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 Semaine du 22 au 28 octobre 2008, numéro 737

 

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Ecrivain, essayiste et poète, Alaa Khaled fait office de gourou littéraire, intimement lié à sa ville natale, Alexandrie. Ses narrations vont bien au-delà de la nostalgie du bon vieux temps cosmopolite.

Alexandrie de père en fils

Il est comme il écrit. Vers 30 ans, Alaa Khaled a appris à mieux se connaître en passant par la redécouverte de sa ville, Alexandrie, et en explorant le personnage qu’a été son propre père, mort il y a une quinzaine d’années. Tout à la fois. « N’ayant pas bien connu mon père de son vivant, j’ai tenu à ne pas louper ma chance après sa mort. Le quartier de Bahari où il a vécu est devenu mon favori. Je fais le tour de ses cafés, ses rues et ses impasses, sans savoir exactement ce dont je suis à la recherche. Quelque chose me propulsait, voulant peut-être saisir l’essence spirituelle des lieux et par conséquent cerner la réalité de mon père », mentionne-t-il. Ce tâtonnement a été favorisé par l’écriture, une écriture en prose ou en poésie, noyée dans le personnel et dans une espèce de chagrin spirituel. Et la mer a toujours été là, simplement en arrière-plan. « La Méditerranée ne m’a jamais manqué pour que je sache quel rapport j’entretiens avec elle ; ça a toujours fait partie du décor. D’ailleurs, j’ai l’impression que les Alexandrins s’en détachent progressivement. Ils se promènent de moins en moins sur la corniche et se baignent encore moins ; ce qui va sans doute influencer la spécificité du lieu ».

En fait, la vraie source de son émerveillement est le désert, d’abord dans la banlieue de King Mariout durant son enfance : la villa des tantes maternelles de sa mère, la terre sablonneuse, les tatouages. Ensuite à l’oasis de Siwa où il s’est rendu avec sa femme, la photographe Salwa Rachad. Ce voyage en particulier a, soi-disant, apaisé son âme et lui a inspiré un récit, Khoutout al-doaf (lignes de faiblesse, éditions Charqiyat, 1994). Une sorte de carnet où il mêle l’histoire de Siwa à la sienne, et au souvenir de son père lequel venait de disparaître. L’écho de cette disparition revient souvent comme un coup du destin. Car Khaled s’insurgeait sans cesse contre l’autorité patriarcale ; il voulait chambouler son existence ainsi que les valeurs de sa classe moyenne. Puis subitement, la maladie et la mort du père le secouèrent. « En partant sur ses traces, j’ai découvert une personne hypersensible que j’ignorais. Un Alexandrin type qui est parti étudier à l’étranger jouait sur les planches. André Gide lui a adressé un remerciement et George Abyad a mis en scène l’une de ses pièces à l’Université ». Et de poursuivre : « Peut-être en me lançant dans le champ littéraire, j’ai voulu parachever quelque chose qu’il n’avait pas accompli, créer une mémoire commune entre nous ».

En fait, tous les chemins mènent au souvenir du père et à la mémoire de la ville. Alaa Khaled, assis au fond de sa boutique, Faradeese ou Paradis au pluriel, enchaîne calmement les histoires, celles du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Car la conversation ne manque pas de relever la montée islamiste vers la fin des années soixante-dix, lorsqu’il étudiait la biochimie à l’Université d’Alexandrie. Prier ou ne pas prier, parfois il se sentait forcé. Les contraintes sociales pesaient sur un esprit de tolérance marquant les habitants portuaires. Alaa multiplie les histoires comme il se plaît à le faire : le voisin juif qui faisait signe à sa mère avec le Coran depuis son balcon, pour lui dire qu’il lisait lui aussi le livre sacré des musulmans, la couturière italienne qui squattait le kiosque dans le jardin, un ami devenu un barbu fou d’Allah … La religiosité étend ses tentacules sur une ville qu’il a toujours considérée comme « l’inconscient de l’Egypte entière ». Car d’après lui, la topographie alexandrine offre une certaine liberté ; sa construction même par Alexandre le Grand a été un caprice. « Le Caire est édifié et planifié pour être un endroit officiel ; la capitale fait que tout est politique et source de conflit. Plus à la marge, Alexandrie a toujours été un foyer pour la philosophie, la contemplation, la pensée et la littérature. Elle a souvent fait office d’un inconscient où l’on accumule des choses époustouflantes ».

A sa naissance en 1960, le cosmopolitisme alexandrin éteignait cependant sa légende. C’est l’époque où tout a pris fin. Alaa Khaled se montre parfois nostalgique, parfois un peu moins. C’est la part de l’intellect. Cependant, lorsqu’il évoque la villa de famille où il a vécu jusqu’il n’y a pas longtemps (rue Ibrahim Ragui à Boulkly) ou le café du Louvre avec sa porte roulante et son bar-restaurant servant l’alcool à midi, il est carrément dans la narration émotionnelle. Jusque-là, il avoue d’ailleurs se rendre au marché des poissons dit Rateb, à Bahari, toutes les fois qu’il se sent en crise. Cet endroit visité autrefois avec le père lui procure une grande sérénité. « Peut-être que dans 20 ans, Alexandrie ne suscitera plus d’interrogations. Qui sait ? Actuellement, on parle de cosmopolitisme, car on a un problème quant à traiter avec l’Autre. D’ailleurs, tous les colloques autour de cette notion s’avèrent répétitifs ».

