Guerre d’Octobre 1973.
Le commandant d’un régiment de chars, Ahmad Kamel, qui a
participé à la guerre d’octobre évoque l’esprit de
détermination, de combativité et de sacrifice qui animait
toute l’armée et qui a été à l’origine de la victoire.
Un ancien combattant se souvient
Il
se rappelle le moindre détail. C’est comme si c’était un
film qui venait de passer devant ses yeux. Un film dont il
n’a pas été un simple spectateur ; mais l’un des acteurs qui
ont joué un rôle principal dans les événements. En fait, ce
n’est pas non plus un film, bien au contraire, c’est une
réalité qui aurait pu un de ces jours lui coûter la vie.
C’est tout simplement l’un des héros qui, parmi des milliers
d’autres, a pu le 6 octobre 1973 ramener la victoire à l’Egypte.
Le général Ahmad Kamel, commandant d’un régiment de chars,
se souvient de cette période inoubliable de sa vie, avec un
soupir bien profond. Période durant laquelle il y avait
uniquement l’esprit du guerrier pour le guider, lui et ses
compagnons d’armes et qui a permis de réaliser une victoire
que l’on croyait impossible. Comme il le dit lui-même, «
cette victoire s’est basée complètement sur la force humaine
et non pas du tout sur les équipements militaires ».
Un long flash-back défile, ses petits yeux bruns qui se
déplacent dans tous les angles de la pièce, se fixant
parfois sur un coin avant qu’il ne reprenne la parole. Il le
dit avec toute fierté et honneur. « J’étais dans les
premiers rangs de l’attaque ». L’armée israélienne était
bien mieux équipée que l’armée égyptienne. Les Israéliens
possédaient les armes et les appareils les plus sophistiqués
de l’époque. Ils possédaient des avions de chasse américains
Phantom, qui étaient bien plus perfectionnés que les Mig
soviétiques que l’on possédait. Nous n’avions non plus de
technologie avancée nous permettant de combattre de manière
aisée la nuit, alors que l’ennemi en possédait. Et c’est
uniquement en croyant en leur mission que nos combattants
ont pu réaliser la victoire.
Pour le général Kamel ainsi que pour les autres guerriers,
la bataille réelle a commencé suite à la naksa (défaite de
juin 1967). Lorsque le chef de l’Etat a ordonné de faire
face à l’ennemi et de libérer les territoires. Notre esprit
s’est empli de courage et surtout de vengeance pour
récupérer nos droits.
La victoire,seul choix possible
Il raconte que lors de cette période, « la vie du combattant
égyptien était conditionnée par une seule notion : la
victoire. Soit gagner la guerre, soit perdre la vie en
cherchant la libération de nos territoires ». Il n’était pas
question pour la plupart des combattants de se marier et
d’avoir des enfants de peur de laisser éventuellement des
veuves et des orphelins. Suite à la naksa, dans leur esprit
ne régnait que l’idée de victoire.
Et la foi aussi était là pour leur donner plus de confiance.
« Nous étions tous durant cette période proches de Dieu et
nous avions tous conscience que nous devons à n’importe quel
prix récupérer nos droits même en devenant des martyrs »,
poursuit Kamel.
Les entraînements ne cessaient donc pas. Jour et nuit,
l’armée s’exerçait et n’hésitait pas de temps à autre de
faire des opérations de commando contre les forces
israéliennes, des opérations qui ont poussé ces dernières à
accepter le cessez-le-feu. C’était cette célèbre guerre
d’usure comme on l’appelait.
« Le tout était dans le fond bien organisé. Le gouvernement
a fait en sorte de diriger toutes les forces et les
ressources de l’Etat : humaines, économiques ou d’autres
pour réaliser notre but ».
La période précédant l’offensive était aussi bien définie.
La première étape était celle de la résistance, on devait
recevoir les frappes de l’ennemi sans abandonner nos
positions. Ensuite on passait à l’étape suivante, à savoir
celle de s’opposer à l’ennemi, et enfin on devait l’épuiser
en répondant avec des frappes. Par la suite, ce fut la
traversée héroïque et la récupération de notre terre. Rien
n’arrivait donc à fragiliser la confiance de ces guerriers
qui, pourtant le plus souvent, étaient exposés à des
provocations qui, au lieu de les démoraliser, leur donnaient
plus de volonté à chasser l’ennemi du sol national. « Parmi
les choses qui nous provoquaient sur le front, c’est
lorsqu’on voyait les drapeaux israéliens flotter sur la
ligne Bar-Lev, le long de la rive orientale du Canal de
Suez. D’autre part, les Soviétiques, qui étaient présents
auparavant en tant qu’instructeurs militaires, avaient
enraciné dans les esprits l’idée que l’armée israélienne est
imbattable. Mais, nous avons pu prouver le contraire. Un
vrai esprit de guerrier nous orientait, un esprit auquel on
croyait et auquel nous avons tenu jusqu’à la victoire malgré
les obstacles que nous avons connus ».
Une expérience difficile cependant. Celle de l’encerclement
qui a suivi la traversée. La troisième armée de campagne à
laquelle il appartenait a été prise à revers suite à une
opération israélienne (lire chronologie page 4). Le siège a
duré quatre mois et demi. Mais les hommes, ils n’ont pas
baissé les bras. Au contraire, leur esprit de combattant n’a
pas été touché. « On n’hésitait pas un moment à mener des
contre-attaques contre les Israéliens qui nous encerclaient.
On était renforcé par l’esprit de la victoire ». Il se
souvient d’un soldat blessé par un éclat d’obus et qui est
resté à saigner pendant de longues heures avant l’arrivée de
l’ambulance. Au moment où les brancardiers l’emportaient, il
n’a pas hésité à utiliser son dernier souffle pour lancer
des mots de courage à ses camarades. « Ne vous préoccupez
pas de ces frappes. Nous serons victorieux et vous resterez
fermes là où vous êtes ».
Un esprit révolu ?
Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien de cet esprit. Il
le reconnaît tristement lui-même. Le ton de sa voix baisse
et se laisse à peine entendre. « Les jeunes d’aujourd’hui ne
connaissent presque rien de cette guerre, tout ce qu’ils en
ont comme idée est que l’Egypte y a réalisé une victoire
contre les Israéliens. Un point c’est tout ». Il ne faut pas
leur en vouloir, ce n’est pas leur faute.
Il sourit très profondément en se rappelant l’un des soldats
qui conduisait son char et qui était en tête de file ; ayant
franchi le canal, il s’est arrêté sur une pente ascendante
et est descendu de son char pour baiser le sol du Sinaï et
son sable, affirmant que cela faisait 6 ans qu’il rêvait d’y
mettre le pied.
L’ancien général poursuit désespérément que la
responsabilité ne peut pas être jetée sur les nouvelles
générations. Pour lui, si les accords de Camp David, conclus
entre l’Egypte et Israël, ont leurs points positifs, ils
revêtent aussi des aspects négatifs. Il estime que les
protocoles et les accords exigent une sorte d’oblitération
progressive de la victoire d’octobre. Il faut respecter
certaines conditions, dont par exemple le fait de ne pas
utiliser le terme « ennemi » pour désigner les Israéliens,
mais le remplacer par celui de « l’autre camp ». D’un autre
côté, il y a des ordres américains de supprimer des
programmes scolaires tout ce qui peut être en lien avec la
notion de la résistance ou du djihad, qu’il s’agisse des
livres d’histoire ou de ceux de la religion. « Donc, il ne
faut pas à mon avis en vouloir aux jeunes. Bien au
contraire, il faut avoir pitié d’eux ».
Chaimaa Abdel-Hamid