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 Semaine du 15 au 22 octobre 2008, numéro 736

 

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Société

Traumatismes. La première équipe d’assistance psychologique aux victimes de catastrophes est née. Al-Ahram Hebdo a suivi de près ses premiers pas auprès des rescapés de Doweiqa.

L’équipe du cœur

Il était temps. On parle enfin d’assistance psychologique aux victimes de catastrophes. Il aura fallu le drame de Doweiqa avec son lot de désolation, de traumatisme, d’angoisse et de sentiment d’insécurité. Après avoir fait les manchettes des journaux et la une des chaînes de télé, les habitants de ce quartier risquaient de se retrouver encore une fois dans l’ombre. Or, il fallait compter sur l’équipe créée, choisie, formée par la commission du secours et d’urgence et dépendant de l’Ordre des médecins afin d’alléger les souffrances après ce traumatisme. Le but est d’intervenir pour soulager la peine psychique et éviter que des maladies chroniques ne se développent et n’entraînent des conséquences graves. Trois jours après le drame, le Dr Dalia Moemen, professeure de psychologie, et le Dr Wafaa Abou-Moussa, spécialiste palestinienne dans le traitement des crises chez les enfants, se sont déplacées à l’endroit de la catastrophe. Constatant l’ampleur de ce drame et la gravité de ses conséquences, elles ont décidé de constituer un groupe de bénévoles, le premier en Egypte, qui offre une assistance psychique suite à des catastrophes. Une vingtaine de personnes ont répondu à l’appel de la commission de secours, pour la plupart des étudiants en psychologie ou des spécialistes qui débutent dans le métier.

Dans les logements de la cité Suzanne Moubarak, à Doweiqa, une dizaine de familles de victimes ont été relogées dans des appartements, presque dépourvus de meubles. Ici, l’odeur de la mort et sa frayeur sont omniprésentes, voire pesantes. Sur un couvre-lit étalé par terre et qui sert de matelas la nuit et de tapis la journée, Nayera, jeune bénévole, essaye d’établir un dialogue avec les survivants de la famille de Sabah Mahmoud. Veuve depuis une dizaine d’années, elle partageait sa modeste maison, avec ses trois fils et ses deux filles. « J’avais du mal à respirer, j’étais complètement couverte de poussière. Une fois secourue, j’ai vu les cadavres de ma mère et de mes deux frères », se rappelle Hind, la fille qui évite de dormir depuis cette catastrophe. « Chaque fois que je sombre dans un profond sommeil, je suis réveillée par des cauchemars, c’est comme si je me trouvais encore dans les décombres et je sens la mort arriver. C’est horrible », dit-elle, retirée dans un coin, ne cessant de se ronger les ongles. Samira, l’aînée, vient de sortir de l’hôpital après avoir subi une intervention chirurgicale suite à ses profondes blessures, mais ses souffrances psychiques vont nécessiter plus de temps pour disparaître. Sous l’influence du choc et du chaos émotionnels, elle ne sait comment faire sans sa mère et ses deux frères, dont l’aîné était le soutien de famille. Seule réponse à toutes les questions posées par Nayera : « Ma tête est bloquée, je n’arrive plus à réfléchir ».

Quant à Ahmad, 15 ans, son quotidien se trouve chamboulé, il doit changer de métier pour remplacer son frère aîné dans son petit commerce. A cet âge, il devient responsable de ses deux sœurs qui ne travaillent pas et qui se préparaient pour le mariage.

Nayera essaye de leur donner cette chance d’extérioriser leurs sentiments comme premier pas vers le traitement psychologique. Elle tente d’atténuer leurs souffrances par quelques phrases de consolation, mais elle sait que les conséquences psychiques de cette catastrophe ne peuvent pas se guérir du jour au lendemain. Entre-temps, elle note quelques observations sur l’état des deux jeunes filles. Mais les symptômes du stress et de l’angoisse sont nettement visibles chez Hind qui nécessite un traitement d’urgence.

Dépression, troubles du sommeil, angoisse et stress, les symptômes des souffrances psychiques des victimes de la catastrophe sont nombreux. Et même si la plupart ne sont pas conscients de l’utilité de cette assistance psychique, les psychiatres débutants essayent de les convaincre de son importance pour éviter d’aggraver leur état de traumatisme. Beaucoup continuent à pleurer l’être cher, sans avoir encore la force de reconstruire leur quotidien. Une mission difficile pour cette équipe qui essaye de les aider à reprendre goût à la vie.

