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Semaine du 8 au 14 octobre 2008, numéro 735

 

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Egypte

Social. Le relogement des habitants d’Ezbet Khaïrallah, près de Moqattam, est intervenu comme un coup de baguette magique. En l’espace de 24 heures, les habitants ont vu leur vie bouleversée … pour le meilleur ou pour le pire.

Trop beau pour être vrai

En 24h, Ezbet Khaïrallah est complètement rasé. Ce bidonville situé sur la colline de Moqattam, au Vieux-Caire, est aujourd’hui rayé de la carte. Les quelque 100 familles qui y résidaient depuis les années 1960 ont été évacuées de force. Une mesure prise un mois après la catastrophe de Doweiqa, lors de laquelle des roches énormes de la colline s’étaient effondrées sur 500 habitations, faisant une centaine de morts. Sans avertissement aucun, les habitants ont vu les bulldozers envahir les lieux. Les responsables leur ont sévèrement donné l’ordre d’évacuer sur-le-champ leurs maisons.

« Nous avons refusé d’obtempérer, puisque personne ne nous avait prévenus de préparer nos bagages et nos meubles. Mais ils ont menacé de raser la zone sans tenir compte des récalcitrants qui seraient restés chez eux ... », confie Oum Mohamad, veuve et mère de six enfants. Dans le tumulte et les cris des habitants qui se disputaient avec les responsables locaux, les bulldozers ont commencé à détruire tout ce qu’ils rencontraient. En quelques heures, le site n’était plus qu’un vaste champ de décombres, ne laissant aucune trace de la récente vie de quartier. « On n’a même pas eu le temps de prendre nos vêtements et nos affaires. Nous les remercions de nous avoir donné le temps d’emmener nos enfants ... », dénonce Ali, ouvrier et père de quatre petits enfants, dont un a été gravement blessé lors de l’événement.

Les habitants, parqués non loin de là, ont pu contempler, les larmes aux yeux, la destruction de toute leur histoire. En même temps, tous s’interrogent sur ce qui les attend. Où vont-ils vivre ? Comment ? La réponse vient rapidement. « Ne vous inquiétez pas, tout est programmé. Allez maintenant chercher de quoi transporter vos familles et vos biens jusqu’à la ville du 6 Octobre avant la nuit », a déclaré le président du quartier.

Seront-ils déplacés, comme d’habitude, dans des tentes ? Dans des logements sociaux modestes, comme ceux du projet Suzanne Moubarak, proche du quartier Al-Doweiqa ? Bien au contraire, chose inédite, des logements très décents attendent les habitants d’Ezbet Khaïrallah. Au beau milieu du désert, sur l’autoroute des Oasis, complexe résidentiel de Haram City. Le projet, lancé par le célèbre homme d’affaires Samih Sawirès et subventionné par l’Etat, regroupe un millier d’appartements destinés à la classe moyenne. La banlieue à peine terminée était vantée à la télévision depuis quelques semaines, mais aucun emménagement n’était prévu avant six mois, le temps de peaufiner les infrastructures. Un cinéma, un stade, deux écoles privées, un coffee-shop ... Ce complexe n’était absolument pas destiné à des populations défavorisées. Toutefois, d’après le chef du projet, Azer Makram, « Soreya Loza, mère de Samih et amie proche de Madame Suzanne Moubarak, l’épouse du chef de l’Etat, a décidé d’accorder une centaine de ces appartements aux réfugiés d’Ezbet Khaïrallah ». Il s’agit des plus sommaires de ces logements (des studio de 38 m2) et qui valent 70 000 L.E. chacun.

Dans un premier temps, les anciens d’Ezbet Khaïrallah ont été provisoirement répartis dans les habitations des ouvriers du chantier. La médiocrité de celles-ci était cependant en décalage avec la taille des familles relogées : moins de 30 m2 pour une moyenne de huit personnes ... S’en est donc suivi un sit-in dans le désert, organisé par les nouveaux exilés, au bord du désespoir. « Face à tant de colère, nous avons contacté Samih lui-même, qui est immédiatement venu parlementer. Il nous a donné des instructions étonnement zélées pour reloger les réfugiés dans les appartements du complexe en 48 heures », déclare Azer Makram. En deux jours exactement, tout était terminé et chaque famille a pu emménager dans un appartement équipé d’eau et d’électricité, et même entouré d’un jardin planté. En effet, l’empressement de Samih ne cesse de surprendre. Le complexe est trop isolé ? Des véhicules sont mis à disposition pour rejoindre la station de microbus. Pas d’école ? Un des deux établissements privés est transformé en école publique gratuite. Mais l’uniforme ? Il est distribué, accompagné de fournitures, à tous les élèves du quartier. Le chômage guette les hommes, coupés de leur précédent emploi à Ezbet Khaïrallah ... Qu’à cela ne tienne, le propriétaire propose du travail de maçonnerie et des échoppes à louer gratuitement les six premiers mois. Il reste encore à se nourrir, mais Samih veille au grain : il offre quotidiennement les repas d’iftar et de sohour.

Aujourd’hui, et malgré ces privilèges, la satisfaction des réfugiés n’est pas complète. Des étals de nourriture précaires font face aux habitants allongés devant leurs appartements. Les enfants débraillés jouent au football dans la poussière ou escaladent les palettes de briques. Les femmes font leur lessive dans la rue, à quelques pas de celles qui allaitent leur bébé. Ils vivent dehors à longueur de journée, et ne rentrent que la nuit pour dormir. La superficie des appartements, bien que remise en cause, n’est qu’un prétexte pour justifier leur mode de vie hérité des zones sauvages.

Le vrai malaise semble surtout être un sentiment de déracinement et d’isolement de la vie grouillante de la capitale. « Nous ne sommes pas chez nous. Nous avons l’impression d’être en vacances ! Pourquoi ne pas nous reloger avec ceux de Doweiqa, dans les logements de Suzanne Moubarak ? », interroge Walid Hussein, ouvrier. D’autres redoutent la précarité de leur situation : « Nous étions propriétaires de nos maisons d’Ezbet Khaïrallah ; nous voilà locataires, sans même avoir signé de bail », confie Réda Mohamad. Il explique qu’un simple procès-verbal garantit leur relogement. Le loyer est de 70 L.E. par mois, plus les charges et des services qui paraissent luxueux aux nouveaux venus : propreté des rues, embellissement des jardins, sécurité ... autant de mesures inutiles à leurs yeux.

Situation aussi précaire qu’inexplicable. Derrière le motif déclaré, ni les habitants ni les dirigeants du projet eux-mêmes ne parviennent à expliquer ces faveurs. Les nouveaux habitants de Haram City ont l’impression de devenir les marionnettes du jeu des grands de ce monde. Est-ce une entente officieuse entre hommes d’affaires et politique ? Est-ce un coup médiatique pour améliorer l’image de leur coalition après une série de sinistres dont Doweiqa est la dernière en date ?

Héba Nasreddine

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