Ibrahim Al-Moallem,
PDG de Dar Al-Chourouq et président de l’Union des éditeurs
égyptiens, vient d’être élu vice-président de l’Union
internationale des éditeurs. Il revient sur la situation de
l’édition dans le monde arabe et les priorités de sa
nouvelle fonction.
« 4O % de l’édition dans le monde arabe se fait en Egypte »
Al-Ahram
Hebdo : Quel est le rôle de l’Union Internationale des
Editeurs (UIE) ?
Ibrahim Al-Moallem :
L’UIE, fondée en 1896, s’attache d’abord à promouvoir la
liberté de l’édition, qui comprend également la liberté
d’importer et d’exporter, ainsi que la liberté d’expression
et de circulation des livres. L’Union lutte contre la
censure ; dans certains pays, il y a jusqu’à trois
organismes de censure différents. Elle s’attache également à
la sécurité des éditeurs, des penseurs et des écrivains.
Elle s’attache enfin à la protection des droits d’auteur,
qu’il faut développer. Le respect de la propriété
intellectuelle ne doit pas signifier le monopole, mais il
est nécessaire pour le développement de l’être humain.
Lorsqu’on porte atteinte à la propriété intellectuelle, on
tue la culture. Il faut prendre toutes les dispositions
juridiques et faire des campagnes de sensibilisation pour
expliquer ce qu’est la propriété intellectuelle, car
certaines institutions, même étatiques, ne sont pas
conscientes du problème.
L’UIE organise tous les quatre ans une conférence générale
des éditeurs de par le monde, divisée en comités sur, entre
autres, les livres pour enfants, l’avenir du livre papier,
la propriété intellectuelle, la nouvelle technologie,
l’avenir des salons du livre et les livres scolaires.
L’Union des éditeurs égyptiens n’est devenue membre de l’UIE
qu’après un long débat, car certains refusaient l’adhésion
des pays arabes, en arguant que ce sont des pays
autoritaires où il n’y a pas de liberté d’édition.
Nous sommes devenus membres en faisant valoir qu’il y a des
éditeurs dans ces pays qui luttent pour imposer ces
critères.
— De quels dossiers allez-vous vous occuper prioritairement
en tant que vice-président de l’UIE ?
— Le président et les deux vice-présidents sont élus en
octobre. Nous prenons nos fonctions fin décembre. Nous
jouons le rôle d’observatoire dans le monde entier, avec des
dossiers précis. La Chine est à l’ordre du jour. Jusqu’à
présent, elle n’a pas été autorisée à entrer dans l’UIE, à
cause de la censure, car l’Union des éditeurs y est encore
sous le contrôle du gouvernement. Il y a aujourd’hui en
Chine une situation étrange, avec 4 000 éditeurs
gouvernementaux et 20 000 éditeurs privés. On constituera un
comité formé du président de l’UIE, de moi-même et d’autres
membres pour essayer de trouver une solution : la Chine, cet
immense pays, ne peut rester hors de l’Union. Il faut
l’aider à réaliser ce que nous voulons. En ce qui concerne
la protection du droit d’auteur, il y a des pays où il reste
encore des progrès à faire, et nous allons les accompagner
en ce sens. Nous coopérons avec l’Organisation Mondiale de
la Propriété Intellectuelle (OMPI), organisons des
conférences, des stages pour les juges, les gouvernants, les
avocats et les maisons d’édition. La conférence
internationale sur la propriété intellectuelle de 2010 est
prévue pour la première fois dans un pays arabe, à Dubai.
— Que comptez-vous faire pour encourager le mouvement de la
traduction ?
— Le mouvement de l’édition dans le monde a été estimé à 82
000 millions de dollars, dont le tiers en Amérique, l’autre
tiers en Europe et 25 % en Asie. L’Amérique latine,
l’Afrique et le monde arabe y contribuent pour moins de 5 %.
Il faut donc d’abord encourager le mouvement pour l’édition
et la lecture, sinon l’on publie des traductions que
personne ne lit. On a constitué des comités internationaux
pour ça. Nous abordons aussi la traduction par le biais de
la protection des droits d’auteur : nous voulons que les
pays les plus avancés dans ce domaine facilitent les choses
pour les autres.
— Vous avez été président de l’Union des Editeurs Arabes
(UEA) jusqu’en janvier 2008. Quel bilan en faites-vous ?
— J’ai eu l’honneur de représenter l’Egypte lors de la
fondation de l’UEA en 1995, avec quatre autres pays : la
Jordanie, le Soudan, le Liban et la Syrie. Les deux
principaux objectifs étaient la liberté de l’édition et la
protection des droits d’auteur. Ensuite, il s’agissait de
promouvoir la coopération entre les maisons d’édition
arabes, d’élever le niveau de la profession, d’échanger les
expériences, d’améliorer les Salons du livre arabes et
d’encourager les éditeurs arabes à être partie prenante du
monde autour d’eux. Nous avons fait des pas importants en ce
sens. En 2002, nous avons réussi à faire du monde arabe
l’invité d’honneur du Salon du livre pour enfants en
Pologne. Je pense également que le fait que les Salons du
livre de Francfort et de Londres aient choisi le monde arabe
comme invité d’honneur est le résultat de nos allers et
venues. Tout cela a eu une influence positive sur l’opinion
publique.