On ne peut pas effacer le passé, mais on peut faire en sorte qu’il ne fasse pas plus de mal. C’est ce que dit Nayera à Azza Sobhi, qui a perdu son mari et dont on n’a pu retrouver le corps qu’après neuf jours de recherche, d’angoisse et de panique. « Il était à la fois mon compagnon, mon ami et toute ma famille, je n’arrive pas à concevoir ma vie sans lui », dit la jeune femme qui raconte qu’elle vient de mettre au monde la petite Menna, son premier enfant après sept ans de mariage. « Je l’ai quitté pour aller accoucher chez ma mère à Minya et je ne savais pas que je n’allais plus le revoir ». Aujourd’hui, elle n’éprouve aucune joie d’occuper cet appartement tout neuf dont son mari a tant rêvé. Azza continue : « J’aurais préféré ne rien avoir et garder mon mari vivant à mes côtés ».

Impuissance, confusion et perte de repères, c’est aussi le cas de Nora qui, lors du drame, accompagnait ses deux enfants Mohamad et Nada à l’hôpital, laissant son mari à la maison. De retour, elle n’a retrouvé ni sa maison ni le père de ses enfants. Toujours sous l’effet du choc, elle ne sait même pas comment expliquer sa disparition et n’ose plus envoyer son garçon à l’école. Sa seule préoccupation, c’est comment subvenir aux besoins de ses enfants, alors qu’elle n’a jamais travaillé. Des traumatismes qui nécessitent une prise en charge par des spécialistes, surtout les enfants qui ont vécu cette tragédie. Aya, 11 ans, et Haïdi, 6 ans, récitent les noms de leur sept amis et voisins décédés lors de la catastrophe. Aya décrit le jour comme étant le jour de l’enfer tandis que sa petite sœur souffre d’une rétention d’urine qui la perturbe, surtout à l’école.

Fatma, Israa, Dina et Nayera écoutent les histoires de chacun, les classent selon leur gravité et en discutent. Dina, préoccupée par les aides sociales et le travail civil, explique avoir beaucoup profité de cette participation à ce projet d’assistance psychologique auquel elle contribue pour la première fois. « Je ne savais pas que le besoin était aussi pressant, je suis venue au syndicat dans l’espoir de donner un coup de main. Dès que j’ai entendu parler du projet, j’ai été très intéressée et j’ai même suivi des cours de formation car je ne suis pas une spécialiste dans ce domaine », explique Dina, qui confie avoir été très émue par le cas de Rim, une jeune femme de 24 ans qui a perdu toute sa famille durant ce drame. Il ne lui reste que sa petite fille et un mari en prison dont elle veut divorcer. Elle a vu en cinq jours défiler les cadavres de ses proches.

Rim est l’un des graves cas qui a besoin de suivre un traitement psychothérapeutique. Dina et Fatma vont la recommander aux Dr Dalia et Dr Wafaa, après cette séance de révélation et de suivi et quelques visites de terrain. Les bénévoles racontent leurs témoignages et écoutent les conseils des deux spécialistes.

Et ce n’est qu’un début, comme l’explique Dalia qui a déjà tenté l’expérience de façon individuelle lors de deux catastrophes, à savoir celle du naufrage du ferry qui a fait plus de 1 034 morts et de l’attentat de Charm Al-Cheikh. Aujourd’hui, avec le soutien de la commission du secours du syndicat, les deux psychologues décident de former la première équipe d’assistance psychologique pour ce genre de drame. « On n’a pas de stratégies fixes pour alléger les effets des catastrophes malgré leur nombre croissant dans notre pays. Il est temps de former une équipe pour les cas d’urgence », explique le Dr Wafaa. Des visites sur terrain, des rapports remis et discutés et ensuite un appartement loué dans le quartier de Doweiqa ouvrant ses portes aux assistants psychologiques et encadrés par des psychiatres spécialisés dans ce genre de traumatismes, tel est le plan d’action de cette équipe d’urgence et de secours dans les jours à suivre. « Notre but est d’aider ces victimes à poursuivre leur vie et à reconstituer leur quotidien après ce traumatisme collectif », conclut Wafaa.

Doaa Khalifa

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