Dans cette nouvelle inédite qu’elle a
envoyée au journal Al-Hayat, quelques jours avant sa mort, comme ces êtres
humains qui « refusent de partir sans dire leur dernier mot », l’écrivaine
égyptienne Neamate Al-Béheiri savoure, par l’écriture, les moments simples du
quotidien, rendus plus précieux encore par l’imminence de la fin.
Un jour de ma vie
Dès
que je me lève, j’ouvre les rideaux de ma chambre et dis aux oiseaux qui
sautillent sur mon balcon et dans cet espace vert qui s’étend sur la droite et
la gauche du bâtiment où j’habite : « Mon Dieu, je suis encore vivante ». Au
fond de moi-même une idée lancinante me souffle la belle chanson de Fayrouz «
Je survivrai, je survivrai ». En général, la nuit complète les moments de la
journée et les associations d’idées liées aux interrogations, à l’étonnement et
à la joie. La vie n’est pas ordinaire, ni ennuyeuse. Toujours surgit un
événement ou un personnage qui change le parcours de la journée que j’ai prévu
de passer entre la lecture, l’écriture et quelques courses personnelles liées
aux manifestations quotidiennes de la vie, comme renouveler le permis de
conduire, réparer la voiture, installer un compteur d’eau, établir un contrat
pour le gaz, installer un chauffe-eau ou aller à l’entreprise d’électricité.
Mais
je crois maintenant que je vis la journée comme une entité cosmique, qui n’a
pas de suite dans la journée suivante, même si elle n’est pas coupée de la
journée précédente. J’y vois le printemps, l’automne, l’hiver et le ciel. J’y
vois la joie, l’ennui, la souffrance, la communication avec les autres, la
séparation d’eux parfois, dans la joie ou dans la colère. Je vis toutes les
exigences de la vie. C’est pour cela que je dis que la journée pour moi est
devenue une entité cosmique. Elle est le monde physique, historique et
géographique, elle est le monde intellectuel et artistique avec ce que j’écris
et entre dans l’ordinateur, avec mes lectures qui pénètrent dans mon être et
deviennent partie intégrante de ma culture dans la vie, de mes idées sur la vie
et la réalité à ce que cela m’apporte dans le domaine des arts et des idées,
que ce soit sur les chaînes satellites, les journaux, les revues. Elle est
aussi l’univers des amis, de la famille, des voisins, des enfants qui me
mettent en colère quand ils jouent au ballon dans la rue et cassent la vitre de
la fenêtre de ma voisine malade ou la vitre du balcon de mon vieux voisin
solitaire. Avant de me laver le visage des marques du sommeil de la nuit
précédente, j’entre dans la cuisine pour préparer une tasse de café au grain
clair ; c’est ainsi que j’aime le café du matin. Après, je me lave le visage et
m’installe avec à mes côtés la petite famille de chats qui m’est devenue aussi
familière que des petits enfants. La tasse de café adoucit dans ma gorge toute
l’amertume des nuits et des jours et engendre un certain équilibre entre
l’amertume du café et l’amertume de la réalité et ses tensions multiples,
simples et complexes. De mon balcon, que j’ai empli de plantes et de cactus, je
regarde le mouvement de la vie autour de moi ; je réalise que la vie continue
dans les regards des petits qui rentrent de l’école, des éboueurs qui
s’occupent de la propreté du quartier, des ouvriers du jardin qui travaillent
sous la supervision d’un ingénieur agronome qui élime les arbres avec un grand
ciseau de fer, et tond le gazon avec un appareil qui produit un son très fort
que je supporte pour la beauté.
Je
prépare mon petit-déjeuner moi-même et veille à avoir des vitamines et des
minéraux dans les légumes, les fruits ou les yaourts. L’expérience de la vie
accumule de nouvelles charges qui alourdissent le poids des choses, jusqu’aux
repas.
Quand
je descends dans la rue, je tombe sur une boîte à lettres en forme de petite
fille avec des tresses avec sur sa poitrine un sac à lettres.
Cette
foi-ci j’y trouve une lettre de la fille des voisins, écrite avec une écriture
enfantine hésitante : « Je t’aime tante Neamate, et j’aime Pussy et ses enfants
». Elle parle de mon chat. Sur l’enveloppe de la lettre, un tournesol. Mon cœur
frémit face à l’innocence des enfants de l’immeuble. Quand Les Histoires de
Nada, mon recueil de nouvelles pour enfants est paru, j’ai offert à tous les
enfants des exemplaires du livre dont les dessins sont tracés avec un soin
extrême.
