Sculpture.
Des œuvres en bronze se laissent palper, dégageant une
légère gravité portant la touche Armen Agop.
Hommage au granit
Des
bombés, des pointes, des arêtes et des courbes, des lignes
souples, lisses, charnelles naissent d’un bloc de granit
noir sous les coups de maillet du sculpteur égyptien Armen
Agop. Il présente certaines de ses œuvres dans la Galerie
d’art de Zamalek depuis dimanche, chacune reposant sur un
socle qui l’isole du reste des pièces et lui confère sa
personnalité propre. Un fil imaginaire fécond lie toutes ces
œuvres de bronze sombre entre elles, qui se répandent dans
un écho qui ricoche sur les murs blancs immaculés de la
salle d’exposition. Reines de beauté au cœur de pierre,
elles se laissent volontiers palper, lisser d’un revers de
main, basculer d’une pichenette, effleurer du bout des
doigts, tout en gardant jalousement au creux de leur ventre
leur secret. Toutes ont en commun cette légère gravité,
cette absence de pesanteur creusée dans la pierre, cette
élévation qui progresse lentement mais sûrement. Parfois, la
forme semble avoir été extraite, sous la pression de la
pointe qui l’orne, d’un magma vaseux qui contrecarre cette
fuite vers le haut sans toutefois l’interrompre : ce qui
explique que les versants de certaines pièces soient
ramollis, moins aériens. « Je ne sais jamais à quoi va
ressembler ma sculpture avant de commencer à travailler,
mais le prélude à ma création artistique réside dans le
choix de la pierre, qui est de l’ordre d’une rencontre
sentimentale », explique l’artiste, qui déambule de
carrières en usines pour la découvrir. Du granit noir,
uniquement. « Je n’ai pas travaillé d’autres matériaux
depuis 10 ans », ajoute le sculpteur, qui a élu domicile en
Toscane. Un morceau de lune, tranchée sur le vif et sur le
côté, porte en son sein trois pointes qui saillent
crescendo, comme si elles désiraient, timidement toutefois,
s’extraire de l’autisme de leur cocon trop lisse et aller à
la rencontre de l’extérieur. « Les formes sont
embryonnaires, enfermées sur elles-mêmes, intimes, et les
pointes qui jaillissent avec plus ou moins de vigueur sont
le centre gravitationnel de ces œuvres, une pointe de
curiosité », explique Armen Agop, les yeux rieurs balayés de
longs sourcils sombres.
A l’émotion initiale méditative qu’inspirent ces sculptures
sombres qui réfléchissent la lumière et dévoilent un spectre
qui décante les nuances variées du bronze, s’ajoute
progressivement la tension qui gronde sous cette chape de
pierre lissée. Certaines pointes saillent violemment, on
imagine qu’un couteau à la pointe effilée fait pression de
l’intérieur pour percer la pierre inoffensive et souple
comme de la peau. Les convexes répondent aux concaves et les
pointes aux creux, supprimant l’impression de confiance
presque maternelle qui émane des formes rondes comme des
ventres. Et c’est probablement dans cette contradiction,
entre les bombés rassurants et les pointes inquisitrices,
que l’on peut apprécier l’esthétisme de ces sculptures.
Louise Sarant