Profil.
Kamal Soliman qui a incarné, notamment, le roi Lear et Jean
Valjean ainsi que des rôles de composition au cinéma, est un
passionné, pour lequel jouer c’est vivre.
L’acteur et son double
L’originalité
se lit dans son regard et expression du premier coup. Est-ce
le charisme de l’acteur et du comédien, celui de la
personnalité même, ou un mélange des deux ? Avoir du
caractère et de la présence est certainement constitutif de
l’acteur, une sorte d’éducation qu’il se donne, mais avec
Kamal Soliman, cela émane de son être. Une impression ou une
réalité ? Si on l’a connu une première fois sous les traits
de Jean Valjean, dans Les Misérables de Victor Hugo, on peut
avoir été sous la coupe et l’effet de ce personnage de
légende. Certains héros d’ouvrages littéraires ou de fiction
en général restent dans la postérité et rivalisent avec les
personnalités historiques. Ils sont bien emblématiques, ces
personnages. Quoi qu’il en soit, Soliman est l’un de ceux
qui font bien ce va-et-vient entre la vie et « l’illusion
comique » si l’on peut dire.
Il est sur les planches ou devant les caméras, le regard
revêtant à chaque fois une expression différente. Une
vocation qu’il a choisie depuis qu’il était très jeune
jouant avec la troupe du théâtre universitaire. Mais la
réalité a parfois ses lois. Il faut vivre et travailler. Il
le fera et abandonnera la scène, à regret évidemment, avant
de décider d’y revenir. Il a fait des études à l’Institut
d’art dramatique, une vraie gageure puisqu’il travaillait
aussi et bien loin, sur la mer Rouge. Pour la dernière année
d’études, en 1984, il décida de se consacrer et il obtint
son diplôme. Désormais, il sera et décidera d’être le
professionnel contre vents et marées. C’est le début du
périple, deux ans avec Mohamad Radi dans « L’évasion de
l’hospice des fous ». Le cinéma avec Raafat Al-Mihi, Mohamad
Fadel et Barakat. Un choix éclectique si l’on peut dire et
qui marquera sa carrière en quelque sorte. Pour lui, il
s’agira toujours de qualité plutôt que de quantité. Cela ne
nourrit pas toujours son homme, le reconnaît-il, d’où la
deuxième fugue. Elle est sentimentale aussi. Marié à une
Hollandaise, il est parti aux Pays-Bas. Il revint pour
travailler au Centre culturel néerlandais pendant neuf ans,
de la stabilité qui lui permet de reprendre sa carrière : et
c’est sous le même signe, celui de l’élitisme. On le voit
avec Soad Hosni et Ahmad Zaki dans Al-Daraga al-talta
(tribune de troisième classe) réalisé par Chérif Arafa et
dans Al-Sada al-rigal (messieurs les hommes) de Raafat
Al-Mihi, et Qafas al-harim (le harem) de Hussein Kamal.
Et le théâtre dans tout ça ? Evidemment, les personnages
dramatiques sont son alter ego. Non qu’il rejette le cinéma
où il figure en tant qu’acteur de composition, mais à cause
des affinités électives avec des personnages à la nature
complexe. « Je me retrouve avec les personnalités complexes
ayant de grandes dimensions. Je ressens du plaisir à les
jouer. Je n’interprète aucun rôle sur scène à moins d’en
subir la jouissance. Je ne le fais pas pour des raisons
matérielles ». Le théâtre est donc l’aboutissement,
l’apothéose, ce qui correspond le plus à son moi et qu’on
relève même dans son discours. Evidemment, il n’est pas
question de grande éloquence, mais d’une philosophie, une
manière d’être qui transcende l’immédiat avec une approche
qui est très humaine. D’où une diversité dans le répertoire.
Des personnages comme le roi Lear, Jean Valjean et Aston
dans Le Gardien, de Harold Pinter, constituent pour lui ce
contact avec une humanité riche dans le sens tragique ou
philosophique. Au départ, il a fait partie du « Théâtre
ambulant », ce groupe du théâtre de l’Etat qui allait porter
l’art dramatique un peu partout dans le pays. Ensuite, ce
fut le théâtre d’avant-garde et le théâtre national. Son
approche est faite, tout d’abord, d’étude du personnage
qu’il va interpréter. Cela passe par plusieurs étapes. Tout
d’abord, une documentation historique concernant la période
où l’œuvre a été écrite. Ensuite, c’est une initiation au
personnage, son aspect physique et environnement matériel,
la dimension sociale et la profondeur psychologique, sans
oublier les rapports qu’il entretient avec les autres
personnages.
Une vision qui lui permet de situer le rôle et donc la
technique du jeu, de l’intonation au geste. A part Les
Misérables, il a joué L’Avare de Molière, dans Antigone de
Jean Anouilh et dans Huis clos de Sartre, en plus d’une
adaptation très originale de L’Amant de Marguerite Duras. A
présent, il attend une nouvelle présentation du Gardien de
Pinter. Et le cinéma ? Pourquoi pas, mais aussi une attente
de la qualité. Adel Imam, avec lequel il a joué des rôles
dans des films, le lui a bien dit : « Vous n’avez pas l’air
de vouloir chercher fortune ».
Au-delà, Amal Soliman relève finalement que son mot d’ordre
est celui d’un acteur russe : « Je ne joue pas comme au
cinéma, je ne joue pas comme au théâtre, je joue comme dans
la vie ».
Ahmed
Loutfi