Sœur Emmanuelle. Elle est partie sans bruit cette semaine à la veille de son centième anniversaire. Appelée fée des chiffonniers au Moqattam, où elle a passé 22 ans, son décès a brisé les cœurs de ceux qui l’ont côtoyée. Témoignages.

 

Adieu << Ableti >>

 

«aujourd’hui, on n’a plus le droit de rester dans son petit appartement à regarder la télévision, à verser des larmes sur l’un ou l’autre et puis on l’oublie. On doit partager et comprendre que sur cette terre, nous sommes tous des frères et que si tu aimes tes enfants, tu dois aussi t’intéresser aux enfants du monde ». Ces paroles de sœur Emmanuelle reflètent sa philosophie. Cette femme de cœur et d’action a voué sa vie au service des plus pauvres. Forte et résistante, elle travaillait sans répit avec un seul sentiment au cœur : venir en aide aux plus démunis. Elle décide de s’installer là où la misère ravageait le plus la terre et les hommes, relevant tous les défis pour combattre la misère.

Sœur Emmanuelle nous a quittés sans bruit le 20 octobre à la veille de son centième anniversaire. Durant toute sa vie, elle avait puisé son inlassable énergie dans sa foi en Dieu et comme elle l’a toujours dit « dans ma foi en l’homme ». Aujourd’hui, son association offre des services à plus de 70 000 enfants dans le monde et continue à venir en aide aux familles nécessiteuses dans les régions oubliées. « J’ai 99 ans, je ne vivrai pas encore 99 ans. Mais quand je serai partie, c’est vous qui serez là, pour aider des milliers d’enfants dans le monde », tel a été son seul souhait, celui de voir son action se poursuivre quand elle ne fera plus partie de ce monde.

C’est en 1971 que la religieuse avait pris cette audacieuse décision de s’installer définitivement en Egypte. C’est lors de sa première visite dans le pays qu’elle éprouve un véritable coup de foudre pour l’Egypte et qu’elle décide de s’engager pour les plus pauvres. Elle vient donc s’installer dans les bidonvilles de Ezbet Al-Nakhl, avec les chiffonniers. « Vivre, c’est agir, yalla en avant ! », répétait-elle à ceux qui l’aidaient dans son action.

Ce mot d’ordre « yalla » était l’appel irrésistible d’une âme qui n’a jamais cessé d’aimer.

« Je ne pourrai jamais oublier sa détermination et sa capacité de défier tous les obstacles. Rien ne pouvait l’empêcher d’atteindre son objectif », se rappelle père Samaane, prêtre du monastère de Samaane Al-Kharraz, situé au Moqattam. Pendant plus d’un quart de siècle, père Samaane a eu cette chance de côtoyer sœur Emmanuelle et l’a soutenue dans son travail avec les chiffonniers du quartier. « Elle n’a jamais agi en tant que visiteuse de passage ni en tant qu’étrangère venue pour observer les conditions des gens et leur proposer quelques aides ou quelques projets. Bien au contraire, elle a tout laissé derrière elle et est venue habiter parmi les chiffonniers dans une cabane modeste, partageant leurs souffrances et leurs quotidiens », rapporte père Samaane.

C’est ainsi qu’elle a réussi dès le premier jour à surmonter tous les obstacles et vaincre leurs cœurs.

 

Des humains avant tout

Ici, on l’a surnommée « Ableti » (notre grande sœur). Et dès qu’elle commençait sa tournée quotidienne dans les ruelles boueuses de Moqattam, tous les enfants la suivaient comme une ombre. Son visage ridé, son regard scintillant derrière ses larges lunettes, avec le sourire aux lèvres, son foulard et sa galabiya grise, ses tennis usées, on reconnaissait sans peine sa silhouette. Elle était convaincue que tout devait commencer par l’éducation. Elle décide donc de construire des écoles privées pour les enfants de ces bidonvilles. Mais elle ne tarde pas à leur ouvrir des dispensaires, des centres de loisirs, des classes d’alphabétisation, une série de projets soutenus par des dons qu’elle avait collectés, profitant de ses relations dans les quatre coins du monde. Or, le plus grand exploit a été de construire à une grande échelle des habitations décentes, les séparant des lieux où sont triées les immondices.

