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Semaine du 8 au 14 octobre 2008, numéro 735

 

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Dossier

Guerre d’Octobre 1973. 35 ans après la glorieuse victoire militaire, c’est le désenchantement. La vision faite de loyauté et de sens civique est désormais remplacée par un individualisme qui privilégie les intérêts particuliers et ignore ceux de la nation. 

Un esprit a retrouver 

Un jour d’automne naissant comme un autre ? Dans les rues du Caire, c’est une certaine accalmie. On est en plein Ramadan et le rythme est loin d’être trépident à part l’idée de devoir rentrer tôt pour l’iftar. Puis, c’est une sorte de rumeur diffuse qui gagne la ville. Elle est au départ impossible à vérifier. Les passants s’arrêtent devant les magasins et kiosques qui ont des postes radio et écoutent : les forces armées égyptiennes ont commencé la guerre de libération. Elles ont franchi le Canal de Suez et démantelé la ligne Bar-Lev, jugée imprenable par l’ennemi. Un mélange de joie et d’incrédulité circule. Est-ce vrai ? Est-ce une véritable guerre ? Dans l’esprit des Egyptiens, on n’a guère oublié juin 1967 synonyme de défaite honteuse. Or voici que l’heure de la revanche est arrivée, celle de la libération. On relève la tête. Les troupes ont pu prendre position sur l’autre rive. Et c’est tout un processus qui est né. Au départ, c’est la première défaite d’Israël dans son histoire, de quoi mettre fin à l’arrogance de cet Etat. Une action militaire que d’aucuns pourraient juger limitée. Juste une traversée. L’occupation ou plutôt la récupération de la rive orientale du Canal de Suez. Mais la donne change à tous les niveaux, militaire, stratégique et politique. Le 22 octobre 1973, c’est la résolution 338 du Conseil de sécurité qui impose le cessez-le-feu et ouvre la voie à ce qu’on appellera par la suite le processus de paix.

Tout a changé en Egypte. C’est surtout un nouvel esprit qui est né ou qui s’est manifesté, c’est « l’esprit d’octobre », comme on l’appelle, fait d’assurance, de solidarité et de citoyenneté. Une sorte de miracle au quotidien. « Nous sommes restés une dizaine de jours après la guerre sans qu’aucun vol ne soit commis. Les commissariats de police chômaient sur ce point. Plus de queues bruyantes devant les coopératives de consommation. L’Egypte a vécu de manière spontanée une période d’apaisement », se souvient Abdou Moubacher, journaliste et correspondant militaire à Al-Ahram. La mobilisation était alors à son comble. Chacun faisait son devoir de citoyen. « On a vu un nombre énorme de volontaires se joindre à la résistance populaire, opérant dans les différents lieux, aéroports, gares. Un nombre impressionnant faisait don du sang. Il y avait un million de soldats. 5 millions de familles. Un conscrit par famille », souligne de son côté le politologue Magdi Moustapha.

Une action bien préparée

Ce sursaut, venu rompre avec une sorte de laisser-aller ou apathie, représentait du nouveau. Mais il est sûr qu’au-delà de cette action au moment même de la guerre, il y a une préparation à tous les niveaux qui a permis la victoire face à un ennemi surarmé et bien soutenu par l’Amérique.

Franchir le canal et démanteler la ligne Bar-Lev a exigé une préparation tactique et stratégique, des manœuvres, des essais. Tout un système mis en marche. La stratégie de la traversée, le choix du Ramadan pour mener l’opération, un jour de fête religieuse en Israël, Yom Kippour. En fait, la tradition faisait croire à une sorte d’apathie des Egyptiens pendant le Ramadan. Prendre l’ennemi par surprise dénotait d’une intelligence tactique.

C’est-à-dire que cet esprit emblématique était basé sur une logique et surtout une vision.

Qu’en est-il 35 ans après ? La situation paraît des plus dérangeantes : des incendies en série de monuments de grande valeur  comme le Conseil consultatif et le Théâtre national avec une question en filigrane : qui en veut à l’histoire de l’Egypte ? L’éboulement de Doweiqa avec un million de victimes. Une corruption qui s’étend comme une gangrène avec de grands capitalistes, des députés de surcroît impliqués dans des scandales financiers et de mœurs, voire des assassinats, des tensions ... un état des lieux inquiétant.

