Best-Seller. Borhane
al-assal (la preuve par le miel), de Salwa Al-Neimi, est une œuvre érotique qui
revendique la parenté des grands textes arabes du genre. Le roman s’arrache
dans les librairies depuis sa parution il y quelques mois.
La sensualité orientale revisitée
Les
journalistes qui fréquentent l’Institut du monde arabe à Paris connaissent
l’écrivaine syrienne Salwa Al-Neimi car elle y dirige, depuis quelques années,
le service de la communication arabe. Nous savions qu’elle était l’auteur de
plusieurs recueils et romans plus ou moins réussis, dont le plus connu dans le
milieu littéraire arabe à Paris était Mes ancêtres les tueurs. Mais Salwa
Al-Neimi a créé l’événement en 2007 en publiant Borhane Al-Assal (la preuve par
le miel) chez le célèbre éditeur libanais Riyad Al-Rayyis.
Dans
sa langue maternelle, le roman a eu dans le milieu des critiques arabes l’effet
d’une bombe. Car l’auteur a eu l’audace de fouiller dans le patrimoine
littéraire religieux et arabe à la recherche de la tradition du plaisir sexuel.
Avec une maîtrise sans faille, sans vulgarité ni digressions inutiles, Salwa
Al-Neimi s’est servi des versets coraniques, des hadiths du prophète, et
surtout d’un immense héritage littéraire confiné dans les chefs-d’œuvre de la
littérature arabe à travers les âges d’or ommeyyade et abbasside.
Le
lecteur arabe retrouve à la lecture de ce livre sa capacité de penser l’amour
physique en langue arabe ancienne et non pas avec toute la terminologie
empruntée aux langues européennes d’aujourd’hui, comme si nous, les descendants
de Jahiz et d’Al-Muttanabi, étions devenus incapables de nous exprimer en
matière d’amour dans notre langue. Comme si nous avions honte de parler de sexe
alors que nous avons rien que dans les hadiths du prophète toute une tradition
dont Salwa Al-Neimi se demande, dans l’introduction de son roman, comment elle
ne peut pas « être fille, digne héritière de cette tradition ? ».
Retour aux sources
Le
succès arabe du roman a immédiatement attiré les éditeurs européens qui se sont
disputé les droits de traduction, finalement obtenus par Robert Laffont. A
Paris, La Preuve par le miel a connu un grand succès en librairies, relayé par
un accueil médiatique retentissant, dont une demi-page dans le Monde des Livres
rédigée par Robert Solé. Le succès en
librairie s’est étendu par la suite à d’autres capitales européennes. En
Italie, le roman se vend comme des petits pains : 50 000 exemplaires en
quelques semaines.
Certains
expliquent ce succès par le sujet sulfureux de ce roman. Or, les imprimeries
accouchent tous les jours de centaines de romans nettement plus érotiques, dont
une grande partie tirée de la littérature et de la poésie arabe. Il faut donc
chercher les raisons du succès ailleurs.
Cette
œuvre représente une tendance littéraire, notable chez les femmes arabes,
d’effectuer un retour aux sources, non seulement linguistique mais surtout
philosophique et intellectuel, vers une sexualité devenue avec le temps un
tabou à la fois inaccessible et incompréhensible. Salwa a parié sur le désir du
lecteur d’aller à la découverte de la chose sexuelle dans une culture qui a
donné au monde les Mille et une Nuits et toute la poésie d’Abou-Nouwas. Le
style de l’auteur reste d’une fluidité remarquable et d’une capacité sans
précédent d’habiller les mots osés que nous ne pouvons même pas prononcer d’un
charme littéraire surprenant. Le succès doit être géré par Salwa Al-Neimi avec
intelligence, car elle n’aura plus le droit de donner à ses lecteurs une pâture
littéraire moins délicieuse que le miel !
Ahmed Youssef