Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Cela chauffe sur le terrain
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 22 au 28 octobre 2008, numéro 737

 

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Nulle part ailleurs

Football. Les supporters déchaînés ne sont en fait que l’expression d’un esprit d’une tendance qui voit jour en Egypte. Entre fans et ultra-fans, les stades sont devenus des lieux de bagarres, et qui sont parfois mortelles.

Cela chauffe sur le terrain

Quelques jours avant la rencontre des deux grandes équipes de football égyptien, Ahli et Zamalek, les nerfs de toute la famille de Chawqi sont à fleur de peau. Une ambiance électrique règne à la maison. Tous espèrent que le match se terminera par un nul. C’est le résultat convenable que souhaite surtout le père. A chaque rencontre entre les Rouges et les Blancs, Chawqi rejoint l’unité des soins intensifs à la minute 90, juste avant que l’arbitre ne siffle la fin du match. Défaite ou victoire, sa tension monte et il commence à avoir des palpitations qui l’obligent à passer la nuit à l’hôpital. Etant un fidèle Zamalkawi, le match qui s’est terminé par la victoire des Rouges par 6 à 1 (en 2002) a été pour sa famille la catastrophe du siècle. « Après le troisième but, j’ai contacté la pharmacie pour commander une bombe à oxygène. Au sixième but, Chawqi avait perdu connaissance. Mon mari est ingénieur. Il n’a jamais été un grand sportif, il ne fait pas partie du conseil d’administration de Zamalek, alors je ne sais plus pourquoi il réagit ainsi pour les matchs. C’est vraiment un cauchemar. Ce n’est plus du sport, mais une torture pour toute la famille », relate Soheir, 48 ans, la femme de Chawqi.

Une étude effectuée par le psychologue Ahmad Zayed définit le fanatisme par un état qui permet d’extérioriser une animosité ou de répondre à une agression en se défendant soi-même ou une entité à qui l’on appartient. Il ajoute que la personne fanatique est une personne qui souffre de troubles psychiques. Il est même allé plus loin en affirmant qu’il existe une relation entre les maladies mentales et le fanatisme. Un avis que semble soutenir le psychiatre Ahmad Abdallah qui assure qu’une personne fanatique n’arrive pas à contrôler ses réactions et son comportement en cas de joie ou de chagrin. Un état d’âme qui s’observe surtout chez les opprimés. « On a toujours l’impression que nous sommes des victimes. Nous subissons l’injustice. Le football alors est le terrain propice pour s’extérioriser », dit de son côté Hassan Al-Mistekawi, journaliste sportif. Une chose qui ne passe pas inaperçue, puisque le cinéma égyptien évoque ce fanatisme en football dans le dernier film du réalisateur Achraf Fayeq. Al-Zamahlawiya, tel est le titre du film qui illustre deux portraits de fans du foot. « On a l’impression que le fanatisme s’est installé dans le quotidien égyptien, surtout côté religieux. C’est la cause de l’heure, alors on a essayé de présenter l’idée dans un cadre comique caricatural, celui des fous du football, qui est aussi un aspect de chauvinisme », explique le scénariste Essam Helmi.

« Un Ahlawi lance un coup de couteau à un joueur de Zamalek pour l’empêcher de participer au match », « Les fans de Zamalek attaquent la maison de Mortada Mansour, président du club, qui selon eux est responsable de leurs défaites », « Les Ismaïlawis manifestent devant la maison d’un joueur de l’équipe qui a signé un contrat avec Ahli », tels sont des propos extraits des journaux qui illustrent l’escalade du hooliganisme. D’ailleurs, les terrains de football en Egypte ont connu pour la première fois un incident raciste, le premier de son genre. Au cours de la dernière rencontre entre les deux grands clubs égyptiens, les fans d’Ahli ont lancé des propos avilissants au joueur de Zamalek Mahmoud Abdel-Razeq, surnommé Chikabala, à cause de son teint. Le public a répété des propos racistes pour énerver le joueur qui a ôté ses chaussures devant la tribune des Ahlawis pour montrer sa colère. Un geste qui lui a coûté une sanction de la part de la Fédération égyptienne de football. « Je ne vois pas la relation entre mon teint et ce match de football. Pourquoi dois-je accepter que l’on insulte mes parents sous prétexte qu’ils encouragent leur club ? C’est du racisme et je suis triste parce que cela se passe dans un terrain de football », confie Chikabala à la suite du match.

