Damas est capitale culturelle 2008.
A cette occasion, Al-Ahram Hebdo publie les Histoires de
songes de l’écrivaine syrienne Samar
Yazbak. Jabal Al-Zanabiq (le mont aux lis) rassemble
des textes poétiques courts, où le fantastique permet à la
narratrice, petite fille puis femme, d’échapper à une
réalité trop grise.
Une salle de cinéma en sablier
Un grand sablier.
La montre est le monde tout entier. Les atomes de sable
glissent. Les êtres humains glissent avec eux, se bousculent
très vite, étouffés par le sable. Le monde se retrouve sur
la tête.
— Le film du cinéma est triste, dis-je à ma mère. Pourquoi
ont-ils tué les hommes sur le mur ?
On marche au bord de l’Euphrate. Le fleuve glisse avec nous
dans le sablier. Les arbres, le lac constitué par le
barrage, les bâtiments ... tout glisse, même les voitures,
les pylônes électriques, les trottoirs, les nuages, même le
ciel. Tout se transforme en pâte à modeler pour les jeux. A
peine entends-je la voix de ma mère tandis qu’elle disparaît
dans le sable et que ma main s’échappe :
— Voilà Kafr Qassem.
J’entends ma voix :
— Ma mère est folle. La première fois qu’elle m’emmène au
cinéma, elle me montre les militaires et les tueries à Kafr
Qassem.
Ma mère sort du sable :
— Malpolie !
Je vois les hommes qui ont été tués dans le film sortir du
sable et tendre la main vers moi. Les Israéliens sortent
derrière eux. Je me cache dans les plis de la robe de ma
mère. J’entends les voix des assassinés qui hurlent. Le
monde se retourne encore une fois. L’Euphrate se noie dans
le sable, et nous nous retournons avec lui. J’ai perdu ma
mère, je vois un bout du tissu de sa robe dans ma main. Je
pleure à voix haute, et le sablier est noyé dans mes larmes.
Je pleure de plus belle, et le sable se transforme en boue,
et nous plongeons dans le marécage. Chacune de mes larmes
est plus grande que moi, des milliers de fois. Une larme
coule, son poids me fait tomber. Je me lève, une autre
glisse déjà. J’entends les voix de Kafr Qassem venir de
loin, à l’extérieur du gigantesque sablier.
Des voix qui crient, rampantes autour du sablier. J’entends
sa voix et la vois au loin, un grand écran de cinéma qui
fuit quelque chose. L’écran a les cheveux ébouriffés de
lumière, les bras sont des câbles électriques qui frappent
le verre de la montre, sans réussir à y entrer. On se
rapetisse petit à petit. Le sablier devient de la taille
d’une main. Dans une salle de cinéma, des spectateurs aux
visages sans traits attendent que le sablier se retourne,
une fois de plus.
Un nuage comme le coussin d’un nouveau-né
Je porte un manteau de fourrure rouge.
Je suis assise à côté de ma mère, au milieu des voisines.
Chacune d’entre elles me prend par la joue, me pince. J’ai
mal et me tais.
C’est mal de faire n’importe quel geste devant les dames qui
me prennent tour à tour pour un jouet. Ma mère regarde
fièrement mes longues tresses.
Elles m’embrassent. Et, d’une seule voix : Que le Seigneur
te préserve, qu’elle est belle ! Nous étions assises dans le
salon de notre voisine, la prof de musique qui m’aimait et
que j’aimais.
Je fuis les bras de notre voisine. Je dis à ma mère que je
vais voler. Elle rit, elle et les voisines, et elles
continuent à fumer et à lire dans le marc de café. J’ouvre
mon manteau rouge. J’étais un vide, avec au cœur un nuage.
Je jette le manteau. Je me transforme en nuage. Ma mère
devient folle, je la vois terrorisée. Je ris et dis : je
suis en haut. J’étais un nuage, je me cachais au-dessus du
coffre-fort. Ma mère fouille les affaires dans la maison,
retourne les meubles, mais elle ne me voit pas. Je sens ses
doigts, je ris. Je tends la main vers mon corps, la main
traverse le nuage, un nuage complètement blanc, petit comme
le coussin d’un nouveau-né.
Virginia qui se noie
La scène est bleu-gris ; le lac est entouré d’arbres aux
branches pendantes et incolores, et ressemble à un vase de
cristal. Là, se tient Virginia Woolf, debout sur la
neutralité. Ses yeux sont de la couleur des miens et elle
porte ma robe courte. La robe dont elle couds les
extrémités, en y plaçant les pierres qui la jetteront dans
le fleuve. Ses doigts me font mal. C’est moi, je crie, ma
voix sort de sa gorge :
— Toi, qu’est-ce que tu fais ?
Elle ne répond pas, continue à coudre le vêtement, à bourrer
ses extrémités de pierres. Je marche. Elle est moi, je suis
elle. J’avance alourdie vers le fleuve. Je glisse dans l’eau
argentée :
— A partir de maintenant, je ne veux plus vivre avec les
morts. Je ne veux plus voir de songes. Je suis fatiguée. Je
veux une nuit agréable. A peine puis-je supporter le poids
de ma vie.
Elle se tait. J’étais là-bas, une femme emportée vers le
fond. Mes cheveux volent dans l’eau. Je me laisse aller à la
douceur du silence autour de moi. Ma robe courte me tire
vers le bas. Je suis emportée. Mes cheveux volent dans
l’eau. J’entends ma voix des profondeurs de l’eau. Ses
lèvres s’entrouvrent :
— Comment écrire un texte contemporain sur cette mort ?
Traduction de Dina Heshmat