Opposition.
En perte de vitesse, les principaux partis laïques entament
une « ouverture » envers la Confrérie des Frères musulmans.
Des jeux d’intérêt
L’accueil
qui a été récemment réservé à des délégations des Frères
musulmans reçus aux sièges des principaux partis de
l’opposition a soulevé des questions sur les motifs de cette
ouverture envers une confrérie officiellement interdite et
qui dévie du « consensus national » sur la nature même du
régime. Juste avant la fête du petit Baïram, le guide de la
confrérie, Mahdi Akef, a été reçu dans une ambiance
conviviale au siège du néo-Wafd par le chef de cette
formation de la droite libérale Mahmoud Abaza. Presque en
même temps, des délégations comprenant des membres du bureau
du guide et des députés de la confrérie interdite mais
tolérée se sont rendus au parti du Rassemblement et au Parti
nassérien. Visite de courtoisie ? Pas vraiment. Les
observateurs parlent d’un rapprochement entre les Frères et
l’opposition traditionnelle. La régression de la popularité
dont souffrent les partis d’opposition semble fournir une
explication plausible à ce changement d’attitude.
Les partis d’opposition réunis ne disposent que d’une
dizaine de députés à l’Assemblée du peuple contre 88 pour
les Frères musulmans qui se sont imposés, depuis les
élections législatives de 2005, comme la principale force
d’opposition en Egypte. Aujourd’hui, les Frères, bien que
subissant des pressions énormes de la part de l’Etat,
disposent d’une certaine popularité et d’une présence parmi
les masses populaires. Présence dont les partis
traditionnels d’opposition en sont démunis. D’un autre côté,
les Frères sont privés d’un statut légal. Leurs tentatives
de créer un parti politique ont toutes échoué face à
l’intransigeance de l’Etat. Conclusion logique de ces
données : un rapprochement entre les Frères et l’opposition
régulière peut faire le jeu des deux partis.
Il existe 22 partis d’opposition en Egypte, mais quatre
seulement, à savoir Al-Wafd, Al-Tagammoe, le Nassérien et le
Front démocratique, ont une présence toute relative sur la
scène politique.
A l’autre bout de l’échiquier, la Confrérie des Frères
musulmans jouit outre sa popularité, d’une excellente
capacité d’organisation. Leur statut « d’organisation
interdite » les dispense du respect des restrictions
auxquelles sont soumis les partis reconnus par l’Etat et
leur offre un espace de manœuvre qu’ils exploitent avec
succès. Mais c’est la main lourde des poursuites judiciaires
et des tribunaux militaires qui les font tourner vers les
partis politiques dans leur quête d’une ombrelle légitime.
Face à ce constat, la solution plusieurs fois essayée par
les dirigeants de l’opposition est celle de l’union sous une
plate-forme générale ou un « front national ». Mais la
pierre d’achoppement a toujours été le dilemme de
l’inclusion (ou de l’exclusion) de l’incontournable
confrérie.
Entre 1995 et 2000 un « comité de concertation des forces
politiques » avait regroupé les principaux partis de
l’opposition aux côtés des Frères musulmans et du parti
islamiste dissout, le Travail. Mais les divergences ont fini
par paralyser cette plate-forme faute de dénominateur
commun. Rééditée il y a quelques mois, cette tentative a été
lancée sans les Frères sous le nom du « Front national » qui
regroupe les partis libéraux du Wafd et du Front
démocratique, le parti de gauche Al-Tagammoe et le Nassérien
… sans les Frères cette fois. L’objectif étant d’offrir une
« alternative démocratique au régime actuel ». Depuis, le
programme de cette entité est resté lettre morte.
Mais la tournée qu’a entamée à l’occasion du mois de Ramadan
une délégation de la confrérie aux sièges des partis Al-Wafd,
Al-Tagammoe et le Nassérien, est venue mettre des doutes sur
la disposition dudit Front. Les dirigeants de ces partis
sont exposés à de virulentes critiques. Vu qu’en principe,
ceux qui militent pour l’instauration de la démocratie et de
la pluralité dans le cadre d’un Etat civil devaient être aux
antipodes de ceux qui ont pour slogan « l’islam est la
solution » et qui revendiquent l’application de la loi
islamique (charia). Est-ce un aveu de la part de ces partis
de l’impossibilité d’exclure les islamistes de l’équation
politique ?
Le secrétaire général adjoint du Parti nassérien Tawhid
Al-Banhawi affirme, pour sa part, la présence d’un « agenda
général » sur lequel toutes les forces politiques peuvent
travailler. « Mais cela implique une révision du programme
politique des Frères musulmans ». Ce à quoi répond un membre
du « bloc parlementaire » de la confrérie, le député Mohamad
Al-Beltagui : « Personne n’abandonnera ses convictions pour
faire plaisir aux autres ». D’après Al-Beltagui, l’accueil
des Frères par les responsables des partis politiques montre
que toutes les forces de l’opposition sont convaincues de la
futilité de l’action unilatérale. « Nous sommes tous
d’accord sur la nécessité de travailler ensemble », dit-il.
« La visite était leur initiative. Ils en ont profité pour
donner leur point de vue sur la possibilité d’une action
commune », s’explique de son côté Hussein Abdel-Razeq, cadre
du parti de gauche Al-Tagammoe. Et d’ajouter : « Je ne crois
pas en la possibilité d’entrer en coalition avec les Frères
… ceci est exclu. Rien n’ira plus loin qu’une concertation
sur des questions d’intérêt commun concernant la réforme
politique » …
Quand
même.
Chérif Albert