Le choix de Mahfouz pour le Nobel était incontournable
Mohamed Salmawy
Il
y a 20 ans, le monde arabe était envahi par un sentiment de
grande joie, suite à la remise du prix Nobel à notre grand
écrivain Naguib Mahfouz. C’était un événement d’envergure
pour nous Arabes, d’autant que c’était la première
attribution arabe dans l’histoire du prix qui célébrait à
cette époque ses 90 ans.
Le monde arabe était pris par un sentiment de joie extrême
et ressentait une fierté nationale sans pareille, non
seulement à cause de l’attribution du prix, mais également
parce que cet événement a permis de surmonter un obstacle,
auparavant infranchissable pour les écrivains arabes.
Un
soupçon d’égoïsme pèse sur certains écrivains qui se sont
servis de cette idée. C’est comme s’ils étaient heureux
parce qu’enfin ils auraient la possibilité d’obtenir le
grand prix. Je me rappelle que la BBC m’avait interrogé à ce
sujet. J’avais répondu en leur affirmant que la joie
s’explique par plusieurs raisons. Quant au fait qu’une telle
distinction allait paver la voie à d’autres écrivains, je
pense que c’est le contraire. Mahfouz a coupé la route aux
écrivains arabes.
Le correspondant de la radio semblait étonné, mais je lui
affirmais que le comité du Nobel ressentait depuis quelques
années que le fait de ne pas attribuer le prix à un écrivain
arabe discréditait d’une certaine manière cette récompense
en tant que telle. D’autant que la littérature arabe a une
longue histoire et de la valeur. Pourtant, le prix n’a
jamais été décerné à l’un de ses représentants.
Je me souviens que Stury Allen, le secrétaire permanent du
comité du prix Nobel, que j’accompagnais au bureau de notre
écrivain Egyptien au quotidien Al-Ahram pour l’informer
officiellement du Prix et pour l’inviter à la cérémonie de
remise des prix organisée à Stockholm par le roi de Suède,
lui avait certifié qu’il le remerciait d’avoir accepté le
Prix, car son approbation confirmait la crédibilité du
Nobel.
L’attribution du prix donné depuis lors à un écrivain arabe
aura pour seul et unique critère la valeur littéraire. Et
c’est à ce niveau qu’il est en compétition avec les
écrivains du monde entier, de la Chine et du Japon, en
passant par les Etats-Unis, le Canada et les pays
scandinaves, pour terminer avec l’Afrique du Sud.
Sans doute la valeur littéraire hors pair de Naguib Mahfouz
était la raison pour laquelle le Nobel lui a été attribué.
D’ailleurs, à cette époque l’attribution du prix à n’importe
quel autre écrivain arabe aurait réalisé cette crédibilité
que le comité du Nobel recherchait cette année avec
persistance. Mais le choix de Mahfouz parmi les écrivains
était sans doute de grande importance.
N’oublions pas qu’il y a une série d’autres problèmes qui
entravent la voie d’un écrivain arabe vers le Nobel avec, en
priorité, celui de la traduction. Le nombre de livres arabes
qui ont été traduits vers les langues étrangères est
nettement inférieur à celui des autres littératures. En
conséquence, la comparaison établie entre les cercles
d’influence de l’écrivain arabe et de son lectorat et celui
de n’importe quel autre écrivain, dans les autres
littératures traduites dans les différentes langues, bascule
du côté de l’écrivain étranger et non pas de l’écrivain
arabe. En général, l’impact de l’écrivain arabe qui est non
traduit reste cantonné au cercle des seuls lecteurs arabes,
ou bien des rares langues vers lesquelles ses écrits ont été
traduits.
Ce qui a été bénéfique dans le cas de Mahfouz, et sa
désignation au Nobel est le fait que certains de ses écrits,
comme la trilogie et les fils de la Médine, ont été traduits
vers plusieurs langues européennes. Cependant, ces
traductions étaient à ce moment moins nombreuses que celles
de Tewfiq Al-Hakim ou de Taha Hussein. Toutefois, la
différence réside dans le fait que du vivant de Tewfiq
Al-Hakim et de Taha Hussein, le prix n’était pas tourné vers
la littérature arabe.
Mais à côté d’Al-Hakim et de Taha Hussein, il y a une
panoplie d’autres noms qui méritent le prix. Je me souviens
encore du premier commentaire de Naguib Mahfouz après
l’obtention du prix : « Mes maîtres méritaient le prix plus
que moi ». Et lorsque je lui demandais à quoi il se référait
avec ces mots là, il rétorquait : « Tewfiq Al-Hakim, Taha
Hussein, Abbass Mahmoud Al-Aqqad et Abdel-Qader Al-Mazni ».
Je lui rappelais alors que parmi ceux-là, il y avait un
écrivain qui avait été très enthousiaste pour qu’il reçoive
le prix. Je pensais à Abbass Al-Aqqad et à sa célèbre
déclaration à l’occasion de l’attribution du Nobel au grand
romancier américain des années 60, John Steinbeck : « Il y a
parmi nous des romanciers dignes d’obtenir le Nobel », et
lorsqu’on lui demanda de qui il parlait, il répondit
aussitôt : « Bien sûr, Naguib Mahfouz ! ».