Education.
Les Egyptiens dépensent 7 milliards de L.E. par an pour
l’achat de livres extra-scolaires. Ce qui a poussé le
ministère de l’Education à étudier la possibilité de
supprimer ces manuels. Du coup, la panique s’est installée
chez parents et élèves.
Une décision de plus
L’affluence
est à son comble dans les librairies situées tout le long
des ruelles de Faggala. Les clients se bousculent. L’année
scolaire vient de commencer. Des milliers de familles se
ruent vers ce souk, pour fournir à leurs enfants tout le
nécessaire en fournitures et manuels scolaires. Mona, mère
de deux enfants inscrits au cycle primaire, se rend comme
d’habitude dès les premiers jours à Faggala, pour acheter
les différents manuels extra-scolaires qui vont permettre à
ses filles de mieux réviser leurs leçons. Mais cette année,
Mona ne comprend pas ce qui se passe. Elle a fait le tour de
dix librairies sans pouvoir dégoter un seul bouquin.
Pourtant, il lui est arrivé de ne pas trouver ce genre de
publications dans certaines matières. Mais, c’était
momentané. Aujourd’hui, elle constate que ces ouvrages
didactiques ont disparu des étalages. Abasourdie, elle
questionne le marchand. Ce dernier lui fait savoir qu’il est
en rupture de stock. Mona tente sa chance dans d’autres
librairies, mais en vain. Un seul libraire lui donne de
l’espoir en lui promettant de lui réserver ce dont elle a
besoin dès qu’il recevra sa prochaine commande, c’est-à-dire
dans quelques jours. Et pour qu’il tienne sa promesse, Mona
lui glisse un petit pourboire, puis enregistre le numéro de
téléphone de la librairie afin de pouvoir le contacter.
Embarrassée, Mona n’hésite pas à téléphoner à ses amies et
ses proches et leur demander de lui trouver ces livres
extra-scolaires en faisant le tour des librairies de leurs
quartiers. « Mes filles ne peuvent plus se passer de ces
ouvrages, devenus importants pour leurs études. Bien que les
manuels scolaires officiels n’aient pas été distribués aux
élèves jusqu’à maintenant, leur présence est inutile. Des
manuels trop condensés, trop barbants et que les élèves
n’apprécient pas tant ils manquent d’informations »,
explique Mona, tout en vantant ce genre de fascicule ou
aide-mémoire qui permet à ses enfants de mieux comprendre et
répondre aux questions posées aux examens.
En effet, Mona, comme beaucoup d’autres, n’a pas du tout
tardé pour aller se procurer ce genre de manuels. Cette
année, la ruée vers ces livres s’explique par le fait qu’un
projet de loi a été proposé par le conseiller Adli Hussein,
gouverneur de Qalioubiya, au Dr Nazif, premier ministre, et
Yousri Al-Gamal, ministre de l’Education, lors d’une réunion
du Conseil des gouverneurs, ayant pour objectif de suspendre
ces ouvrages qui coûtent aux familles égyptiennes un budget
de 7 milliards de L.E. par an. Le gouverneur a insisté dans
sa proposition sur l’importance de fournir une chance aux
manuels scolaires, qui renferment toutes les connaissances
exigées par les programmes scolaires. Des ouvrages qui, pour
lui, sont didactiques et surtout d’origine, alors que les
droits de propriété intellectuelle ne sont pas appliqués aux
auteurs de livres extra-scolaires. Autrement dit, ces
derniers usurpent les idées des manuels scolaires, les
rédigent de nouveau et les présentent aux étudiants.
Par ailleurs, le Dr Abdel-Azim Wazir, gouverneur du Caire, a
fait cette semaine un sondage auprès des élèves de
différents cycles pour déterminer leurs propositions
vis-à-vis du livre scolaire et savoir s’ils sont prêts à se
passer définitivement des autres ouvrages intrus. Et bien
que ce projet de loi soit en cours d’étude, il a soulevé un
véritable tollé. Dès que les différents journaux ont publié
ce projet de loi, les parents se sont rués vers les
librairies pour s’en procurer. Le tout sur fond de
mobilisation. On dirait que c’est une course contre la
montre et que tout l’avenir des élèves dépendait de ces
livres. Les étudiants, les familles et même les professeurs
sont de nouveau à bout de souffle. Piteuse image de tout un
système éducatif, en commençant par les manuels scolaires et
les enseignants, pour arriver aux sujets d’examens. Le
minimum à dire est une médiocrité nourrie de toutes sortes
de confusion. « Nous en avons assez de voir nos enfants
traités comme des cobayes. Chaque année apporte son lot de
catastrophes, soi-disant dans l’intérêt des élèves.
Aujourd’hui, ils veulent annuler ce genre de livres, seul
moyen pour que nos enfants puissent assimiler des programmes
aussi surchargés », se plaint Karim, père de trois enfants
scolarisés dans différents cycles. Ce chef de famille ainsi
que des milliers de parents ne parviennent pas à saisir
l’intérêt de telles décisions. Au cours des dix dernières
années, le ministère de l’Education n’a pas cessé «
d’innover », laissant perplexes enseignants, parents et
élèves. La dernière création est un « organisme de la
qualité de l’enseignement ». Une nouvelle instance qui
dépendra directement du premier ministre et qui a pour
mission d’évaluer les enseignants, les disciplines et les
écoles, comme si une telle évaluation n’a jamais existé.
Mais le gouvernement mise beaucoup sur cette nouvelle idée
pour mener les réformes promises par le chef de l’Etat.