En effet, le fanatisme en football ne cesse de devenir un phénomène qui s’impose partout. Foyers, cafés et rues illustrent des scènes de folie. Un match pourrait aujourd’hui déterminer le sort des individus, car pour certains, c’est une question de vie ou de mort. Au quartier Sayeda Zeinab, deux cafés se côtoient : celui des Ahlawis et le café Enaba connu par sa clientèle zamalkawie. « A la fin de chaque match, les deux cafés ferment leurs portes et les clients se donnent rendez-vous sur les terrasses. Cela se termine toujours par une bagarre qui fait souvent des victimes et parfois même des morts », raconte Chérif Abdel-Qader, journaliste sportif et directeur du magazine émirati intitulé Sport, qui s’occupe du football arabe. Un fanatisme qui semble parfois gérer la vie professionnelle des gens. Mahmoud, 35 ans, un Zamalkawi dans le sang, est resté plus de 6 mois au chômage. Il a quitté son travail, car il ne supportait pas que son directeur lui fasse des commentaires déplaisants après chaque défaite de son club favori. Plus grave encore, de tels comportements s’observent aujourd’hui au niveau des matchs de la Coupe du monde bien que depuis 18 ans, l’Egypte n’y ait pas accédé. Saad, coiffeur de 45 ans, a répudié sa femme il y a quelques années, car le Brésil avait perdu le match final qui l’opposait à la France. Il a mis fin à une union qui a duré plus de 10 ans. Bien que ce couple soit de nouveau ensemble, la femme a gardé la leçon. Elle quitte la maison le jour où il y a un match entre les deux grandes équipes. Elle évite d’inviter sa famille zamlakawie chez elle pour ne pas exciter son mari, un fan des Rouges. « Je dois garder mon calme lorsqu’il a des réactions absurdes. Lorsque l’équipe qu’il soutient marque un but, il n’hésite pas à tirer un coup de feu en l’air. Par contre, si le but est marqué par l’équipe adverse, il casse n’importe quoi sur son chemin ».

Un fanatisme qui donne naissance à plusieurs rassemblements. Les hooligans d’Ahli et ceux de Zamalek se regroupent chacun dans des alliances qui ne cessent de nourrir cette vague. A travers les blogs sur Internet, ils arrivent à se connaître et à déployer des efforts pour soutenir leurs clubs. « Les ultra-fanatiques sont les plus dangereux, ils ressemblent aux hooligans en Angleterre. A Port-Saïd, ils n’ont pas hésité à jeter des ballons enflammés, provoquant un incendie sur une partie du stade et ce lors de la rencontre de leur équipe avec Al-Masri. Ils ont aussi commis des actes de violence et ont incendié un bus », explique Amr Moheb, journaliste sportif.

Ces ultras-fanatiques ont même un site. Ils s’échangent des blagues qui tournent en dérision les Blancs, surtout après la défaite de Zamalek 1/6 face à Ahli : « Un fan de Zamalek a acheté une montre. A chaque fois qu’elle marque six heures, elle répète Bibo, Bibo (le nom du joueur qui a marqué le sixième but) » ; « Un Zamalkawi a trouvé une lanterne magique, il a demandé au génie de rencontrer son père qui vient de mourir, alors le génie lui a répondu que c’est difficile. Puis, l’homme a réfléchi et a choisi un autre vœu, celui de la victoire de Zamalek, alors le génie lui a demandé : peux-tu alors mentionner la date du décès de ton père ? ».

Autour du stade, des brochures sont distribuées par les fans des deux équipes appuyant cet esprit. « Un groupe terroriste de la citadelle rouge a assassiné Zamalek. Les funérailles auront lieu à Mit Oqba (le siège du club). Ce style de brochure, de site et d’anecdote aggrave la situation, c’est que les gens n’ont pas l’esprit sportif. Ils ne comprennent pas que dans un match, il y a forcément un vainqueur et un vaincu », confie Hassan Al-Mistekawi qui ajoute que l’usage de termes comme ennemis ou néo-nazisme, etc. nourrissent cet esprit fanatique.

Or, Chérif Abdel-Qader assure que les grands clubs jouent aussi un rôle pour susciter cette animosité. La rivalité pour acquérir un joueur anime le feu. On apprend dans les médias qu’une transaction a lieu dans la plus grande discrétion avec tel ou tel joueur. Des moyens détournés pour qu’il rejoigne les rangs d’une équipe adverse, ce qui crée une ambiance encore plus tendue. Des batailles se déclenchent sur les pages des journaux et dans les satellites. Résultat : la colère monte dans les deux camps.

Et entre Ahlawi et Zamalkawi, certains ont choisi d’éviter ce casse-tête. Samir, 65 ans, un Zamalkawi dans le sang, a décidé de laisser son fils encourager l’équipe d’Ahli pour qu’il ne souffre pas des défaites des Blancs. « Face aux nombreuses défaites de Zamalek, j’ai décidé de ne plus suivre le football égyptien et d’encourager le Real Madrid … », conclut-il.

Dina Darwich

 




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