Islam.
Charles Saint-Prot est
enseignant à l’Université Paris-Descartes et directeur de
l’Observatoire d’études géopolitiques. Dans « Islam.
L’avenir de la tradition entre révolution et
occidentalisation », il présente une analyse renouvelée de
cette religion.
De nouvelles clés pour comprendre
L’islam obsède et déconcerte un monde occidental qui le
connaît mal, le comprend peu et s’étourdit de termes
employés à tort et à travers : « islamisme », « islam
radical », « djihadistes », « salafisme », « wahhabisme ».
Charles Saint-Prot déclare que son livre vise à remettre les
idées à l’endroit et « montrer le vrai islam, qui n’a rien à
voir avec l’extrémisme islamique et le terrorisme ».
Selon l’auteur, pour comprendre l’islam il faut d’abord
mieux le connaître. La première cause d’incompréhension est
l’ignorance : « Tout le monde parle de l’islam à tort et à
travers. Cette religion reste mal comprise, réduite à des
clichés souvent hostiles, imaginée comme enfermée dans une
tradition archaïque incapable de s’adapter au monde moderne.
Source d’inquiétude pour les uns, véritable énigme pour les
autres, l’islam continue à susciter autant d’interrogation
que d’hostilité, », dit l’universitaire.
Dans une première partie, l’auteur décrit l’histoire de
l’islam et expose le développement de la pensée islamique.
Il décrit l’évolution intellectuelle, sociopolitique et
juridique de la pensée musulmane depuis les premiers siècles
de l’islam jusqu’à nos jours. Il explique comment la
tradition s’est constituée et il montre que l’islam
orthodoxe se caractérise par une adhésion du plus grand
nombre des musulmans à une tradition qui n’a jamais exclu le
réformisme et ne peut être confondue avec un conservatisme
rigide ou des courants minoritaires caractérisés par leur
sectarisme ou le terrorisme.
La constante réformiste
Charles Saint-Prot réfute l’idée, pourtant très répandue,
que la porte de l’ijtihad (l’effort d’adaptation) aurait été
fermée au xe siècle pour laisser la place à l’imitation
stérile du taqlid (imitation conservatrice). Il soutient que
l’engourdissement de l’islam est dû à la lourdeur
bureaucratique de l’Empire ottoman qui finalement « sclérosa
l’islam, favorisant, pour des raisons politiques, le taqlid
le plus machinal au détriment de l’ijtihad ».
Il montre que le cheikh traditionaliste du Nedjed, Mohamad
Abdel-Wahhab, a été le précurseur du réformisme islamique et
du réveil arabe face à la sclérose ottomane. S’appuyant sur
les textes et sur les travaux de savants comme Massignon,
Charles Saint-Prot insiste sur le rôle du cheikh
Abdel-Wahhab dans le renouveau de la pensée islamique, en
indiquant qu’il a préparé la voie au courant réformiste
musulman illustré par Jamaleddine Al-Afghani, Mohamad Abdou,
Rachid Rida et Abdel-Rahmane Al-Kawakibi. Les pages
consacrées au mouvement réformiste permettent de mieux
prendre la mesure de ce mouvement qui a eu une influence
considérable sur le renouveau de la pensée islamique.
Par ailleurs, l’auteur décrit comment un courant de plus en
plus extrémiste s’est développé après la seconde guerre
mondiale, sur le terreau des frustrations politiques, des
injustices sociales et des humiliations subies du fait du
sionisme et de l’impérialisme américain. Il démontre que ce
courant a été influencé par l’idéologie et la pratique
marxistes et s’est servi de la religion comme d’un levier.
Selon lui, les groupes extrémistes sont des déviants qui ont
pris l’islam en otage en le travestissant. Là encore,
Charles Saint-Prot veut mettre les choses au point : «
L’extrémisme est très marginal dans l’islam. Ceux qui
réduisent l’islam aux excès de groupes marginaux ne font que
le caricaturer. L’islam est avant tout la religion du juste
milieu (wassat) et la tradition musulmane a toujours été un
mouvement réformiste, pratiquant l’ijtihad ». Entre la
révolution et l’aliénation, la tradition vivante est
l’expression d’un islam, religion du « juste milieu », qui
doit faire l’effort de concilier la fidélité au dogme et la
prise en compte des évolutions. C’est dans cette mesure que
l’avenir appartient à la tradition.
Pour une alliance des deux grandes religions monothéistes
En même temps, le penseur français affirme qu’il faut se
garder de croire que l’alternative serait l’extrémisme ou
l’occidentalisation. L’occidentalisation c’est «
l’aliénation et la perte de son identité ». L’islam ne peut
s’aligner sur un Occident « qui est d’ailleurs largement
décadent », un Occident où la pensée dominante tend à
éliminer la religion et toute référence au divin. Saint-Prot
affirme que la vraie menace n’est pas un choc des
civilisations, slogan lancé par les néo-conservateurs
états-uniens pour justifier leur politique de domination
mondiale, mais le matérialisme : « Le danger c’est la
mondialisation matérialiste qui nie les cultures et les
religions et réduit l’homme à une dimension marchande. Le
danger c’est l’antihumanisme ».
Saint-Prot ajoute que rien ne défend mieux l’humanisme et la
dignité de l’homme que les religions. Dans ce contexte, les
civilisations doivent dialoguer, c’est-à-dire coopérer pour
se renforcer mutuellement. C’est pourquoi l’auteur affirme
en conclusion que l’heure n’est plus à une opposition entre
les deux grandes religions monothéistes, mais à « une
alliance constructive entre l’islam et le christianisme pour
sauver une certaine idée de l’homme ». Il faut donc « une
action commune pour construire un monde qui retrouvera une
signification spirituelle pour ne pas devenir une termitière
peuplée de robots sans âmes … Le temps est venu pour la
concertation entre les grandes religions monothéistes pour
donner une consistance au dialogue des civilisations ».
Ce livre invite à la réflexion. Proposant une nouvelle
vision de l’islam, il offre les clés indispensables pour
mieux comprendre la pensée islamique et, du même coup,
combattre l’idéologie du choc des civilisations et favoriser
le dialogue islamo-chrétien.
Zeina el Tibi,
présidente de l’Association
des femmes arabes de la presse
(Paris)