Très attiré par l’âme des lieux, leur aspect anthropologique et leurs héros simples, il fonda en 1999 une revue apolitique, dédiée à la culture des lieux. C’est Amkenah ou lieux tout court, qu’il autofinance avec sa femme et tire aujourd’hui à environ mille exemplaires. Privilégiant le reportage littéraire, il parle de sa ville personnelle avec contemplation et des petites gens avec leurs histoires individuelles. Toutefois, il tient à écarter la lecture idéologique et nationaliste des années soixante. « L’écrivain égyptien Edouard Al-Kharrat a tenté d’opposer son univers chrétien à celui de Durrel, parlant surtout des étrangers dans son Quatuor d’Alexandrie. Plus tard, Ibrahim Abdel-Méguid a traité des laissés-pour-compte et du monde ouvrier comme dans Personne ne dort à Alexandrie. Il avait toujours une petite idée politique derrière la tête », indique Khaled, maintenant plutôt devant les yeux l’expérience rédactionnelle de deux autres poètes arabes, à savoir le Palestinien Mahmoud Darwich avec la revue Al-Karmel et le Syrien Adonis avec Mawaqef. Particulièrement, ces deux revues lui ont fait découvrir d’autres horizons littéraires.

Khaled se balade dans les rues alexandrines, à travers ses écrits comme dans la réalité. Son rêve est de faire un nouveau guide de la ville à l’instar de E. M. Forster. Le café des Bawabine (concierges), celui de Watania avec sa large façade en vitre, le café Ida et la saga familiale des propriétaires … Chaque arrêt marque une phase de son itinéraire. « Les cafés constituent des repères jalonnant les quartiers que je fréquente (…) Parfois, l’on m’attend, parfois je ne trouve personne, mais l’essentiel c’est l’enthousiasme renouvelable qui m’emporte depuis chez moi », précise-t-il dans son livre Taraf ghaëb (part absente, Amkenah, 2003), où il narre notamment son histoire avec le café Ida (à Ibrahimiya) qui a témoigné des années de sa quête littéraire, entouré d’un cercle d’amis et de sa dulcinée devenue plus tard sa femme. Celle-ci croyait en lui, à un moment où toute sa famille pensait l’avoir perdu à jamais. Il avait arrêté de travailler dans la compagnie qu’il a rejointe une fois ses études achevées, et s’était consacré à un univers culturel aux contours assez flous. L’écrivain a pris son temps jusqu’à délimiter les frontières avec autrui et jusqu’à pouvoir atteindre un certain rapport d’indépendance au sein de la collectivité. Or, durant les années quatre-vingt, il se sentait trop enfermé dans le domaine clos de la famille. Une famille, comme lui, très friande d’histoires et de légendes. Son père, raconte-t-il, en un vrai orateur, était capable de passer trois ou quatre heures tissant les menus détails de leur départ de Damas où il a été muté, pendant l’Union entre l’Egypte et la Syrie en 1958. « La scène du départ, après l’échec de l’Union en 1961, a constitué pour longtemps la légende de la maison ! », plaisante Khaled, né lui-même à Damas, un autre endroit fécond de l’imagination. « Je déniche les histoires, leur cours après. J’aime suivre le parcours d’une personne donnée et en faire une histoire. Car celle-ci offre d’autres possibilités dans la vie ; dans les histoires, la mort n’est pas toujours la fin inéluctable, mais il y a souvent des coups de théâtre, d’autres issues ». Au milieu d’un tas d’objets hétéroclites, d’articles artisanaux, Khaled sirote un thé paisiblement sur un tabouret bas au fond de sa boutique fondée en 1996. Toujours à l’affût d’une nouvelle histoire, à l’attente d’un passant inconnu qui se livre par bribes. « Je cours après ma mémoire tel un suiveur de traces, tel un bon pasteur », écrit-il dans son recueil de poésie Korséyane motaqabélane (deux chaises en face à face, Charqiyat, 2006), où il fait part d’un sentiment de satisfaction et de perte à la fois. Satisfaction du moment présent et perte d’une mère adorée. Leur villa familiale à Boulkly a été vendue et il a peur de se promener par là-bas.

Dalia Chams

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Jalons

1960 : Naissance à Damas (Syrie).

1990 : 1er recueil de poésie, Gassad aleq bi machiaat al-hibr (corps suspendu par la volonté de l’encre, publications de la revue Masriya).

1999 : Publication de la revue Amkenah (lieux).

2005 : Nominé au prix Lettre Ulysses Award pour le reportage.

2006 : Korséyane motaqabélane

(deux chaises en face à face, édition Charqiyat).

2007 : Tosbéhina ala khaïr (bonne nuit, éd. Charqiyat, évoquant la mort de sa mère, la privation et le vide qui en résultent).

2008 : Publication de Amkenah sur l’imagination en juin et prochaine parution du nouveau numéro portant sur les changements de la ville (prévu fin octobre).

Nov. 2008 : Invité avec une vingtaine d’écrivains du monde entier par la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire (France), autour du thème : L’Histoire et la géographie.

 

 

 




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