Ainsi, le gouvernement Nazif a-t-il décidé de « faire appel
à des experts étrangers dans le domaine de l’éducation pour
élaborer les manuels scolaires des années primaires et
préparatoires, à l’instar de l’industrie et l’agriculture,
et ce pour bannir les autres manuels qui pèsent sur le
budget des familles ». Des déclarations qui inquiètent les
parents, d’autant plus que les résultats dans ces deux
secteurs ne sont pas extraordinaires. « S’ils veulent
vraiment épargner des milliards de L.E. dépensées bêtement
et alléger le fardeau des familles, qu’ils suppriment alors
le livre scolaire. Un livre boudé, de mauvaise qualité, à
commencer par la couverture, la mise en page et la manière
de présenter l’information qui s’avère parfois erronée ou
incomplète, sans compter le manque de titres, d’exemples et
d’épreuves aidant les élèves à mieux comprendre. Ces livres
officiels sont voués à l’échec depuis de longues années,
pourquoi donc continuer à les publier puisque les
informations qu’ils donnent sont contradictoires », explique
Nadia, mère d’une fille en 6e primaire. Elle raconte que sa
fille est venue lui dire que dans le livre d’Histoire, il
est mentionné que Mohamad Ali était une bonne personne et
qu’il avait construit l’Egypte moderne, alors que dans le
roman en langue arabe, c’est le contraire. Et d’ajouter : «
Il semble que celui qui a rédigé le programme d’Histoire n’a
pas lu l’autre, ce qui a créé la confusion ». Pour Nadia, si
une telle proposition est appliquée, ces manuels
extra-scolaires risquent d’être imprimés et vendus
clandestinement comme les drogues, ce qui ouvre la porte au
marché noir et augmente le nombre de cours particuliers.
Etant donné que l’enseignant n’explique rien en cours et que
le livre scolaire ne prépare pas l’élève aux questions
d’examens de fin d’année. Alors comment faire ? La seule
solution est donc de recourir aux leçons particulières.
Cependant, d’après plusieurs maisons d’édition, ce projet de
loi dont il est question sera difficile à être appliqué. «
Les auteurs des livres de classes et des ouvrages
extra-scolaires sont les mêmes. Les deux intérêts
s’entremêlent, car il s’agit là d’énormes intérêts. Ces
auteurs cherchent à abaisser le niveau du livre scolaire
pour mieux vendre leurs ouvrages extra-scolaires et
favoriser cette mafia du marché noir. Résultat : les élèves
ont perdu confiance et boudent les manuels qui ne leur
rapportent pas les informations nécessaires pour approfondir
leurs connaissances », souligne un responsable d’une grande
maison d’édition spécialisée des manuels extra-scolaires.
Alors pourquoi un livre scolaire ?
Riham, élève en 1re secondaire, confie qu’elle ne touche pas
les manuels scolaires. Ils ne servent qu’à remplir son
cartable ou son casier en classe. Et même les fascicules
distribués en classe, Riham les trouve inutiles. Elle ne
s’en sert pas pour faire sa révision, car ils sont souvent
distribués trop tard, à peine quelques jours avant les
examens. Magdeddine, directeur d’une école, pense que le
système éducatif basé sur le parcœurisme et les programmes
surchargés pousse les élèves à chercher une information
simple et complète. Il cite en exemple un élève en première
secondaire qui doit étudier 17 matières, alors que la moitié
de celles-ci ne feront pas partie du programme de l’année
prochaine. Il ne lui reste plus qu’à recourir à un résumé ou
un livre bien condensé qui lui donnera les grandes lignes. «
L’élève égyptien s’est habitué depuis le cycle primaire à
avoir recours aux leçons particulières pour obtenir ces
résumés et les apprendre par cœur. Une fois les leçons
potassées, l’élève recrache sur du papier toutes les
informations apprises par cœur », assure-t-il, tout en
révélant que cette proposition doit être prise au sérieux.
Et d’ajouter : « Avant d’entamer un tel pas, il faut d’abord
revoir le livre du ministère. Un livre dont le contenu n’est
jamais revu, seule la couverture change à chaque rentrée
scolaire. Or, comment peut-il concurrencer d’autres manuels
scolaires alors qu’il n’incite pas l’élève à l’ouvrir ? Et
donc toute initiative qui ne passe pas par une réforme du
livre scolaire est vouée à l’échec ». Bref, presqu’une
unanimité de la part d’élèves, parents ou enseignants sur
l’utilité des manuels extra-scolaires en comparaison avec
les ouvrages du ministère.
Or, certains pédagogues sont encore optimistes. Ils pensent
que les livres distribués dans les écoles peuvent bannir les
autres ouvrages. Pour ces experts, l’utilité des manuels
extra-scolaires ne rentre pas dans l’objectif du ministère
de l’Education. « Le fait de répondre suivant des réponses
modèles fournies pendant les leçons particulières ou de
recourir à ces manuels extra-scolaires est un système qui
abrutit les enfants. Ils n’apprennent pas à réfléchir. Ainsi
l’élève n’apprend pas à développer un esprit critique,
puisque toute réponse doit être identique aux modèles
inscrits dans ces livres », explique le Dr Ali Méligui,
doyen de la faculté de la pédagogie à l’Université du Caire.
Les initiatives pour réformer le livre scolaire demeurent
médiocres, et l’objectif des élèves et même des enseignants
reste le résultat de l’examen de fin d’année qui doit passer
par les manuels extra-scolaires.
Chahinaz Gheith