Guerre d’Octobre 1973.
35 ans après la glorieuse victoire militaire, c’est le
désenchantement. La vision faite de loyauté et de sens
civique est désormais remplacée par un individualisme qui
privilégie les intérêts particuliers et ignore ceux de la
nation.
Un esprit a retrouver
Un jour d’automne naissant comme un autre ? Dans les rues du
Caire, c’est une certaine accalmie. On est en plein Ramadan
et le rythme est loin d’être trépident à part l’idée de
devoir rentrer tôt pour l’iftar. Puis, c’est une sorte de
rumeur diffuse qui gagne la ville. Elle est au départ
impossible à vérifier. Les passants s’arrêtent devant les
magasins et kiosques qui ont des postes radio et écoutent :
les forces armées égyptiennes ont commencé la guerre de
libération. Elles ont franchi le Canal de Suez et démantelé
la ligne Bar-Lev, jugée imprenable par l’ennemi. Un mélange
de joie et d’incrédulité circule. Est-ce vrai ? Est-ce une
véritable guerre ? Dans l’esprit des Egyptiens, on n’a guère
oublié juin 1967 synonyme de défaite honteuse. Or voici que
l’heure de la revanche est arrivée, celle de la libération.
On relève la tête. Les troupes ont pu prendre position sur
l’autre rive. Et c’est tout un processus qui est né. Au
départ, c’est la première défaite d’Israël dans son
histoire, de quoi mettre fin à l’arrogance de cet Etat. Une
action militaire que d’aucuns pourraient juger limitée.
Juste une traversée. L’occupation ou plutôt la récupération
de la rive orientale du Canal de Suez. Mais la donne change
à tous les niveaux, militaire, stratégique et politique. Le
22 octobre 1973, c’est la résolution 338 du Conseil de
sécurité qui impose le cessez-le-feu et ouvre la voie à ce
qu’on appellera par la suite le processus de paix.
Tout a changé en Egypte. C’est surtout un nouvel esprit qui
est né ou qui s’est manifesté, c’est « l’esprit d’octobre »,
comme on l’appelle, fait d’assurance, de solidarité et de
citoyenneté. Une sorte de miracle au quotidien. « Nous
sommes restés une dizaine de jours après la guerre sans
qu’aucun vol ne soit commis. Les commissariats de police
chômaient sur ce point. Plus de queues bruyantes devant les
coopératives de consommation. L’Egypte a vécu de manière
spontanée une période d’apaisement », se souvient Abdou
Moubacher, journaliste et correspondant militaire à Al-Ahram.
La mobilisation était alors à son comble. Chacun faisait son
devoir de citoyen. « On a vu un nombre énorme de volontaires
se joindre à la résistance populaire, opérant dans les
différents lieux, aéroports, gares. Un nombre impressionnant
faisait don du sang. Il y avait un million de soldats. 5
millions de familles. Un conscrit par famille », souligne de
son côté le politologue Magdi Moustapha.
Une action bien préparée
Ce sursaut, venu rompre avec une sorte de laisser-aller ou
apathie, représentait du nouveau. Mais il est sûr qu’au-delà
de cette action au moment même de la guerre, il y a une
préparation à tous les niveaux qui a permis la victoire face
à un ennemi surarmé et bien soutenu par l’Amérique.
Franchir le canal et démanteler la ligne Bar-Lev a exigé une
préparation tactique et stratégique, des manœuvres, des
essais. Tout un système mis en marche. La stratégie de la
traversée, le choix du Ramadan pour mener l’opération, un
jour de fête religieuse en Israël, Yom Kippour. En fait, la
tradition faisait croire à une sorte d’apathie des Egyptiens
pendant le Ramadan. Prendre l’ennemi par surprise dénotait
d’une intelligence tactique.
C’est-à-dire que cet esprit emblématique était basé sur une
logique et surtout une vision.
Qu’en est-il 35 ans après ? La situation paraît des plus
dérangeantes : des incendies en série de monuments de grande
valeur comme le Conseil consultatif et le Théâtre
national avec une question en filigrane : qui en veut à
l’histoire de l’Egypte ? L’éboulement de Doweiqa avec un
million de victimes. Une corruption qui s’étend comme une
gangrène avec de grands capitalistes, des députés de
surcroît impliqués dans des scandales financiers et de
mœurs, voire des assassinats, des tensions ... un état des
lieux inquiétant.
L’absence d’un but national
« Il y a une différence entre une nation en guerre et une
autre qui ne l’est pas. Dans le premier cas, les citoyens
ont le même sentiment : dignité, fierté, vengeance,
libération du territoire », souligne Moubacher. Mais la
guerre est-elle le seul moyen d’assurer une vision de
l’avenir ? En fait, l’Egypte moderne a vécu dans le cadre
d’une lutte nationale permanente de la Révolution de 1919
jusqu’à la guerre d’octobre en passant par le 23 juillet
1952, les événements de 1956, la nationalisation du Canal de
Suez, l’agression tripartite ... La stabilité devait être
instaurée par la suite. Mais l’on ne comprend pas que la
mobilisation ne se fasse pas dans un autre contexte comme
celui de la construction d’un Etat, d’une société.
Pour Magdi Moustapha, il n’est pas impossible que les «
peuples perdent confiance en eux-mêmes et en leur histoire.
