Football.
Les supporters déchaînés ne sont en fait que l’expression
d’un esprit d’une tendance qui voit jour en Egypte. Entre
fans et ultra-fans, les stades sont devenus des lieux de
bagarres, et qui sont parfois mortelles.
Cela chauffe sur le terrain
Quelques
jours avant la rencontre des deux grandes équipes de
football égyptien, Ahli et Zamalek, les nerfs de toute la
famille de Chawqi sont à fleur de peau. Une ambiance
électrique règne à la maison. Tous espèrent que le match se
terminera par un nul. C’est le résultat convenable que
souhaite surtout le père. A chaque rencontre entre les
Rouges et les Blancs, Chawqi rejoint l’unité des soins
intensifs à la minute 90, juste avant que l’arbitre ne
siffle la fin du match. Défaite ou victoire, sa tension
monte et il commence à avoir des palpitations qui l’obligent
à passer la nuit à l’hôpital. Etant un fidèle Zamalkawi, le
match qui s’est terminé par la victoire des Rouges par 6 à 1
(en 2002) a été pour sa famille la catastrophe du siècle. «
Après le troisième but, j’ai contacté la pharmacie pour
commander une bombe à oxygène. Au sixième but, Chawqi avait
perdu connaissance. Mon mari est ingénieur. Il n’a jamais
été un grand sportif, il ne fait pas partie du conseil
d’administration de Zamalek, alors je ne sais plus pourquoi
il réagit ainsi pour les matchs. C’est vraiment un
cauchemar. Ce n’est plus du sport, mais une torture pour
toute la famille », relate Soheir, 48 ans, la femme de
Chawqi.
Une étude effectuée par le psychologue Ahmad Zayed définit
le fanatisme par un état qui permet d’extérioriser une
animosité ou de répondre à une agression en se défendant
soi-même ou une entité à qui l’on appartient. Il ajoute que
la personne fanatique est une personne qui souffre de
troubles psychiques. Il est même allé plus loin en affirmant
qu’il existe une relation entre les maladies mentales et le
fanatisme. Un avis que semble soutenir le psychiatre Ahmad
Abdallah qui assure qu’une personne fanatique n’arrive pas à
contrôler ses réactions et son comportement en cas de joie
ou de chagrin. Un état d’âme qui s’observe surtout chez les
opprimés. « On a toujours l’impression que nous sommes des
victimes. Nous subissons l’injustice. Le football alors est
le terrain propice pour s’extérioriser », dit de son côté
Hassan Al-Mistekawi, journaliste sportif. Une chose qui ne
passe pas inaperçue, puisque le cinéma égyptien évoque ce
fanatisme en football dans le dernier film du réalisateur
Achraf Fayeq. Al-Zamahlawiya, tel est le titre du film qui
illustre deux portraits de fans du foot. « On a l’impression
que le fanatisme s’est installé dans le quotidien égyptien,
surtout côté religieux. C’est la cause de l’heure, alors on
a essayé de présenter l’idée dans un cadre comique
caricatural, celui des fous du football, qui est aussi un
aspect de chauvinisme », explique le scénariste Essam Helmi.
«
Un Ahlawi lance un coup de couteau à un joueur de Zamalek
pour l’empêcher de participer au match », « Les fans de
Zamalek attaquent la maison de Mortada Mansour, président du
club, qui selon eux est responsable de leurs défaites », «
Les Ismaïlawis manifestent devant la maison d’un joueur de
l’équipe qui a signé un contrat avec Ahli », tels sont des
propos extraits des journaux qui illustrent l’escalade du
hooliganisme. D’ailleurs, les terrains de football en Egypte
ont connu pour la première fois un incident raciste, le
premier de son genre. Au cours de la dernière rencontre
entre les deux grands clubs égyptiens, les fans d’Ahli ont
lancé des propos avilissants au joueur de Zamalek Mahmoud
Abdel-Razeq, surnommé Chikabala, à cause de son teint. Le
public a répété des propos racistes pour énerver le joueur
qui a ôté ses chaussures devant la tribune des Ahlawis pour
montrer sa colère. Un geste qui lui a coûté une sanction de
la part de la Fédération égyptienne de football. « Je ne
vois pas la relation entre mon teint et ce match de
football. Pourquoi dois-je accepter que l’on insulte mes
parents sous prétexte qu’ils encouragent leur club ? C’est
du racisme et je suis triste parce que cela se passe dans un
terrain de football », confie Chikabala à la suite du match.