Je
trouve à cuisiner un plaisir comparable à celui que me procure l’écriture. Tous
les gens possèdent les outils et les matières premières nécessaires pour
cuisiner : la graisse, le riz, les macaronis, la viande, les oignons, les
légumes ; mais le dosage, et l’humeur du cuisinier donnent à cette activité le
bonheur de l’acteur vif d’esprit et éveillé.
Pour
le déjeuner, je préfère préparer des repas simples, pas trop compliqués ;
mélange de légumes et de viande fait à la tomate, poulet pané ou piccatta avec
des pâtes ou du riz. Le point commun le plus important est le plat de salade et
la soupe ; de la soupe de lentilles ou de vermicelles.
Debout
dans ma petite cuisine, je savoure mon plaisir, tandis que les odeurs partent
chez les voisins ; leur faire parvenir des odeurs de cuisine, tout comme ils
m’en font parvenir, m’emplit d’orgueil. J’ai plaisir à doser la nourriture ;
pour moi, c’est comparable à la préparation d’une nouvelle. Là, il faut doser
les situations, l’éclat des personnages, l’esthétique de la langue, trouver
l’étonnement particulier et les paradoxes captivants. Ce sont ces doses d’art
dans une nouvelle ou un roman qui donnent à l’écriture ce goût particulier.
Après
avoir pris mon déjeuner, je m’allonge devant la télévision avec à la main un
outil magique qui m’emmène dans le monde entier à travers des chaînes
satellites différentes, du cinéma arabe au cinéma français, espagnol ou
américain. Je choisis les films aux causes sociales explosives ou aux thèmes
politiques complexes. Je n’aime pas les films d’horreur ou d’action, ou ceux
qui reflètent des mythes qui tous tendent à détourner la conscience. Je finis
par tomber dans la sieste de midi, après laquelle je me lève avec une énergie
et une vivacité nouvelles.
A la
marge de toutes les occupations quotidiennes qu’il revient à chaque citoyen
ordinaire d’accomplir, je vis ma vie d’écrivaine.
Je lis
un livre, finis une nouvelle ou un chapitre de roman. Je lis les journaux,
Al-Hayat, Al-Badil, Al-Ahram. Je m’installe dans le balcon pour regarder le
couchant qui réveille en moi des interrogations sur l’existence, ce qu’est
notre vie comme êtres humains qui viennent puis repartent, mais refusent de
partir sans dire notre mot au monde autour de nous.
Je
continue la lecture d’un livre que j’ai commencé, d’un article, d’une nouvelle,
ou d’un chapitre de roman, je prépare la maison pour accueillir mon nouvel
univers qui commence à six heures du matin et se termine vers minuit, quand
j’entre dans mon lit et voyage de par le monde avec le même instrument magique,
la télécommande qui m’amène les dernières nouvelles, les nouveaux drames et
films. Je m’endors d’un sommeil facile, sans somnifères. La nuit qui s’éteint
ne reviendra pas ; je suis consciente de cela et veille à vivre la journée
suivante dans un débordement de joie afin de ne pas être prise de remords, car
l’existence tout entière est faite de bougies qui s’éteignent les unes après
les autres. A chaque fois que je me sens prise par le spleen de l’automne de la
vie, ou la morosité de la souffrance et la maladie, je fais appel à l’ardeur du
printemps de l’écriture et à ses couleursÆ
Traduction de Dina Heshmat
Neamate Al-Béheiri
L’écrivaine égyptienne Neamate Al-Béheiri vient de nous quitter à l’âge de 53 ans après une longue lutte contre la maladie.
Elle est l’auteure de plusieurs recueils de nouvelles, de Nisf imraa (la moitié d’une femme, 1984), Dil aawaj (une côte de travers, 1997), en passant par Nissaa al-samt (les femmes du silence, 1988), Al-Nar al-tayéba (le bon feu, 1988), Al-Achiqoun (les amants, 1989) et Irtihalat al-loueloue (les départs des perles, 1996). Son premier roman, Achjar qalila end al-mounhana (quelques arbres sur la pente), paru au début des années 1980, marquait la naissance d’une écrivaine dont la narration s’attachait aux petits détails de la vie quotidienne.
Elle raconte son expérience quotidienne avec le cancer sur son blog (http://nematbehairy.maktoobblog.com/), et dans un roman, Yawmiyat imraa mochea (journal d’une femme irradiée, 2007) qui lui a valu le Prix de l’Etat en littérature en 2008.