Social.
Le relogement des habitants d’Ezbet Khaïrallah, près de
Moqattam, est intervenu comme un coup de baguette magique.
En l’espace de 24 heures, les habitants ont vu leur vie
bouleversée … pour le meilleur ou pour le pire.
Trop beau pour être vrai
En 24h, Ezbet Khaïrallah est complètement rasé. Ce
bidonville situé sur la colline de Moqattam, au Vieux-Caire,
est aujourd’hui rayé de la carte. Les quelque 100 familles
qui y résidaient depuis les années 1960 ont été évacuées de
force. Une mesure prise un mois après la catastrophe de
Doweiqa, lors de laquelle des roches énormes de la colline
s’étaient effondrées sur 500 habitations, faisant une
centaine de morts. Sans avertissement aucun, les habitants
ont vu les bulldozers envahir les lieux. Les responsables
leur ont sévèrement donné l’ordre d’évacuer sur-le-champ
leurs maisons.
« Nous avons refusé d’obtempérer, puisque personne ne nous
avait prévenus de préparer nos bagages et nos meubles. Mais
ils ont menacé de raser la zone sans tenir compte des
récalcitrants qui seraient restés chez eux ... », confie Oum
Mohamad, veuve et mère de six enfants. Dans le tumulte et
les cris des habitants qui se disputaient avec les
responsables locaux, les bulldozers ont commencé à détruire
tout ce qu’ils rencontraient. En quelques heures, le site
n’était plus qu’un vaste champ de décombres, ne laissant
aucune trace de la récente vie de quartier. « On n’a même
pas eu le temps de prendre nos vêtements et nos affaires.
Nous les remercions de nous avoir donné le temps d’emmener
nos enfants ... », dénonce Ali, ouvrier et père de quatre
petits enfants, dont un a été gravement blessé lors de
l’événement.
Les habitants, parqués non loin de là, ont pu contempler,
les larmes aux yeux, la destruction de toute leur histoire.
En même temps, tous s’interrogent sur ce qui les attend. Où
vont-ils vivre ? Comment ? La réponse vient rapidement. « Ne
vous inquiétez pas, tout est programmé. Allez maintenant
chercher de quoi transporter vos familles et vos biens
jusqu’à la ville du 6 Octobre avant la nuit », a déclaré le
président du quartier.
Seront-ils déplacés, comme d’habitude, dans des tentes ?
Dans des logements sociaux modestes, comme ceux du projet
Suzanne Moubarak, proche du quartier Al-Doweiqa ? Bien au
contraire, chose inédite, des logements très décents
attendent les habitants d’Ezbet Khaïrallah. Au beau milieu
du désert, sur l’autoroute des Oasis, complexe résidentiel
de Haram City. Le projet, lancé par le célèbre homme
d’affaires Samih Sawirès et subventionné par l’Etat,
regroupe un millier d’appartements destinés à la classe
moyenne. La banlieue à peine terminée était vantée à la
télévision depuis quelques semaines, mais aucun emménagement
n’était prévu avant six mois, le temps de peaufiner les
infrastructures. Un cinéma, un stade, deux écoles privées,
un coffee-shop ... Ce complexe n’était absolument pas
destiné à des populations défavorisées. Toutefois, d’après
le chef du projet, Azer Makram, « Soreya Loza, mère de Samih
et amie proche de Madame Suzanne Moubarak, l’épouse du chef
de l’Etat, a décidé d’accorder une centaine de ces
appartements aux réfugiés d’Ezbet Khaïrallah ». Il s’agit
des plus sommaires de ces logements (des studio de 38 m2) et
qui valent 70 000 L.E. chacun.
Dans un premier temps, les anciens d’Ezbet Khaïrallah ont
été provisoirement répartis dans les habitations des
ouvriers du chantier. La médiocrité de celles-ci était
cependant en décalage avec la taille des familles relogées :
moins de 30 m2 pour une moyenne de huit personnes ... S’en
est donc suivi un sit-in dans le désert, organisé par les
nouveaux exilés, au bord du désespoir. « Face à tant de
colère, nous avons contacté Samih lui-même, qui est
immédiatement venu parlementer. Il nous a donné des
instructions étonnement zélées pour reloger les réfugiés
dans les appartements du complexe en 48 heures », déclare
Azer Makram. En deux jours exactement, tout était terminé et
chaque famille a pu emménager dans un appartement équipé
d’eau et d’électricité, et même entouré d’un jardin planté.
En effet, l’empressement de Samih ne cesse de surprendre. Le
complexe est trop isolé ? Des véhicules sont mis à
disposition pour rejoindre la station de microbus. Pas
d’école ? Un des deux établissements privés est transformé
en école publique gratuite. Mais l’uniforme ? Il est
distribué, accompagné de fournitures, à tous les élèves du
quartier. Le chômage guette les hommes, coupés de leur
précédent emploi à Ezbet Khaïrallah ... Qu’à cela ne tienne,
le propriétaire propose du travail de maçonnerie et des
échoppes à louer gratuitement les six premiers mois. Il
reste encore à se nourrir, mais Samih veille au grain : il
offre quotidiennement les repas d’iftar et de sohour.
Aujourd’hui, et malgré ces privilèges, la satisfaction des
réfugiés n’est pas complète. Des étals de nourriture
précaires font face aux habitants allongés devant leurs
appartements. Les enfants débraillés jouent au football dans
la poussière ou escaladent les palettes de briques. Les
femmes font leur lessive dans la rue, à quelques pas de
celles qui allaitent leur bébé. Ils vivent dehors à longueur
de journée, et ne rentrent que la nuit pour dormir. La
superficie des appartements, bien que remise en cause, n’est
qu’un prétexte pour justifier leur mode de vie hérité des
zones sauvages.
Le vrai malaise semble surtout être un sentiment de
déracinement et d’isolement de la vie grouillante de la
capitale. « Nous ne sommes pas chez nous. Nous avons
l’impression d’être en vacances ! Pourquoi ne pas nous
reloger avec ceux de Doweiqa, dans les logements de Suzanne
Moubarak ? », interroge Walid Hussein, ouvrier. D’autres
redoutent la précarité de leur situation : « Nous étions
propriétaires de nos maisons d’Ezbet Khaïrallah ; nous voilà
locataires, sans même avoir signé de bail », confie Réda
Mohamad. Il explique qu’un simple procès-verbal garantit
leur relogement. Le loyer est de 70 L.E. par mois, plus les
charges et des services qui paraissent luxueux aux nouveaux
venus : propreté des rues, embellissement des jardins,
sécurité ... autant de mesures inutiles à leurs yeux.
Situation aussi précaire qu’inexplicable. Derrière le motif
déclaré, ni les habitants ni les dirigeants du projet
eux-mêmes ne parviennent à expliquer ces faveurs. Les
nouveaux habitants de Haram City ont l’impression de devenir
les marionnettes du jeu des grands de ce monde. Est-ce une
entente officieuse entre hommes d’affaires et politique ?
Est-ce un coup médiatique pour améliorer l’image de leur
coalition après une série de sinistres dont Doweiqa est la
dernière en date ?
Héba
Nasreddine