Ecrivain, essayiste et poète,
Alaa Khaled fait office de gourou littéraire,
intimement lié à sa ville natale, Alexandrie. Ses narrations
vont bien au-delà de la nostalgie du bon vieux temps
cosmopolite.
Alexandrie de père en fils
Il est comme il écrit. Vers 30 ans, Alaa Khaled a appris à
mieux se connaître en passant par la redécouverte de sa
ville, Alexandrie, et en explorant le personnage qu’a été
son propre père, mort il y a une quinzaine d’années. Tout à
la fois. « N’ayant pas bien connu mon père de son vivant,
j’ai tenu à ne pas louper ma chance après sa mort. Le
quartier de Bahari où il a vécu est devenu mon favori. Je
fais le tour de ses cafés, ses rues et ses impasses, sans
savoir exactement ce dont je suis à la recherche. Quelque
chose me propulsait, voulant peut-être saisir l’essence
spirituelle des lieux et par conséquent cerner la réalité de
mon père », mentionne-t-il. Ce tâtonnement a été favorisé
par l’écriture, une écriture en prose ou en poésie, noyée
dans le personnel et dans une espèce de chagrin spirituel.
Et la mer a toujours été là, simplement en arrière-plan. «
La Méditerranée ne m’a jamais manqué pour que je sache quel
rapport j’entretiens avec elle ; ça a toujours fait partie
du décor. D’ailleurs, j’ai l’impression que les Alexandrins
s’en détachent progressivement. Ils se promènent de moins en
moins sur la corniche et se baignent encore moins ; ce qui
va sans doute influencer la spécificité du lieu ».
En fait, la vraie source de son émerveillement est le
désert, d’abord dans la banlieue de King Mariout durant son
enfance : la villa des tantes maternelles de sa mère, la
terre sablonneuse, les tatouages. Ensuite à l’oasis de Siwa
où il s’est rendu avec sa femme, la photographe Salwa Rachad.
Ce voyage en particulier a, soi-disant, apaisé son âme et
lui a inspiré un récit, Khoutout al-doaf (lignes de
faiblesse, éditions Charqiyat, 1994). Une sorte de carnet où
il mêle l’histoire de Siwa à la sienne, et au souvenir de
son père lequel venait de disparaître. L’écho de cette
disparition revient souvent comme un coup du destin. Car
Khaled s’insurgeait sans cesse contre l’autorité patriarcale
; il voulait chambouler son existence ainsi que les valeurs
de sa classe moyenne. Puis subitement, la maladie et la mort
du père le secouèrent. « En partant sur ses traces, j’ai
découvert une personne hypersensible que j’ignorais. Un
Alexandrin type qui est parti étudier à l’étranger jouait
sur les planches. André Gide lui a adressé un remerciement
et George Abyad a mis en scène l’une de ses pièces à
l’Université ». Et de poursuivre : « Peut-être en me lançant
dans le champ littéraire, j’ai voulu parachever quelque
chose qu’il n’avait pas accompli, créer une mémoire commune
entre nous ».
En fait, tous les chemins mènent au souvenir du père et à la
mémoire de la ville. Alaa Khaled, assis au fond de sa
boutique, Faradeese ou Paradis au pluriel, enchaîne
calmement les histoires, celles du Père, du Fils et du
Saint-Esprit. Car la conversation ne manque pas de relever
la montée islamiste vers la fin des années soixante-dix,
lorsqu’il étudiait la biochimie à l’Université d’Alexandrie.
Prier ou ne pas prier, parfois il se sentait forcé. Les
contraintes sociales pesaient sur un esprit de tolérance
marquant les habitants portuaires. Alaa multiplie les
histoires comme il se plaît à le faire : le voisin juif qui
faisait signe à sa mère avec le Coran depuis son balcon,
pour lui dire qu’il lisait lui aussi le livre sacré des
musulmans, la couturière italienne qui squattait le kiosque
dans le jardin, un ami devenu un barbu fou d’Allah … La
religiosité étend ses tentacules sur une ville qu’il a
toujours considérée comme « l’inconscient de l’Egypte
entière ». Car d’après lui, la topographie alexandrine offre
une certaine liberté ; sa construction même par Alexandre le
Grand a été un caprice. « Le Caire est édifié et planifié
pour être un endroit officiel ; la capitale fait que tout
est politique et source de conflit. Plus à la marge,
Alexandrie a toujours été un foyer pour la philosophie, la
contemplation, la pensée et la littérature. Elle a souvent
fait office d’un inconscient où l’on accumule des choses
époustouflantes ».