« Les chiffonniers avaient l’habitude d’occuper le même espace où s’entassent les ordures. C’est là où ils dormaient, nourrissaient leurs enfants et passaient tout leur temps. Sœur Emmanuelle a été la première à introduire l’idée de séparer les hangars où l’on trie les déchets du lieu d’habitation », explique Youssef, l’un des collaborateurs du groupe Banat Mariam (les filles de Marie), fondé par sœur Emmanuelle. Et au cours de quelques années, les simples cabanes laissaient place à des maisons plus modernes construites en béton, comprenant des toilettes, et respectant les besoins humains de cette population laissée-pour-compte.

Nourrir, soigner, former professionnellement, ses rêves étaient sans limites. « Elle était fortement convaincue que l’Egypte sera le berceau de son action », explique père Thomas, prêtre catholique qui l’a connue de près. Débordant d’amour et d’énergie, elle avait cet art de lutter pour réaliser ses objectifs, même si la mission semblait pour tous impossible au départ. Père Thomas, qui l’avait souvent accompagnée dans son travail à Ezbet Al-Nakhl, s’étonnait de son dynamisme. « Ce bidonville a été construit sur un terrain agricole, avec une population croissante venue des zones rurales. Les habitations anarchiques se construisaient à une grande vitesse, aucune planification, ni services. Les gens n’avaient pas droit à l’eau potable, étaient presque tous au chômage ou travaillaient comme journaliers », confie père Thomas. Elle leur a proposé des programmes de formation professionnelle. En collaboration avec les églises du quartier, elle parvient à lancer des projets de santé, d’éducation et de protection sociale. Elle confie Ezbet Al-Nakhl aux mains des religieuses de Sainte-Marie pour mieux se consacrer aux « zabbalines » de Moqattam.

Elle était surnommée, à l’époque, la sainte des chiffonniers. C’est là où elle rencontre en 1976 la sœur Sara Ayyoub, la supérieure des religieuses de Béni-Souef, qui va aider sœur Emmanuelle tout le long de son parcours en Egypte. C’est bien grâce à sœur Sara qu’elle parvient à communiquer avec les habitants de cette région. La présence de Sara va faciliter la mission de sœur Emmanuelle, puisqu’elle parlait la même langue et comprenait les mentalités. Ce qui a permis à sœur Emmanuelle, grâce à son charisme, de récolter plus de dons et donc de lancer plus de projets. 

« J’avais l’habitude de l’appeler régulièrement en France pour la tenir informée de nos projets en Egypte et de la consulter sur les décisions à prendre. Je savais comment apaiser sa colère quand elle s’impatientait face aux lenteurs bureaucratiques », se rappelle non sans amertume sœur Sara, qui a assisté aux obsèques de sœur Emmanuelle en France.

Aujourd’hui, dans le quartier de Moqattam, les jeunes générations se souviennent à peine de sœur Emmanuelle, puisqu’elle a quitté définitivement l’Egypte en 1993. Mais les plus âgés se rappellent les moindres détails. « C’est bien grâce à elle que j’ai eu cette chance de poursuivre mes études, de faire la faculté de droit et de devenir avocat. Il fallait voir dans quel état nous étions avant son arrivée dans notre quartier, pour constater le miracle qu’elle a réalisé ici », raconte Maher, avocat. Des médecins, ingénieurs, avocats et professeurs vivent aujourd’hui dans ce quartier et sont tous fiers d’avoir fréquenté des établissements fondés par sœur Emmanuelle. « Sa particularité : faire sentir à des gens aussi marginalisés qu’ils sont des êtres humains. Ce qui explique la place qu’elle a pu occuper dans nos cœurs », confie Maher.

Pour ceux qui l’ont connue de près, sa disparition laisse un vide immense dans leurs cœurs. « C’est une grosse perte et nous ferons l’impossible pour poursuivre sa voie car nous resterons toujours fidèles à sa devise », confie Youssef.