— Qu’en est-il de l’amélioration des Salons du livre arabes
?
— L’UIE a mis en place des critères pour que les salons
aient droit au label international et puissent coopérer avec
l’UIE. Ainsi, un certain nombre de jours doivent être
réservés aux professionnels. Ici, dans le monde arabe, on
confond Salon du livre et marché du livre, destiné à la
vente au public. Dans les pays développés, où les gens
achètent ou empruntent des livres tout au long de l’année,
c’est différent. Le Salon de Francfort, que l’on peut
considérer comme le Salon mondial du livre, est un Salon de
professionnels, ouvert aux éditeurs, aux auteurs, aux
bibliothécaires, aux artistes et aux journalistes.
— Le Salon du livre du Caire obtiendra-t-il ce label ?
— Facilement. Il lui suffit de réserver trois journées aux
professionnels. Ce Salon peut évoluer, mais il y a une
exagération dans les chiffres. Il a été dit ainsi que 4 000
éditeurs arabes ont participé, alors même qu’il n’y a pas 4
000 éditeurs dans tout le monde arabe ; que 18 millions de
titres y ont été présentés, alors que seuls 200 000 étaient
exposés. Il n’est pas nécessaire d’exagérer de cette manière
pour dire que le Salon du Caire rassemble des écrivains et
éditeurs de tout le monde arabe et reste l’événement
culturel le plus important en Egypte et dans le monde arabe.
— Quel sont les préparatifs pour le Salon du livre à New
York, où le monde arabe sera à l’honneur ?
— C’est grâce à notre réussite à Londres, où le monde arabe
était également à l’honneur, que le Salon de New York a
choisi comme axe « Le livre et l’édition dans le monde arabe
». L’entreprise qui l’organise est la même qui avait
organisé le Salon de Londres. C’est un grand défi car New
York est la capitale de l’édition dans le monde. Nous avons
commencé à travailler, nous nous sommes réunis avec M. Amr
Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, qui a monté un
comité pour préparer avec tous les pays arabes une
participation efficace, civilisée, influente, basée sur un
bilan des éléments positifs et négatifs du Salon du Livre à
Francfort. A Francfort, nous avions emmené près de 200
écrivains. A New York, le Salon ne dure que quatre jours.
C’est un salon professionnel, commercial. Les lecteurs, qui
viennent par milliers, ne veulent rencontrer que les
écrivains et les éditeurs. Il faut qu’il y ait un nombre
limité d’écrivains. Il y a des écrivains arabes publiés par
des maisons d’édition américaines. C’est sur eux que nous
devons miser.
— L’édition en Egypte a connu un renouvellement ces
dernières années. Où en est-on aujourd’hui ?
— L’édition en Egypte correspond à environ 40 % de l’édition
dans le monde arabe. D’après les chiffres de Dar al-kotob,
environ 12 000 à 14 000 titres sont édités par an, y compris
les livres culturels, scolaires et universitaires. Une
grande partie de ces titres sont des rééditions, mais il n’y
a pas de chiffres précis là-dessus. Le livre qui a le plus
évolué dans la période précédente est celui pour enfants.
Ces quatre dernières années, il y a eu une évolution
qualitative, mais aussi dans le type de livre, dans la
diversité de thèmes. Le livre pour enfant en Egypte a
également obtenu six prix internationaux. Cette évolution se
traduit également par une ouverture des éditeurs égyptiens
sur les livres dans le monde (scolaires, livres pour les
tous petits). Aujourd’hui, les livres les plus beaux et les
plus utiles édités par le monde sont repris en Egypte.
— Les problèmes de distribution ne sont cependant pas
résolus ?
— Non, mais il faut miser sur les bibliothèques publiques,
qui, dans le monde entier, achètent un certain nombre de
livres. Le rôle des gouvernements est de permettre aux gens
un accès aux livres de qualité, pas forcément d’acheter.
Ainsi, le projet « Le Programme national pour le livre »,
qui a duré 3 ans, pris en charge par l’Association pour les
soins complets, le ministère de l’Education, et l’Aide
américaine, a fait parvenir pour la première fois une
collection complète de livres pour enfants aux 39 000 écoles
d’Egypte, jusque dans les plus petits villages. Ces livres
sont conformes aux critères internationaux en ce qui
concerne le niveau de l’édition, du dessin, de la qualité du
papier, de la mise en page et les comités de sélection
étaient égyptiens à 100 %.
— Mais en ce qui concerne les romans, la plupart ne dépasse
pas les 3 000 exemplaires ...
— Cela est dû à un problème général de lecture. Mais les
nouvelles générations ont de nouveaux centres d’intérêts, et
lisent en arabe, mais aussi dans d’autres langues. Il y a de
plus en plus d’intérêt pour la littérature, pour le livre
politique et historique. En même temps, on remarque une
renaissance dans le domaine du roman et l’apparition de
nouveaux talents. Aujourd’hui, le nombre de rééditions de
certains ouvrages est sans précédent dans l’histoire de
l’édition en Egypte. Des romans comme Taxi ou Chicago (plus
de 100 000 exemplaires) en sont à leur quatorzième
réédition.
Propos recueillis par Dina Heshmat