Al-Ahram Hebdo, Littérature | Samar Yazbak. Une salle de cinéma en sablier
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 22 au 28 octobre 2008, numéro 737

 

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Littérature

Damas est capitale culturelle 2008. A cette occasion, Al-Ahram Hebdo publie les Histoires de songes de l’écrivaine syrienne Samar Yazbak. Jabal Al-Zanabiq (le mont aux lis) rassemble des textes poétiques courts, où le fantastique permet à la narratrice, petite fille puis femme, d’échapper à une réalité trop grise.

Une salle de cinéma en sablier

Un grand sablier.

La montre est le monde tout entier. Les atomes de sable glissent. Les êtres humains glissent avec eux, se bousculent très vite, étouffés par le sable. Le monde se retrouve sur la tête.

— Le film du cinéma est triste, dis-je à ma mère. Pourquoi ont-ils tué les hommes sur le mur ?

On marche au bord de l’Euphrate. Le fleuve glisse avec nous dans le sablier. Les arbres, le lac constitué par le barrage, les bâtiments ... tout glisse, même les voitures, les pylônes électriques, les trottoirs, les nuages, même le ciel. Tout se transforme en pâte à modeler pour les jeux. A peine entends-je la voix de ma mère tandis qu’elle disparaît dans le sable et que ma main s’échappe :

— Voilà Kafr Qassem.

J’entends ma voix :

— Ma mère est folle. La première fois qu’elle m’emmène au cinéma, elle me montre les militaires et les tueries à Kafr Qassem.

Ma mère sort du sable :

— Malpolie !

Je vois les hommes qui ont été tués dans le film sortir du sable et tendre la main vers moi. Les Israéliens sortent derrière eux. Je me cache dans les plis de la robe de ma mère. J’entends les voix des assassinés qui hurlent. Le monde se retourne encore une fois. L’Euphrate se noie dans le sable, et nous nous retournons avec lui. J’ai perdu ma mère, je vois un bout du tissu de sa robe dans ma main. Je pleure à voix haute, et le sablier est noyé dans mes larmes. Je pleure de plus belle, et le sable se transforme en boue, et nous plongeons dans le marécage. Chacune de mes larmes est plus grande que moi, des milliers de fois. Une larme coule, son poids me fait tomber. Je me lève, une autre glisse déjà. J’entends les voix de Kafr Qassem venir de loin, à l’extérieur du gigantesque sablier.

Des voix qui crient, rampantes autour du sablier. J’entends sa voix et la vois au loin, un grand écran de cinéma qui fuit quelque chose. L’écran a les cheveux ébouriffés de lumière, les bras sont des câbles électriques qui frappent le verre de la montre, sans réussir à y entrer. On se rapetisse petit à petit. Le sablier devient de la taille d’une main. Dans une salle de cinéma, des spectateurs aux visages sans traits attendent que le sablier se retourne, une fois de plus.

 

Un nuage comme le coussin d’un nouveau-né

Je porte un manteau de fourrure rouge.

Je suis assise à côté de ma mère, au milieu des voisines. Chacune d’entre elles me prend par la joue, me pince. J’ai mal et me tais.

C’est mal de faire n’importe quel geste devant les dames qui me prennent tour à tour pour un jouet. Ma mère regarde fièrement mes longues tresses.

Elles m’embrassent. Et, d’une seule voix : Que le Seigneur te préserve, qu’elle est belle ! Nous étions assises dans le salon de notre voisine, la prof de musique qui m’aimait et que j’aimais.

Je fuis les bras de notre voisine. Je dis à ma mère que je vais voler. Elle rit, elle et les voisines, et elles continuent à fumer et à lire dans le marc de café. J’ouvre mon manteau rouge. J’étais un vide, avec au cœur un nuage.

Je jette le manteau. Je me transforme en nuage. Ma mère devient folle, je la vois terrorisée. Je ris et dis : je suis en haut. J’étais un nuage, je me cachais au-dessus du coffre-fort. Ma mère fouille les affaires dans la maison, retourne les meubles, mais elle ne me voit pas. Je sens ses doigts, je ris. Je tends la main vers mon corps, la main traverse le nuage, un nuage complètement blanc, petit comme le coussin d’un nouveau-né.

 

Virginia qui se noie

La scène est bleu-gris ; le lac est entouré d’arbres aux branches pendantes et incolores, et ressemble à un vase de cristal. Là, se tient Virginia Woolf, debout sur la neutralité. Ses yeux sont de la couleur des miens et elle porte ma robe courte. La robe dont elle couds les extrémités, en y plaçant les pierres qui la jetteront dans le fleuve. Ses doigts me font mal. C’est moi, je crie, ma voix sort de sa gorge :

— Toi, qu’est-ce que tu fais ?

Elle ne répond pas, continue à coudre le vêtement, à bourrer ses extrémités de pierres. Je marche. Elle est moi, je suis elle. J’avance alourdie vers le fleuve. Je glisse dans l’eau argentée :

— A partir de maintenant, je ne veux plus vivre avec les morts. Je ne veux plus voir de songes. Je suis fatiguée. Je veux une nuit agréable. A peine puis-je supporter le poids de ma vie.

