Al-Ahram Hebdo,Dossier | Un ancien combattant se souvient 
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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Semaine du 8 au 14 octobre 2008, numéro 735

 

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Dossier

Guerre d’Octobre 1973.  Le commandant d’un régiment de chars, Ahmad Kamel, qui a participé à la guerre d’octobre évoque l’esprit de détermination, de combativité et de sacrifice qui animait toute l’armée et qui a été à l’origine de la victoire. 

Un ancien combattant se souvient  

Il se rappelle le moindre détail. C’est comme si c’était un film qui venait de passer devant ses yeux. Un film dont il n’a pas été un simple spectateur ; mais l’un des acteurs qui ont joué un rôle principal dans les événements. En fait, ce n’est pas non plus un film, bien au contraire, c’est une réalité qui aurait pu un de ces jours lui coûter la vie. C’est tout simplement l’un des héros qui, parmi des milliers d’autres, a pu le 6 octobre 1973 ramener la victoire à l’Egypte. Le général Ahmad Kamel, commandant d’un régiment de chars, se souvient de cette période inoubliable de sa vie, avec un soupir bien profond. Période durant laquelle il y avait uniquement l’esprit du guerrier pour le guider, lui et ses compagnons d’armes et qui a permis de réaliser une victoire que l’on croyait impossible. Comme il le dit lui-même, « cette victoire s’est basée complètement sur la force humaine et non pas du tout sur les équipements militaires ».

Un long flash-back défile, ses petits yeux bruns qui se déplacent dans tous les angles de la pièce, se fixant parfois sur un coin avant qu’il ne reprenne la parole. Il le dit avec toute fierté et honneur. « J’étais dans les premiers rangs de l’attaque ». L’armée israélienne était bien mieux équipée que l’armée égyptienne. Les Israéliens possédaient les armes et les appareils les plus sophistiqués de l’époque. Ils possédaient des avions de chasse américains Phantom, qui étaient bien plus perfectionnés que les Mig soviétiques que l’on possédait. Nous n’avions non plus de technologie avancée nous permettant de combattre de manière aisée la nuit, alors que l’ennemi en possédait. Et c’est uniquement en croyant en leur mission que nos combattants ont pu réaliser la victoire.

Pour le général Kamel ainsi que pour les autres guerriers, la bataille réelle a commencé suite à la naksa (défaite de juin 1967). Lorsque le chef de l’Etat a ordonné de faire face à l’ennemi et de libérer les territoires. Notre esprit s’est empli de courage et surtout de vengeance pour récupérer nos droits.

 

La victoire,seul choix possible

Il raconte que lors de cette période, « la vie du combattant égyptien était conditionnée par une seule notion : la victoire. Soit gagner la guerre, soit perdre la vie en cherchant la libération de nos territoires ». Il n’était pas question pour la plupart des combattants de se marier et d’avoir des enfants de peur de laisser éventuellement des veuves et des orphelins. Suite à la naksa, dans leur esprit ne régnait que l’idée de victoire.

Et la foi aussi était là pour leur donner plus de confiance. « Nous étions tous durant cette période proches de Dieu et nous avions tous conscience que nous devons à n’importe quel prix récupérer nos droits même en devenant des martyrs », poursuit Kamel.

Les entraînements ne cessaient donc pas. Jour et nuit, l’armée s’exerçait et n’hésitait pas de temps à autre de faire des opérations de commando contre les forces israéliennes, des opérations qui ont poussé ces dernières à accepter le cessez-le-feu. C’était cette célèbre guerre d’usure comme on l’appelait.

« Le tout était dans le fond bien organisé. Le gouvernement a fait en sorte de diriger toutes les forces et les ressources de l’Etat : humaines, économiques ou d’autres pour réaliser notre but ».

La période précédant l’offensive était aussi bien définie. La première étape était celle de la résistance, on devait recevoir les frappes de l’ennemi sans abandonner nos positions. Ensuite on passait à l’étape suivante, à savoir celle de s’opposer à l’ennemi, et enfin on devait l’épuiser en répondant avec des frappes. Par la suite, ce fut la traversée héroïque et la récupération de notre terre. Rien n’arrivait donc à fragiliser la confiance de ces guerriers qui, pourtant le plus souvent, étaient exposés à des provocations qui, au lieu de les démoraliser, leur donnaient plus de volonté à chasser l’ennemi du sol national. « Parmi les choses qui nous provoquaient sur le front, c’est lorsqu’on voyait les drapeaux israéliens flotter sur la ligne Bar-Lev, le long de la rive orientale du Canal de Suez. D’autre part, les Soviétiques, qui étaient présents auparavant en tant qu’instructeurs militaires, avaient enraciné dans les esprits l’idée que l’armée israélienne est imbattable. Mais, nous avons pu prouver le contraire. Un vrai esprit de guerrier nous orientait, un esprit auquel on croyait et auquel nous avons tenu jusqu’à la victoire malgré les obstacles que nous avons connus ».

Une expérience difficile cependant. Celle de l’encerclement qui a suivi la traversée. La troisième armée de campagne à laquelle il appartenait a été prise à revers suite à une opération israélienne (lire chronologie page 4). Le siège a duré quatre mois et demi. Mais les hommes, ils n’ont pas baissé les bras. Au contraire, leur esprit de combattant n’a pas été touché. « On n’hésitait pas un moment à mener des contre-attaques contre les Israéliens qui nous encerclaient. On était renforcé par l’esprit de la victoire ». Il se souvient d’un soldat blessé par un éclat d’obus et qui est resté à saigner pendant de longues heures avant l’arrivée de l’ambulance. Au moment où les brancardiers l’emportaient, il n’a pas hésité à utiliser son dernier souffle pour lancer des mots de courage à ses camarades. « Ne vous préoccupez pas de ces frappes. Nous serons victorieux et vous resterez fermes là où vous êtes ».

