Traumatismes.
La première équipe d’assistance psychologique aux victimes
de catastrophes est née. Al-Ahram Hebdo a suivi de près ses
premiers pas auprès des rescapés de Doweiqa.
L’équipe du cœur
Il
était temps. On parle enfin d’assistance psychologique aux
victimes de catastrophes. Il aura fallu le drame de Doweiqa
avec son lot de désolation, de traumatisme, d’angoisse et de
sentiment d’insécurité. Après avoir fait les manchettes des
journaux et la une des chaînes de télé, les habitants de ce
quartier risquaient de se retrouver encore une fois dans
l’ombre. Or, il fallait compter sur l’équipe créée, choisie,
formée par la commission du secours et d’urgence et
dépendant de l’Ordre des médecins afin d’alléger les
souffrances après ce traumatisme. Le but est d’intervenir
pour soulager la peine psychique et éviter que des maladies
chroniques ne se développent et n’entraînent des
conséquences graves. Trois jours après le drame, le Dr Dalia
Moemen, professeure de psychologie, et le Dr Wafaa
Abou-Moussa, spécialiste palestinienne dans le traitement
des crises chez les enfants, se sont déplacées à l’endroit
de la catastrophe. Constatant l’ampleur de ce drame et la
gravité de ses conséquences, elles ont décidé de constituer
un groupe de bénévoles, le premier en Egypte, qui offre une
assistance psychique suite à des catastrophes. Une vingtaine
de personnes ont répondu à l’appel de la commission de
secours, pour la plupart des étudiants en psychologie ou des
spécialistes qui débutent dans le métier.
Dans les logements de la cité Suzanne Moubarak, à Doweiqa,
une dizaine de familles de victimes ont été relogées dans
des appartements, presque dépourvus de meubles. Ici, l’odeur
de la mort et sa frayeur sont omniprésentes, voire pesantes.
Sur un couvre-lit étalé par terre et qui sert de matelas la
nuit et de tapis la journée, Nayera, jeune bénévole, essaye
d’établir un dialogue avec les survivants de la famille de
Sabah Mahmoud. Veuve depuis une dizaine d’années, elle
partageait sa modeste maison, avec ses trois fils et ses
deux filles. « J’avais du mal à respirer, j’étais
complètement couverte de poussière. Une fois secourue, j’ai
vu les cadavres de ma mère et de mes deux frères », se
rappelle Hind, la fille qui évite de dormir depuis cette
catastrophe. « Chaque fois que je sombre dans un profond
sommeil, je suis réveillée par des cauchemars, c’est comme
si je me trouvais encore dans les décombres et je sens la
mort arriver. C’est horrible », dit-elle, retirée dans un
coin, ne cessant de se ronger les ongles. Samira, l’aînée,
vient de sortir de l’hôpital après avoir subi une
intervention chirurgicale suite à ses profondes blessures,
mais ses souffrances psychiques vont nécessiter plus de
temps pour disparaître. Sous l’influence du choc et du chaos
émotionnels, elle ne sait comment faire sans sa mère et ses
deux frères, dont l’aîné était le soutien de famille. Seule
réponse à toutes les questions posées par Nayera : « Ma tête
est bloquée, je n’arrive plus à réfléchir ».
Quant à Ahmad, 15 ans, son quotidien se trouve chamboulé, il
doit changer de métier pour remplacer son frère aîné dans
son petit commerce. A cet âge, il devient responsable de ses
deux sœurs qui ne travaillent pas et qui se préparaient pour
le mariage.
Nayera
essaye de leur donner cette chance d’extérioriser leurs
sentiments comme premier pas vers le traitement
psychologique. Elle tente d’atténuer leurs souffrances par
quelques phrases de consolation, mais elle sait que les
conséquences psychiques de cette catastrophe ne peuvent pas
se guérir du jour au lendemain. Entre-temps, elle note
quelques observations sur l’état des deux jeunes filles.
Mais les symptômes du stress et de l’angoisse sont nettement
visibles chez Hind qui nécessite un traitement d’urgence.
Dépression, troubles du sommeil, angoisse et stress, les
symptômes des souffrances psychiques des victimes de la
catastrophe sont nombreux. Et même si la plupart ne sont pas
conscients de l’utilité de cette assistance psychique, les
psychiatres débutants essayent de les convaincre de son
importance pour éviter d’aggraver leur état de traumatisme.