Mais cela ne les incrimine pas autant que les pratiques qui
ont abouti à cela ». Ce politologue, membre du Centre
d’études arabes et africaines, pointe du doigt la politique
d’ouverture économique d’Anouar Al-Sadate. Si Sadate a été
le héros de la traversée héroïque, il a été par la suite le
héraut d’une politique basée sur un développement
capitaliste anarchique. Un « enrichissez-vous » qui a fait
tort notamment à la moyenne et petite bourgeoisie. « La
plupart des martyrs de la guerre appartenait à cette classe,
paysans, enseignants, petits commerçants, fonctionnaires,
ingénieurs. Leurs enfants n’ont guère profité des fruits de
ce libéralisme économique. Voire il leur a porté atteinte ».
Résultat : un changement d’attitude, de mœurs et de valeur.
Les Egyptiens ont renoncé à ce qu’ils avaient d’authentique.
Comme le dit Magdi, la première réaction était le départ
vers les pays arabes notamment ceux du Golfe. « Une perte de
valeur s’ensuivit. De nombreux Egyptiens ont acquis des
valeurs bédouines, de la cupidité et cette idée de : après
moi le déluge ». Il relève par exemple qu’à la fin des
années 1970, les ingénieurs ont fait une grève pour réclamer
la suppression de leur nomination obligatoire au
gouvernement. « Aujourd’hui, la plupart des ingénieurs sont
des chômeurs et ne trouvent pas d’emploi au secteur public
».
Les choses ont évolué par la suite, les pays du Golfe ne
sont plus devenus l’eldorado rêvé. Résultat : augmentation
de l’inflation et du chômage. De plus selon le politologue,
les nouvelles tendances médiatiques ont introduit un nouveau
mode de vie fait de consumérisme et d’esprit
individualiste. Les jeunes en fait s’interrogent : on a fait
tout ce qu’on nous a exigé : obtenu des diplômes, accompli
le service militaire, mais on n’a rien reçu en contrepartie,
même le minimum : travail, logement et mariage. « Une
atmosphère de déception a approfondi l’individualisme et
réduit l’esprit de l’appartenance et de loyauté. La fidélité
bas de gamme a vu le jour, celle à l’égard d’un club de foot
ou d’une chanteuse ... ». Cette vision de Magdi Moustapha
est partagée par de nombreux analystes et observateurs de la
scène actuelle en Egypte. Cette cohésion et l’existence d’un
but à réaliser, qui concerne l’ensemble de la nation, ont
été remplacées par beaucoup d’opportunisme s’ajoutant à
beaucoup de laisser-aller.
Retrouver cet esprit d’octobre est plus ou moins difficile.
L’histoire n’est pas une éternelle répétition comme le
soutiennent certains historiens. Mais au-delà de la réalité
propre à chaque événement et chaque temps, il y aurait des
motivations permettant le sursaut qui mène à dépasser les
crises aiguës. Ainsi pour Hussein Abdel-Razeq, secrétaire
général du Rassemblement progressiste unioniste (gauche),
c’est au plus profond de la crise qu’émergea cet esprit qui
mena à la guerre d’octobre. « Lorsque Nasser démissionna au
lendemain de la défaite du 5 juin 1967, le peuple est sorti
de manière inédite, une vraie marée humaine, lui demandant
de rester pour éliminer les séquelles de l’agression. Ce
sursaut populaire spontané a été le début d’une
réunification du peuple et une charge donnée au commandement
politique ».
L’action, explique-t-il, n’était pas une simple mobilisation
ou préparation, mais tout un ensemble. « Eliminer les
conséquences de l’agression par l’action politique, en
agissant sur le plan international, en reconstruisant les
Forces armées, en assurant un développement et en
modernisant le secteur public », relève Abdel-Razeq. En
fait, la plupart des historiens et observateurs mettent en
avant cette somme de réalisations pour expliquer ce qui
s’est passé lors de la guerre. Un sentiment de lutte d’un
côté et une volonté de progresser et d’édifier un Etat qui
s’était effondré en juin 1967 de l’autre. Un sorte de
déterminisme s’est imposé. Pour Abdel-Razeq, cet état des
lieux s’est imposé à Sadate qui, au départ, songeait à une
solution avec l’aide des Etats-Unis.
Au-delà, il est clair qu’un sursaut doit venir pour
redresser l’état actuel des choses, cette démission que l’on
ressent. Aujourd’hui, il n’est pas question de guerre mais
de mettre fin à des intérêts incompatibles avec ceux de la
nation. La question est donc de favoriser une insertion des
citoyens dans la vie politique et dans la prise de décision.
C’est-à-dire de mettre en pratique un pluralisme théorique.
« La seule approche pour récupérer cet esprit est d’imposer
une transformation démocratique en Egypte. Tant qu’il existe
des individus, des cliques qui s’emparent de tout dans le
pays, nous continuerons à vivre cette situation, voire elle
se dégradera », dit Abdel-Razeq. Une alternance au pouvoir,
des élections libres et intègres permettront selon lui
d’aller dans la bonne direction.
Un vœu pieux ? De toute façon, Moubacher a lui un point de
vue : « L’esprit d’octobre est lié à la guerre d’Octobre.
Nous ne le vivrons pas tous les jours. Ce n’est pas en
décembre qu’on revivra octobre, ni en 2008 qu’on revivra
1973 » ... .
Ahmed
Loutfi
Aliaa
Al-Korachi