 

Un esprit révolu ?

Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien de cet esprit. Il le reconnaît tristement lui-même. Le ton de sa voix baisse et se laisse à peine entendre. « Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent presque rien de cette guerre, tout ce qu’ils en ont comme idée est que l’Egypte y a réalisé une victoire contre les Israéliens. Un point c’est tout ». Il ne faut pas leur en vouloir, ce n’est pas leur faute.

Il sourit très profondément en se rappelant l’un des soldats qui conduisait son char et qui était en tête de file ; ayant franchi le canal, il s’est arrêté sur une pente ascendante et est descendu de son char pour baiser le sol du Sinaï et son sable, affirmant que cela faisait 6 ans qu’il rêvait d’y mettre le pied.

L’ancien général poursuit désespérément que la responsabilité ne peut pas être jetée sur les nouvelles générations. Pour lui, si les accords de Camp David, conclus entre l’Egypte et Israël, ont leurs points positifs, ils revêtent aussi des aspects négatifs. Il estime que les protocoles et les accords exigent une sorte d’oblitération progressive de la victoire d’octobre. Il faut respecter certaines conditions, dont par exemple le fait de ne pas utiliser le terme « ennemi » pour désigner les Israéliens, mais le remplacer par celui de « l’autre camp ». D’un autre côté, il y a des ordres américains de supprimer des programmes scolaires tout ce qui peut être en lien avec la notion de la résistance ou du djihad, qu’il s’agisse des livres d’histoire ou de ceux de la religion. « Donc, il ne faut pas à mon avis en vouloir aux jeunes. Bien au contraire, il faut avoir pitié d’eux ».

Chaimaa Abdel-Hamid

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Comment les jeunes voient la guerre

Mina Alfi, 18 ans, faculté de polytechnique.

« La victoire du 6 octobre m’inspire l’idée qu’un jour, on peut réaliser une victoire à condition que chacun se réveille et accomplisse son rôle. Autrefois, on aimait notre pays et on cherchait son bien, cela se reflétait sur la simple attitude des gens dans la rue. Personnellement, je vise à réaliser mon rêve en Egypte et non pas ailleurs, et malgré toutes les causes de déception, j’essaierai de réussir dans mon pays qui mérite mon effort ».

   

Hatem Raafat, 20 ans, étudiant.

« Pour moi, la victoire du 6 octobre a fait retrouver aux Egyptiens leur dignité perdue en 1967. Bien que je n’aie pas vécu cette époque, je sens de la fierté et de la joie chaque fois que cette victoire est évoquée. C’est tout à fait le contraire de ce que vivent maintenant la plupart des jeunes, y compris moi-même. On vise à émigrer. Nous, les étudiants, on ne pense ni à acquérir des connaissances ni à développer nos capacités, mais on apprend par cœur pour obtenir le diplôme et chercher comment quitter le pays».

 

Mohamad Waguih, 21 ans, faculté de commerce.

« La source principale de ce qu’on sait à propos du 6 octobre réside dans les films. On n’a pas réussi à investir cette victoire. Regardez comment les Etats-Unis exploitent la mémoire du 11 septembre et la France fête sa révolution. En Egypte, on n’est pas intéressé par l’événement en lui-même, parce qu’on ne le sent pas. L’écart entre le sentiment que les générations du 6 octobre avaient et le nôtre est tellement grand ! Les rêves s’évaporent, les conditions économiques sont terribles, on recule alors que notre ennemi nous a devancés de 100 ans. Je ne suis pas avec l’idée d’une disparition du sentiment d’appartenance, je vois que ça existe mais caché au fond de chacun de nous ». 

 

Ahmad Sabri, 24 ans, ingénieur.

« La mémoire du 6 octobre évoque en moi des sentiments de fierté et de paralysie en même temps. On parle beaucoup de cet événement parce qu’on est incapable de réaliser une victoire pareille actuellement, donc on met l’accent sur ce qu’on a fait et non pas ce qu’on a à faire. On manque de plan clair. Dès ma naissance, je n’ai rien vécu dont je pourrais être fier et par la suite, je ne ressens pas d’appartenance. Ma génération s’est trouvée dans un contexte où la corruption règne, l’espérance manque et un leader ayant la capacité d’influence sur les gens est absent, ce qui n’était pas le cas des Egyptiens à l’époque du 6 octobre ».

 

Passant Hassan, 27 ans, pharmacienne.

« Nostalgie, c’est ce que je sens à l’égard de l’esprit d’octobre pour faire remuer l’eau stagnante. Malgré des crises telles que Doweiqa et le naufrage du ferry Al-Salam, on est encore passif. Pas de projet commun, le sentiment d’appartenance se retire en faveur de la montée de l’individualisme, ce qui a créé une ambiance de déception générale, mais cela ne doit pas être un prétexte pour s’arrêter de lutter pour nos rêves ».

 

Chahinaz Abdel-Salam, 30 ans, membre de Kéfaya.

« Cette victoire ne me représente rien du tout, j’ai même des doutes concernant la véracité de cette victoire qui nous bloque maintenant. On doit se concentrer sur l’actualité, ce que l’Egypte vit maintenant est une catastrophe, un grand échec à tous les niveaux. Le régime vit encore sur cette victoire, il n’a pas bougé depuis, on subit des échecs successifs à cause des choix du régime qui était en place et qui n’a pas réussi à exploiter cette victoire, le traité de paix avec les Israéliens était injuste. Sans oublier le renoncement par l’Egypte à son rôle régional puis la corruption actuelle. Tout cela nous a conduit à l’état dont on souffre maintenant. On a besoin d’une reconstruction ».

Propos recueillis par
 Mavie Maher

 




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