L’absence d’un but national

« Il y a une différence entre une nation en guerre et une autre qui ne l’est pas. Dans le premier cas, les citoyens ont le même sentiment : dignité, fierté, vengeance, libération du territoire », souligne Moubacher. Mais la guerre est-elle le seul moyen d’assurer une vision de l’avenir ? En fait, l’Egypte moderne a vécu dans le cadre d’une lutte nationale permanente de la Révolution de 1919 jusqu’à la guerre d’octobre en passant par le 23 juillet 1952, les événements de 1956, la nationalisation du Canal de Suez, l’agression tripartite ... La stabilité devait être instaurée par la suite. Mais l’on ne comprend pas que la mobilisation ne se fasse pas dans un autre contexte comme celui de la construction d’un Etat, d’une société.

Pour Magdi Moustapha, il n’est pas impossible que les « peuples perdent confiance en eux-mêmes et en leur histoire. Mais cela ne les incrimine pas autant que les pratiques qui ont abouti à cela ». Ce politologue, membre du Centre d’études arabes et africaines, pointe du doigt la politique d’ouverture économique d’Anouar Al-Sadate. Si Sadate a été le héros de la traversée héroïque, il a été par la suite le héraut d’une politique basée sur un développement capitaliste anarchique. Un « enrichissez-vous » qui a fait tort notamment à la moyenne et petite bourgeoisie. « La plupart des martyrs de la guerre appartenait à cette classe, paysans, enseignants, petits commerçants, fonctionnaires, ingénieurs. Leurs enfants n’ont guère profité des fruits de ce libéralisme économique. Voire il leur a porté atteinte ». Résultat : un changement d’attitude, de mœurs et de valeur. Les Egyptiens ont renoncé à ce qu’ils avaient d’authentique. Comme le dit Magdi, la première réaction était le départ vers les pays arabes notamment ceux du Golfe. « Une perte de valeur s’ensuivit. De nombreux Egyptiens ont acquis des valeurs bédouines, de la cupidité et cette idée de : après moi le déluge ». Il relève par exemple qu’à la fin des années 1970, les ingénieurs ont fait une grève pour réclamer la suppression de leur nomination obligatoire au gouvernement. « Aujourd’hui, la plupart des ingénieurs sont des chômeurs et ne trouvent pas d’emploi au secteur public ».

Les choses ont évolué par la suite, les pays du Golfe ne sont plus devenus l’eldorado rêvé. Résultat : augmentation de l’inflation et du chômage. De plus selon le politologue, les nouvelles tendances médiatiques ont introduit un nouveau mode de vie fait de consumérisme  et d’esprit individualiste. Les jeunes en fait s’interrogent : on a fait tout ce qu’on nous a exigé : obtenu des diplômes, accompli le service militaire, mais on n’a rien reçu en contrepartie, même le minimum : travail, logement et mariage. « Une atmosphère de déception a approfondi l’individualisme et réduit l’esprit de l’appartenance et de loyauté. La fidélité bas de gamme a vu le jour, celle à l’égard d’un club de foot ou d’une chanteuse ... ». Cette vision de Magdi Moustapha est partagée par de nombreux analystes et observateurs de la scène actuelle en Egypte. Cette cohésion et l’existence d’un but à réaliser, qui concerne l’ensemble de la nation, ont été remplacées par beaucoup d’opportunisme s’ajoutant à beaucoup de laisser-aller.

Retrouver cet esprit d’octobre est plus ou moins difficile. L’histoire n’est pas une éternelle répétition comme le soutiennent certains historiens. Mais au-delà de la réalité propre à chaque événement et chaque temps, il y aurait des motivations permettant le sursaut qui mène à dépasser les crises aiguës. Ainsi pour Hussein Abdel-Razeq, secrétaire général du Rassemblement progressiste unioniste (gauche), c’est au plus profond de la crise qu’émergea cet esprit qui mena à la guerre d’octobre. « Lorsque Nasser démissionna au lendemain de la défaite du 5 juin 1967, le peuple est sorti de manière inédite, une vraie marée humaine, lui demandant de rester pour éliminer les séquelles de l’agression. Ce sursaut populaire spontané a été le début d’une réunification du peuple et une charge donnée au commandement politique ».

L’action, explique-t-il, n’était pas une simple mobilisation ou préparation, mais tout un ensemble. « Eliminer les conséquences de l’agression par l’action politique, en agissant sur le plan international, en reconstruisant les Forces armées, en assurant un développement et en modernisant le secteur public », relève Abdel-Razeq. En fait, la plupart des historiens et observateurs mettent en avant cette somme de réalisations pour expliquer ce qui s’est passé lors de la guerre. Un sentiment de lutte d’un côté et une volonté de progresser et d’édifier un Etat qui s’était effondré en juin 1967 de l’autre. Un sorte de déterminisme s’est imposé. Pour Abdel-Razeq, cet état des lieux s’est imposé à Sadate qui, au départ, songeait à une solution avec l’aide des Etats-Unis.