Une perte immense mais aussi un exemple à suivre. « Elle nous a appris que la charité passait par des actes concrets. En portant son aide aux plus malheureux, partageant la misère quotidienne des plus pauvres, elle a réussi à donner de l’espoir à de nombreuses personnes », confie sœur Nesma, qui l’accompagnait souvent dans ses visites sur le terrain. Tous ceux qui l’ont aimée garderont à jamais cette image contrastée de ce petit bout de femme au corps chétif qui débordait d’énergie. « Cette femme nous a appris que rien n’est insurmontable », explique Zeina Zarif, coordinatrice en Egypte de l’Association des amis de sœur Emmanuelle. « Elle est venue ici quand personne ne se souciait des chiffonniers. Elle a habité comme eux dans une simple baraque. Elle fut la fée des chiffonniers ».

La fée des chiffonniers, connue par la force de son caractère, ne pouvait retenir ses larmes « en admirant la joie débordante des petits chiffonniers qui se baignaient à Ismaïliya, dans un centre de vacances créé par l’association ».

Il est vrai que sœur Emmanuelle a quitté notre monde, mais elle a laissé derrière elle une vie riche en exploits : 7 écoles privées, 3 jardins d’enfants, 4 dispensaires, 2 centres de protection des femmes et enfants en difficulté, 3 clubs de loisirs, 2 centres de formation pour ouvriers, un couvent pour les sœurs infirmières et une association pour aider les jeunes couples à se marier. « Aujourd’hui, je m’en vais le cœur tranquille ».

Amira Doss

Toute une vie dédiée à autrui

 

16 novembre 1908 : Naissance à Bruxelles de Madeleine Cinquin (de son vrai nom), d’une mère belge et d’un père français. A 6 ans, elle voit son père se noyer : « Je me suis raccrochée à Dieu, et Dieu s’est accroché à moi ».

1929 : Elle rentre dans la congrégation Notre-Dame-de-Sion, à Paris. Le 10 mai 1931, elle prononce ses vœux et prend le nom de sœur Emmanuelle. Diplômée en philosophie et lettres, elle enseignera successivement en Turquie (1932-1954 puis 1959-1963), en Tunisie (1954-1959) et en Egypte (1963-1971).

1971 : Elle s’installe dans un bidonville au Caire. Elle va partager la vie des chiffonniers pendant 22 ans. « Mes 22 ans dans le bidonville ont été l’accomplissement de ma vie ».

1977 : Ouverture du Centre Salam, composé d’un dispensaire, d’ateliers professionnels et de couture, d’un club social, d’un jardin d’enfants et d’une maternité. Le centre est inauguré par Jihane Al-Sadate, épouse du président égyptien.

1978 : Tournée en Europe et aux Etats-Unis : sœur Emmanuelle et sœur Sara collectent des fonds aux Etats-Unis et en Europe pour améliorer le sort des chiffonniers. Jardin d’enfants, école et dispensaire voient le jour.

1980 : Elle reçoit l’Ordre de Mérite à Paris et fonde ASMAE (Agir, Soutenir, Mobiliser pour l’Avenir des Enfants). L’association est laïque. Aujourd’hui, elle intervient dans huit pays et auprès de 74 000 enfants.

1991 : Tandis qu’elle célèbre son jubilée de diamant de vie religieuse avec les chiffonniers du Caire, l’épouse du président Moubarak lui confère la nationalité égyptienne.

1993 : A la demande de ses supérieures, elle rentre en France et rejoint sa communauté en Provence. Toujours au service des plus démunis, elle se rend régulièrement dans les prisons et auprès des SDF. Active, elle donne des conférences et visite les projets ASMAE dans le monde entier.

28 janvier 2002 : Elle est promue au grade de commandeur de la Légion d’honneur.

25 avril 2005 : Elle reçoit les honneurs belges en obtenant les insignes de Grand Officier de l’Ordre de la Couronne.

20 octobre 2008 : Sœur Emmanuelle s’éteint.

Source : Association des amis de sœur Emmanuelle.