à la
Sorbonne. Ballotté depuis sa plus tendre enfance entre
littérature française et traditions marocaines, l’œuvre de
Khatibi est marquée dans son intégralité par un sentiment de
dualité entre déchirement et réconciliation. Khatibi, « le
maître », nous entraîne par ses essais dans un monde de
signes, de différences, d’originalités et de dédoublement.
C’est cette dualité, cette confrontation entre Occident et
Maghreb qui permet à l’ouvrage d’aborder, au travers d’un
angle inédit, la notion de martyr et de sacrifice. Un angle
qui permet de prendre en compte à la fois les traditions
culturelles et religieuses marocaines et le savoir rationnel
de l’Occident.
Roland Barthes le précise dans un texte introductif :
Khatibi est avant tout un sociologue « populaire », ou plus
précisément, un sémiologue « populaire ». Sémiologue car il
étudie les signes, populaire car ces signes viennent de la
rue, ils sont propres à chaque individu, singuliers dans
leurs différences. La rue, le populaire, c’est ce que la
civilisation occidentale n’a jamais pu comprendre, elle qui
cherche ses vérités « dans les catégories de l’universel ».
Elle qui a été « façonnée par les vagues successives du
rationalisme, de la démocratie, des communications de masse
», ainsi que le souligne Barthes. L’œil de Khatibi réussit
cet exploit rare de conciliation entre deux visions
contemporaines : traditionnelle et rationnelle, sans pour
autant amputer l’une ou l’autre de leurs éléments
essentiels. Ainsi, ne serait-il pas possible aujourd’hui de
comprendre ce qui peut pousser quelqu’un au martyr sans
prendre en compte à la fois la logique et la raison dans
l’analyse de l’acte ; et d’autre part, le « corps » du
sacrifié : ses traditions, ses gestes, ses pulsions, ses
désirs, tout ce qui ne peut être généralisé car appartenant
au registre des sentiments individuels, de la différence.
L’identité de son peuple
Du
sacrifice d’Abraham aux marchés de Bagdad en passant par la
secte chiite de Hassan Ibn Assabah, le martyr a traversé les
siècles. Khatibi cherche à comprendre, à expliquer ce qui a
changé dans la perception de cette notion. Le corps
serait-il désacralisé, serait-il une machine non pensante,
soumis aux mêmes aléas externes que l’animal-machine de
Descartes ? Ce que Khatibi interroge ici c’est « un homme
qui ne parle que par ses signes à lui, et qui se trouve
toujours trahi par les autres », nous dit encore Barthes. Ce
n’est pas une culture au sens large, ce n’est pas une vérité
immuable, c’est un individu qu’il faut comprendre à travers
lui, par lui, mais pour nous. Pour nous faire percevoir
cette subtilité, Khatibi fait appel à la science et à
l’intellect aussi bien qu’aux sentiments et émotions. C’est
en superposant le collectif et l’individuel, la culture et
les microcosmes que Khatibi aboutit à une compréhension
unique où sont fondues deux perceptions distinctes.
Cette
perception propre à Khatibi se retrouve dans différents
essais de l’ouvrage comme « Du message prophétique », «
Possession d’Iblis », « Au-Delà du trauma ». « Sexualité
selon le Coran », autre essai du corpus, affirme un
parallélisme similaire, mais cette fois entre la notion de «
scienta sexualis » (notion occidentale datant du XIXe
siècle) et les traditions coraniques. Le titre peut sembler
d’emblée contradictoire : Comment peut-on parler de
sexualité dans l’islam ? Il faudra différencier les lois
sociétales et les lois métaphysiques qui se rapportent à la
sexualité. Car il ne s’agit pas de faire des rapprochements
aléatoires, mais bien de confondre dans une même entité deux
notions qui peuvent paraître éloignées, voire incompatibles.
Avec précision et rigueur, Khatibi y réussit.
Intellectuel « solitaire », sociologue « populaire »,
Khatibi cherche l’identité de son peuple. « Une identité
telle, d’un métal si pur, si incandescent, qu’elle oblige
quiconque à la lire comme une différence ». Une différence à
tel point universelle que le lecteur ne peut manquer d’y
trouver son reflet.
Alban
de Ménonville