A sa naissance en 1960, le cosmopolitisme alexandrin
éteignait cependant sa légende. C’est l’époque où tout a
pris fin. Alaa Khaled se montre parfois nostalgique, parfois
un peu moins. C’est la part de l’intellect. Cependant,
lorsqu’il évoque la villa de famille où il a vécu jusqu’il
n’y a pas longtemps (rue Ibrahim Ragui à Boulkly) ou le café
du Louvre avec sa porte roulante et son bar-restaurant
servant l’alcool à midi, il est carrément dans la narration
émotionnelle. Jusque-là, il avoue d’ailleurs se rendre au
marché des poissons dit Rateb, à Bahari, toutes les fois
qu’il se sent en crise. Cet endroit visité autrefois avec le
père lui procure une grande sérénité. « Peut-être que dans
20 ans, Alexandrie ne suscitera plus d’interrogations. Qui
sait ? Actuellement, on parle de cosmopolitisme, car on a un
problème quant à traiter avec l’Autre. D’ailleurs, tous les
colloques autour de cette notion s’avèrent répétitifs ».
Très attiré par l’âme des lieux, leur aspect anthropologique
et leurs héros simples, il fonda en 1999 une revue
apolitique, dédiée à la culture des lieux. C’est Amkenah ou
lieux tout court, qu’il autofinance avec sa femme et tire
aujourd’hui à environ mille exemplaires. Privilégiant le
reportage littéraire, il parle de sa ville personnelle avec
contemplation et des petites gens avec leurs histoires
individuelles. Toutefois, il tient à écarter la lecture
idéologique et nationaliste des années soixante. «
L’écrivain égyptien Edouard Al-Kharrat a tenté d’opposer son
univers chrétien à celui de Durrel, parlant surtout des
étrangers dans son Quatuor d’Alexandrie. Plus tard, Ibrahim
Abdel-Méguid a traité des laissés-pour-compte et du monde
ouvrier comme dans Personne ne dort à Alexandrie. Il avait
toujours une petite idée politique derrière la tête »,
indique Khaled, maintenant plutôt devant les yeux
l’expérience rédactionnelle de deux autres poètes arabes, à
savoir le Palestinien Mahmoud Darwich avec la revue
Al-Karmel et le Syrien Adonis avec Mawaqef.
Particulièrement, ces deux revues lui ont fait découvrir
d’autres horizons littéraires.
Khaled se balade dans les rues alexandrines, à travers ses
écrits comme dans la réalité. Son rêve est de faire un
nouveau guide de la ville à l’instar de E. M. Forster. Le
café des Bawabine (concierges), celui de Watania avec sa
large façade en vitre, le café Ida et la saga familiale des
propriétaires … Chaque arrêt marque une phase de son
itinéraire. « Les cafés constituent des repères jalonnant
les quartiers que je fréquente (…) Parfois, l’on m’attend,
parfois je ne trouve personne, mais l’essentiel c’est
l’enthousiasme renouvelable qui m’emporte depuis chez moi »,
précise-t-il dans son livre Taraf ghaëb (part absente,
Amkenah, 2003), où il narre notamment son histoire avec le
café Ida (à Ibrahimiya) qui a témoigné des années de sa
quête littéraire, entouré d’un cercle d’amis et de sa
dulcinée devenue plus tard sa femme. Celle-ci croyait en
lui, à un moment où toute sa famille pensait l’avoir perdu à
jamais. Il avait arrêté de travailler dans la compagnie
qu’il a rejointe une fois ses études achevées, et s’était
consacré à un univers culturel aux contours assez flous.
L’écrivain a pris son temps jusqu’à délimiter les frontières
avec autrui et jusqu’à pouvoir atteindre un certain rapport
d’indépendance au sein de la collectivité. Or, durant les
années quatre-vingt, il se sentait trop enfermé dans le
domaine clos de la famille. Une famille, comme lui, très
friande d’histoires et de légendes. Son père, raconte-t-il,
en un vrai orateur, était capable de passer trois ou quatre
heures tissant les menus détails de leur départ de Damas où
il a été muté, pendant l’Union entre l’Egypte et la Syrie en
1958. « La scène du départ, après l’échec de l’Union en
1961, a constitué pour longtemps la légende de la maison !
», plaisante Khaled, né lui-même à Damas, un autre endroit
fécond de l’imagination. « Je déniche les histoires, leur
cours après. J’aime suivre le parcours d’une personne donnée
et en faire une histoire. Car celle-ci offre d’autres
possibilités dans la vie ; dans les histoires, la mort n’est
pas toujours la fin inéluctable, mais il y a souvent des
coups de théâtre, d’autres issues ». Au milieu d’un tas
d’objets hétéroclites, d’articles artisanaux, Khaled sirote
un thé paisiblement sur un tabouret bas au fond de sa
boutique fondée en 1996. Toujours à l’affût d’une nouvelle
histoire, à l’attente d’un passant inconnu qui se livre par
bribes. « Je cours après ma mémoire tel un suiveur de
traces, tel un bon pasteur », écrit-il dans son recueil de
poésie Korséyane motaqabélane (deux chaises en face à face,
Charqiyat, 2006), où il fait part d’un sentiment de
satisfaction et de perte à la fois. Satisfaction du moment
présent et perte d’une mère adorée. Leur villa familiale à
Boulkly a été vendue et il a peur de se promener par là-bas.
Dalia
Chams