Au-delà, il est clair qu’un sursaut doit venir pour redresser l’état actuel des choses, cette démission que l’on ressent. Aujourd’hui, il n’est pas question de guerre mais de mettre fin à des intérêts incompatibles avec ceux de la nation. La question est donc de favoriser une insertion des citoyens dans la vie politique et dans la prise de décision. C’est-à-dire de mettre en pratique un pluralisme théorique. « La seule approche pour récupérer cet esprit est d’imposer une transformation démocratique en Egypte. Tant qu’il existe des individus, des cliques qui s’emparent de tout dans le pays, nous continuerons à vivre cette situation, voire elle se dégradera », dit Abdel-Razeq. Une alternance au pouvoir, des élections libres et intègres permettront selon lui d’aller dans la bonne direction.

Un vœu pieux ? De toute façon, Moubacher a lui un point de vue : « L’esprit d’octobre est lié à la guerre d’Octobre. Nous ne le vivrons pas tous les jours. Ce n’est pas en décembre qu’on revivra octobre, ni en 2008 qu’on revivra 1973 » ... .

Ahmed Loutfi
Aliaa Al-Korachi

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Des étapes dans une guerre surprise 

— Mai et août : Les exercices militaires effectués par les troupes égyptiennes sur la rive ouest du canal mobilisent l’armée israélienne avec un coût de 10 millions de dollars à chaque fois.  

— Fin septembre : Les manœuvres égyptiennes se multiplient près du Canal de Suez et des mouvements sont observés à la frontière syrienne. Les renseignements israéliens ne jugent cependant pas plausible une attaque sans l’armement et l’assistance soviétiques, les experts soviétiques dans l’armée égyptienne ayant été expulsés d’Egypte par Sadate.  

— 6 octobre : L’armée égyptienne franchit le Canal de Suez prenant au dépourvu les troupes israéliennes qui stationnaient dans le Sinaï depuis la défaite de juin 1967. Les troupes égyptiennes pénétrèrent sur 15 kilomètres dans le désert du Sinaï.

Les Syriens lancent au même moment 3 divisions blindées et 1 000 chars sur le plateau du Golan, également occupé par les Israéliens depuis 1967.

— 7 octobre : Israël ne parvient pas à contenir les Egyptiens dans le Sinaï. Une contre-offensive tentée échoue. Tout le poids de l’aviation est mis sur le front syrien. Les Syriens parviennent à proximité du lac de Tibériade mais sont contenus et le front se stabilise. 

— 8 octobre : Le gouvernement israélien, se trouvant en difficulté face à l’attaque égypto-syrienne, menace d’utiliser l’arme nucléaire . 

— 9 octobre : Golda Meir lance un appel « Sauvez Israël » et les Etats-Unis répondent à cet appel en envoyant des armes à l’Etat hébreu. L’arrivée des nouveaux réservistes israéliens et de nouvelles armes américaines fait que les Israéliens parviennent à bloquer l’offensive syrienne. 

— 10 octobre : Israël pousse les Syriens au-delà de la Purple Line (ligne pourpre), la frontière d’avant la guerre. 

— 11 au 14 octobre : Les troupes israéliennes poussent les Syriens à 40 km de la banlieue de Damas. Le roi Hussein de Jordanie décide alors que la situation exige l’intervention de son armée. Par ailleurs, l’Iraq expédia quelque 30 000 hommes, 500 chars d’assaut et 700 APC. Les efforts combinés des armées arabes empêchèrent Israël d’avancer davantage. 

— 15 et 16 octobre : Les troupes blindées israéliennes dirigées par Ariel Sharon repassent le Canal de Suez dans l’autre sens et établissent une tête de pont, alors que l’armée égyptienne a gardé ses positions sur la péninsule du Sinaï. 

— 17 octobre : Les pays arabes décident d’imposer un embargo sur le pétrole à destination des Etats occidentaux. 

— 22 octobre : Le Conseil de sécurité de l’Onu adopte la résolution 338 qui  réaffirme la validité de la résolution 242 de 1967 (stipulant le retrait israélien des territoires arabes occupés en juin 1967) et appelle toutes les parties en conflit à un cessez-le-feu immédiat. Le cessez-le-feu devient effectif douze heures plus tard, à 19 heures sur le terrain, à la tombée de la nuit.  

— 11 novembre : Israéliens et Egyptiens signent un accord de désengagement au kilomètre 101, suite auquel les Israéliens se retirent de la position occupée sur la rive ouest du Canal.

 




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