Beaucoup continuent à pleurer l’être cher, sans avoir encore
la force de reconstruire leur quotidien. Une mission
difficile pour cette équipe qui essaye de les aider à
reprendre goût à la vie.
On ne peut pas effacer le passé, mais on peut faire en sorte
qu’il ne fasse pas plus de mal. C’est ce que dit Nayera à
Azza Sobhi, qui a perdu son mari et dont on n’a pu retrouver
le corps qu’après neuf jours de recherche, d’angoisse et de
panique. « Il était à la fois mon compagnon, mon ami et
toute ma famille, je n’arrive pas à concevoir ma vie sans
lui », dit la jeune femme qui raconte qu’elle vient de
mettre au monde la petite Menna, son premier enfant après
sept ans de mariage. « Je l’ai quitté pour aller accoucher
chez ma mère à Minya et je ne savais pas que je n’allais
plus le revoir ». Aujourd’hui, elle n’éprouve aucune joie
d’occuper cet appartement tout neuf dont son mari a tant
rêvé. Azza continue : « J’aurais préféré ne rien avoir et
garder mon mari vivant à mes côtés ».
Impuissance, confusion et perte de repères, c’est aussi le
cas de Nora qui, lors du drame, accompagnait ses deux
enfants Mohamad et Nada à l’hôpital, laissant son mari à la
maison. De retour, elle n’a retrouvé ni sa maison ni le père
de ses enfants. Toujours sous l’effet du choc, elle ne sait
même pas comment expliquer sa disparition et n’ose plus
envoyer son garçon à l’école. Sa seule préoccupation, c’est
comment subvenir aux besoins de ses enfants, alors qu’elle
n’a jamais travaillé. Des traumatismes qui nécessitent une
prise en charge par des spécialistes, surtout les enfants
qui ont vécu cette tragédie. Aya, 11 ans, et Haïdi, 6 ans,
récitent les noms de leur sept amis et voisins décédés lors
de la catastrophe. Aya décrit le jour comme étant le jour de
l’enfer tandis que sa petite sœur souffre d’une rétention
d’urine qui la perturbe, surtout à l’école.
Fatma, Israa, Dina et Nayera écoutent les histoires de
chacun, les classent selon leur gravité et en discutent.
Dina, préoccupée par les aides sociales et le travail civil,
explique avoir beaucoup profité de cette participation à ce
projet d’assistance psychologique auquel elle contribue pour
la première fois. « Je ne savais pas que le besoin était
aussi pressant, je suis venue au syndicat dans l’espoir de
donner un coup de main. Dès que j’ai entendu parler du
projet, j’ai été très intéressée et j’ai même suivi des
cours de formation car je ne suis pas une spécialiste dans
ce domaine », explique Dina, qui confie avoir été très émue
par le cas de Rim, une jeune femme de 24 ans qui a perdu
toute sa famille durant ce drame. Il ne lui reste que sa
petite fille et un mari en prison dont elle veut divorcer.
Elle a vu en cinq jours défiler les cadavres de ses proches.
Rim est l’un des graves cas qui a besoin de suivre un
traitement psychothérapeutique. Dina et Fatma vont la
recommander aux Dr Dalia et Dr Wafaa, après cette séance de
révélation et de suivi et quelques visites de terrain. Les
bénévoles racontent leurs témoignages et écoutent les
conseils des deux spécialistes.
Et ce n’est qu’un début, comme l’explique Dalia qui a déjà
tenté l’expérience de façon individuelle lors de deux
catastrophes, à savoir celle du naufrage du ferry qui a fait
plus de 1 034 morts et de l’attentat de Charm Al-Cheikh.
Aujourd’hui, avec le soutien de la commission du secours du
syndicat, les deux psychologues décident de former la
première équipe d’assistance psychologique pour ce genre de
drame. « On n’a pas de stratégies fixes pour alléger les
effets des catastrophes malgré leur nombre croissant dans
notre pays. Il est temps de former une équipe pour les cas
d’urgence », explique le Dr Wafaa. Des visites sur terrain,
des rapports remis et discutés et ensuite un appartement
loué dans le quartier de Doweiqa ouvrant ses portes aux
assistants psychologiques et encadrés par des psychiatres
spécialisés dans ce genre de traumatismes, tel est le plan
d’action de cette équipe d’urgence et de secours dans les
jours à suivre. « Notre but est d’aider ces victimes à
poursuivre leur vie et à reconstituer leur quotidien après
ce traumatisme collectif », conclut Wafaa.
Doaa
Khalifa