Elle se tait. J’étais là-bas, une femme emportée vers le fond. Mes cheveux volent dans l’eau. Je me laisse aller à la douceur du silence autour de moi. Ma robe courte me tire vers le bas. Je suis emportée. Mes cheveux volent dans l’eau. J’entends ma voix des profondeurs de l’eau. Ses lèvres s’entrouvrent :

— Comment écrire un texte contemporain sur cette mort ?

Traduction de Dina Heshmat

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Samar Yazbak en papillon défiant les lignes de l’écriture 

Dans son nouveau livre, Le Mont aux lis : histoires de songes (Dar Al-Mada), Samar Yazbak (1970) pose tout d’abord des questions liées au genre littéraire. Le lecteur, qui l’a connue nouvelliste dans Baqet kharif (bouquet d’automne, Dar Al-Gundi, 1999), Moufradat imraa (les mots d’une femme, Dar Al-Kounouz al-adabiya, 2000), et romancière dans Tiflat al-samaa (l’enfant du ciel, Dar Al-Kounouz al-adabiya, 2002), Silsal (argile, Charqiyat, 2005) et Raïhat al-qirfa (l’odeur de la cannelle, Dar Al-Adab, 2008), se retrouve ici face à des textes difficiles à classer. On y décèle plusieurs caractéristiques de l’écriture intergénérique qui mêle l’esthétique de la nouvelle à la densité de l’écriture poétique, ce qui les rapproche du poème en prose dans sa forme la plus répandue aujourd’hui basée sur les détails de la vie quotidienne et l’utilisation de la narration poétique comme technique d’écriture.

Yazbak, elle, choisit ici de faire appel à ses rêves pour retrouver, à travers leur horizon infini, nombre de ses expériences qui deviennent ainsi l’espace de cette écriture. Cela n’est pas sans rappeler ce que faisaient les surréalistes, entre pari sur le rêve et fascination pour la « mythologie ». Les rêves, dont certains sont racontés en détails, ne doivent pas être considérés comme un refuge au-delà des frontières d’un monde incapable de satisfaire l’individu, mais plutôt comme un élément stimulant, comme la recherche d’une clé vers un monde invisible et inconnu. Quant à la mythologie, indépendamment de l’espace et du temps auxquels elle appartient, elle se révèle souvent ressembler à la réalité.

C’est là le cœur du jeu que pratique Samar Yazbak dans Le Mont aux lis. Le songe que nous suivons avec elle plonge dans les couches profondes de l’inconscient, libère les énergies inconscientes qu’il exprime. C’est le lieu idéal pour rechercher les liens cachés entre l’être, le visible et l’invisible, et une façon de mettre l’être humain en lien avec des univers cachés. Le songe est dans ce livre une manière de créer un univers propre d’images intérieures et d’aventures extraordinaires dont les contradictions n’apparaissent que lorsque l’on est éveillé. Quant à l’écriture, elle est, d’après l’expression que l’auteur emprunte à Joseph Conrad, « un lieu de vie ».

En plus du type de songes et de visions que narre l’écrivain, le type de personnages qui y apparaissent retient également l’attention. Tous, ils poussent d’une manière ou d’une autre à la révolte. L’on peut également y voir des clés pour pénétrer l’univers de Yazbak et dévoiler ses références littéraires, ou un instrument pour découvrir ceux qui ont marqué sa conscience, ceux qui l’ont poussée à s’investir dans le jeu de l’écriture. A ce stade, il n’y a pas de différence entre l’imam Ali ibn Abi-Taleb, Colin Wilson, Virginia Woolf, Toni Morrison, Meryl Streep, Ghada Al-Samman, Tagore, Edouard Saïd, le penseur syrien Antoine Maqdisi et Daad Haddad, la poétesse syrienne des années soixante-dix à laquelle elle dédie le livre, morte il y a des années.

Entre les soixante-dix textes de ce livre, entre mémoires, pensées, et songes, Samar Yazbak volette avec l’élégance d’un papillon à qui elle emprunte sa liberté pour dépasser, outrepasser audacieusement les frontières entre genres littéraires. Elle se saisit de ses personnages et les déplace sur le théâtre aux marionnettes. Avec eux, elle construit son univers, qu’elle décrit avec une sensibilité fantaisiste dévoilant une conscience aiguë. Aucune possibilité ici d’accuser l’écrivain de négliger les grandes causes qui affleurent dans ces textes avec une légèreté qui nous permet de les apparenter à un temps nouveau où il est devenu de bon ton d’ironiser sur nos grandes causes et de regretter leur poids, sans avoir le luxe de les fuir.

Samar Yazbak, elle, ne renie pas dans Le Mont aux lis son identité nationale ou de genre, ni ses activités en défense de ces deux identités. Elle crée pour cette plaidoirie des modes d’expression vivants, où il n’y a pas de place pour des slogans tapageurs. Danser est peut-être le plus beau des moyens pour se déclarer exister. C’est la cinquième direction, celle que les géographes ont oubliée quand ils ont défini les directions de la terre.

Sayed Mahmoud

 




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