Harcèlement Sexuel.
La condamnation à trois ans de prison d’un chauffeur de
camionnette coupable de harcèlement constitue une première
en Egypte. ONG et organisations féministes réclament une loi
pour lutter contre le phénomène.
Un verdict dissuasif
C’est
à l’issue d’une séance à huis clos, qui a duré plus de cinq
heures, que la Cour pénale du Caire a rendu son verdict dans
le procès de ce chauffeur de camionnette coupable d’actes de
harcèlement et d’attouchement en pleine rue à l’encontre
d’une jeune femme dans le quartier d’Héliopolis. Les faits
remontent au mois de juin dernier. La victime, Noha Rouchdi,
une jeune réalisatrice de télévision, se trouvait devant son
domicile en compagnie d’une amie, lorsque le chauffeur de la
camionnette s’est approché d’elle avec son véhicule et l’a
tirée par la poitrine. Stupéfaite, la jeune fille réagit.
Elle s’accroche au véhicule, l’oblige à s’arrêter et engage
une plainte au commissariat de police qui était très proche.
L’affaire a relancé le débat sur les actes de harcèlement et
d’agression dont font l’objet chaque jour des milliers de
filles à travers l’Egypte. Des actes qui restent impunis,
car dans une société conservatrice, c’est souvent la femme
qui se retrouve sur le banc des accusés à la place du
coupable.
La cour a condamné le chauffeur de camionnette à trois ans
de prison ferme. « Ce verdict m’a restitué la dignité et
celle de toutes les femmes en Egypte. J’ai reçu des appels
téléphoniques de femmes qui m’ont remerciée et félicitée
d’avoir persévéré et engagé ce procès. Ces femmes font
quotidiennement l’objet d’actes de harcèlement mais elles
n’osent pas porter plainte pour ne pas faire de bruit », a
déclaré Noha Rouchdi, à l’issue du verdict. En effet, selon
une étude effectuée par le Centre Egyptien des Droits de la
Femme (CEDF) dans 8 gouvernorats (Le Caire, Guiza,
Alexandrie, Qalioubiya, Qéna, Minya, Sohag et Louqsor), sur
un échantillon de 1 082 femmes, 40 % d’entre elles ont fait
l’objet au moins une fois de harcèlement sexuel, et seules 2
% des femmes harcelées portent plainte à la police. Le
procès de ce chauffeur de camionnette fait suite à une série
d’actes de harcèlement. Le dernier en date a eu lieu pendant
la fête du petit Baïram à Mohandessine, lorsque trois jeunes
filles ont été harcelées par un groupe de jeunes. La même
chose s’était produite l’année dernière devant un cinéma du
centre-ville. Des jeunes filles se sont faites agressées
verbalement et physiquement par un groupe d’hommes mais
elles ont refusé de porter plainte pour « éviter tout
scandale ». Il s’agit d’un nouveau genre de harcèlement
collectif qui a choqué l’opinion publique car d’habitude le
harcèlement sexuel est pratiqué de manière individuelle dans
les autobus, dans les rues et les lieux publics.
L’annonce du verdict a suscité un soulagement dans les
milieux féministes. « Ce verdict a créé un précédent.
C’était indispensable », lance Azza Soliman, avocate et
présidente du Centre égyptien des droits de la femme. Les
ONG réclament à présent la promulgation d’une loi pour faire
face à ce phénomène. Cette loi est d’autant plus nécessaire
que ce genre d’agressions devient de plus en plus répandu,
encouragé par l’absence de loi. Selon Ferkhanda Hassan,
membre au Conseil national de la femme, la promulgation
d’une loi sur le harcèlement est une urgence.
En effet, la loi actuelle sur le code pénal ne comprend pas
de clauses sur le harcèlement. Même au niveau de
l’appellation, cet acte figure sous la catégorie de
l’atteinte à la pudeur ou de l’attouchement physique. Et
même si les peines imposées peuvent atteindre sept ans de
prison, elles restent lettre morte, puisque la définition
même de l’acte de harcèlement est vague et indéfinie. Et
c’est sur le texte relatif à l’atteinte à la pudeur que la
cour s’est basée pour émettre son jugement. Le Conseil de la
femme prépare un texte de loi contenant une définition
précise de harcèlement et des peines endurcies. « Le nouveau
texte définit l’acte de harcèlement comme un acte débutant
par les simples paroles et allant jusqu’à l’agression
physique. Chaque acte de harcèlement aurait une peine allant
de 3 à 7 ans de prison. C’est le cas de toutes les lois
européennes et même dans quelques pays arabes », assure
Fawziya Abdel-Sattar, avocate et ancienne présidente de la
commission des lois au Parlement. Le Conseil national de la
femme prévoit également le lancement d’une campagne visant à
sensibiliser les femmes et les inciter à réagir si elles
font l’objet de harcèlement.
Amal Abdel-Hamid, membre de l’Association de la femme
nouvelle (ONG), explique que dans les lieux de travail, le
harcèlement sexuel a une spécificité. « L’agresseur est
souvent un collègue ou un patron qui tente par cet acte de
prouver sa force et sa supériorité. Traumatisée, la femme
subit en silence ce genre d’agression, pour préserver son
gagne-pain et sa réputation dans son entourage, convaincue
que les autres ne la soutiendront pas », explique Amal.
Mais le durcissement des peines ne servira pas à grand-chose
si les femmes ne sont pas conscientes de leurs droits. « La
réaction des femmes face à l’acte de harcèlement est le seul
mécanisme de l’application de la loi. Sinon, ce ne sera que
de l’encre sur papier », assure Amal. Pour elle, ce dont
nous avons besoin c’est une évolution des mentalités et des
mœurs. « Il faut cesser de percevoir la femme uniquement
comme un objet de plaisir. La femme est un être humain et
non un objet », affirme-t-elle.
Pour ce faire, les ONG œuvrant dans le domaine de la femme
en coopération avec le Conseil de la femme ont commencé à
lancer une campagne intitulée : « Faites-vous respecter »,
durant laquelle des colloques et des séminaires seront
organisés pour donner des conseils aux femmes pour leur
apprendre à se défendre ou à porter plainte en cas
d’agression. « Nous leur expliquerons comment intenter un
procès, comment revendiquer leurs droits et quelles sont les
mesures à suivre. On va se baser sur le verdict pénalisant
l’agresseur pour trois ans de prison et leur montrer que la
femme est soutenue par la loi », ajoute Amal. Un verdict
donc bien accueilli qui a au moins le mérite de lever le
silence sur une question longtemps occultée.
Marianne Youssef