En effet, le fanatisme en football ne cesse de devenir un
phénomène qui s’impose partout. Foyers, cafés et rues
illustrent des scènes de folie. Un match pourrait
aujourd’hui déterminer le sort des individus, car pour
certains, c’est une question de vie ou de mort. Au quartier
Sayeda Zeinab, deux cafés se côtoient : celui des Ahlawis et
le café Enaba connu par sa clientèle zamalkawie. « A la fin
de chaque match, les deux cafés ferment leurs portes et les
clients se donnent rendez-vous sur les terrasses. Cela se
termine toujours par une bagarre qui fait souvent des
victimes et parfois même des morts », raconte Chérif
Abdel-Qader, journaliste sportif et directeur du magazine
émirati intitulé Sport, qui s’occupe du football arabe. Un
fanatisme qui semble parfois gérer la vie professionnelle
des gens. Mahmoud, 35 ans, un Zamalkawi dans le sang, est
resté plus de 6 mois au chômage. Il a quitté son travail,
car il ne supportait pas que son directeur lui fasse des
commentaires déplaisants après chaque défaite de son club
favori. Plus grave encore, de tels comportements s’observent
aujourd’hui au niveau des matchs de la Coupe du monde bien
que depuis 18 ans, l’Egypte n’y ait pas accédé. Saad,
coiffeur de 45 ans, a répudié sa femme il y a quelques
années, car le Brésil avait perdu le match final qui
l’opposait à la France. Il a mis fin à une union qui a duré
plus de 10 ans. Bien que ce couple soit de nouveau ensemble,
la femme a gardé la leçon. Elle quitte la maison le jour où
il y a un match entre les deux grandes équipes. Elle évite
d’inviter sa famille zamlakawie chez elle pour ne pas
exciter son mari, un fan des Rouges. « Je dois garder mon
calme lorsqu’il a des réactions absurdes. Lorsque l’équipe
qu’il soutient marque un but, il n’hésite pas à tirer un
coup de feu en l’air. Par contre, si le but est marqué par
l’équipe adverse, il casse n’importe quoi sur son chemin ».
Un fanatisme qui donne naissance à plusieurs rassemblements.
Les hooligans d’Ahli et ceux de Zamalek se regroupent chacun
dans des alliances qui ne cessent de nourrir cette vague. A
travers les blogs sur Internet, ils arrivent à se connaître
et à déployer des efforts pour soutenir leurs clubs. « Les
ultra-fanatiques sont les plus dangereux, ils ressemblent
aux hooligans en Angleterre. A Port-Saïd, ils n’ont pas
hésité à jeter des ballons enflammés, provoquant un incendie
sur une partie du stade et ce lors de la rencontre de leur
équipe avec Al-Masri. Ils ont aussi commis des actes de
violence et ont incendié un bus », explique Amr Moheb,
journaliste sportif.
Ces ultras-fanatiques ont même un site. Ils s’échangent des
blagues qui tournent en dérision les Blancs, surtout après
la défaite de Zamalek 1/6 face à Ahli : « Un fan de Zamalek
a acheté une montre. A chaque fois qu’elle marque six
heures, elle répète Bibo, Bibo (le nom du joueur qui a
marqué le sixième but) » ; « Un Zamalkawi a trouvé une
lanterne magique, il a demandé au génie de rencontrer son
père qui vient de mourir, alors le génie lui a répondu que
c’est difficile. Puis, l’homme a réfléchi et a choisi un
autre vœu, celui de la victoire de Zamalek, alors le génie
lui a demandé : peux-tu alors mentionner la date du décès de
ton père ? ».
Autour du stade, des brochures sont distribuées par les fans
des deux équipes appuyant cet esprit. « Un groupe terroriste
de la citadelle rouge a assassiné Zamalek. Les funérailles
auront lieu à Mit Oqba (le siège du club). Ce style de
brochure, de site et d’anecdote aggrave la situation, c’est
que les gens n’ont pas l’esprit sportif. Ils ne comprennent
pas que dans un match, il y a forcément un vainqueur et un
vaincu », confie Hassan Al-Mistekawi qui ajoute que l’usage
de termes comme ennemis ou néo-nazisme, etc. nourrissent cet
esprit fanatique.
Or, Chérif Abdel-Qader assure que les grands clubs jouent
aussi un rôle pour susciter cette animosité. La rivalité
pour acquérir un joueur anime le feu. On apprend dans les
médias qu’une transaction a lieu dans la plus grande
discrétion avec tel ou tel joueur. Des moyens détournés pour
qu’il rejoigne les rangs d’une équipe adverse, ce qui crée
une ambiance encore plus tendue. Des batailles se
déclenchent sur les pages des journaux et dans les
satellites. Résultat : la colère monte dans les deux camps.
Et entre Ahlawi et Zamalkawi, certains ont choisi d’éviter
ce casse-tête. Samir, 65 ans, un Zamalkawi dans le sang, a
décidé de laisser son fils encourager l’équipe d’Ahli pour
qu’il ne souffre pas des défaites des Blancs. « Face aux
nombreuses défaites de Zamalek, j’ai décidé de ne plus
suivre le football égyptien et d’encourager le Real Madrid …
», conclut-il.
Dina
Darwich