Les messages mystérieux de Damas
Hassan Abou-Taleb
Pour
la troisième fois en quelques mois, la Syrie connaît un
événement inhabituel. En février dernier, Emad Moghniya,
l’un des plus importants dirigeants militaires au Hezbollah
libanais, a été assassiné dans un quartier de Damas où les
mesures de sécurité sont très strictes. Le mois dernier, a
été annoncé l’assassinat du colonel Mohamad Soliman, qui est
le conseiller sécuritaire du président Al-Assad. Puis, il y
a eu l’explosion de la voiture piégée le 27 septembre
dernier, qui a causé 17 morts et un grand nombre de blessés
parmi les civils.
De prime abord, ces trois attentats dévoilent un grand
paradoxe. Ce sont des actes terroristes dont les objectifs
ont été choisis avec soin, et les événements de chaque
attentat se sont déroulés avec grande aisance. Ce qui dénote
la perfection de la planification et de l’exécution, et ce
dans un Etat reconnu par le rigorisme sécuritaire. Ce qui
suscite une question concernant les limites de
l’infiltration extérieure et de la défaillance sécuritaire.
Ces accidents nous poussent à dire que la Syrie n’est plus
le pays de la sécurité, et qu’elle entre dans une phase
dangereuse.
En plus de ce paradoxe, il y a une autre remarque aussi
importante.
Aucun
organisme n’a revendiqué sa responsabilité envers ces
attentats et les autorités syriennes n’ont pas encore
annoncé la clôture des enquêtes effectuées par les services
de sécurité syriens, concernant les deux premiers attentats.
Il est question de « terrorisme qui a franchi les frontières
», d’« ennemi historique de la nation arabe » ou « de ceux
qui veulent du mal à la Syrie », etc. La théorie de
l’implication intérieure directe signifie qu’il y a des
différends et des différences entre des clans importants au
pouvoir, y compris les services de sécurité qui leur sont
affiliés et qui sont nombreux en Syrie. A cause de l’absence
de mécanismes politiques et juridiques normaux capables de
trancher ces différends. C’est alors qu’il y a eu recours à
l’arme et à l’envoi de messages qui semblent mystérieux pour
le public, mais très clairs pour ceux qui sont impliqués
dans les événements mêmes. La liquidation est un message qui
porte une dimension intérieure et qui a un prolongement
extérieur.
Or, si
cette théorie est valable pour l’assassinat de Emad Moghniya,
elle ne l’est pas pour l’assassinat du colonel Mohamad
Soliman, qui est responsable de la sécurité du Centre de
recherches scientifiques et qui est en relation avec un
programme et des activités nucléaires syriens. Il est donc
normal qu’il soit impliqué dans les investigations
effectuées par l’AIEA, autour du bâtiment mystérieux qui a
été bombardé par des avions israéliens pendant l’été
dernier. C’est alors qu’il avait été annoncé, mais sans
preuve réelle, que c’était un projet nucléaire secret
effectué avec la coopération de la Corée du Nord.
Il est
donc probable que son assassinat ait pour objectif de priver
l’AIEA des informations qu’il n’avait pas encore dévoilées.
Donc la théorie de l’implication intérieure interprète les
faits, non en tant que conflit intérieur entre les clans,
mais en tant que protection du régime, surtout que les
autorités syriennes n’ont annoncé aucun détail concernant
l’assassinat. Et ce alors que le Dr Baradei considère cet
assassinat comme une grande perte pour les investigations de
l’AIEA.
Deux
jours après l’explosion de Damas, il a été officiellement
annoncé que l’opération était un attentat suicide, dans
lequel sont impliqués des éléments de Gond Al-Cham, qui est
une organisation locale en relation avec Al-Qaëda au moins
en ce qui concerne la pensée et l’idéologie. Actuellement,
des négociations indirectes entre la Syrie et Israël, sous
un parrainage turc, sont en cours depuis 6 mois. Et la
Turquie n’a accepté d’assumer cette mission qu’après avoir
obtenu des garanties de la part des deux parties de ne
commettre aucun acte qui mettrait en péril les négociations.
Donc, si Israël est en relation avec l’explosion terroriste,
ceci impliquerait un message d’animosité adressé non
seulement à la Syrie, mais également à la Turquie. C’est
peut-être pour cela qu’un ministre israélien a vite fait de
nier toute relation avec l’explosion.
D’autres
analyses mettent un lien entre l’explosion et le pouvoir
iranien croissant à l’intérieur de la Syrie. Cette théorie
peut aussi être justifiée, partant du fait que les intérêts
iraniens régionaux peuvent être influencés par les
négociations syro-israéliennes. Il se peut donc que Téhéran
ait voulu adresser un message à Damas pour la prévenir
contre les dangers que pourrait engendrer l’éloignement de
la République islamique. Or, il semble qu’il est trop tôt
pour Téhéran de recourir à des messages aussi sanglants,
puisqu’il possède de nombreuses méthodes pacifiques,
auxquelles il n’a pas encore eu recours, pour influencer la
méthode de négociations syrienne dans le cas où les
négociations avec Téhéran deviendraient directes sous un
parrainage américain comme l’espère le président syrien.
En
contrepartie, l’interprétation qui fait un lien entre
l’explosion de la voiture piégée et les organisations
fondamentalistes djihadistes, œuvrant à l’intérieur de la
Syrie ou dans un pays voisin comme le Liban, semble très
logique. La Syrie a toujours joué un rôle principal en tant
que passage pour des groupes djihadistes vers l’Iraq juste
après son occupation. Et ceci ne pouvait se produire que
dans le cas de facilités logistiques autant officielles que
populaires. Il se peut que ces groupes aient pu fonder les
cellules syriennes pour les utiliser en cas de besoin. C’est
alors qu’il y a eu l’infiltration iranienne chiite en plus
du changement des positions syriennes envers le gouvernement
iraqien et des négociations avec la Syrie. C’est ainsi qu’un
fort message peut être adressé pour annoncer
l’insatisfaction de ces groupes djihadistes envers les
nouvelles tendances syriennes.
Cet
attentat peut alors être une réponse à la réclamation du
président syrien, adressée à son homologue libanais, de
diriger l’armée vers Tripoli pour dominer les groupes
fondamentalistes en conflit avec les Alaouis libanais. On
raconte au Liban qu’Al-Assad aurait dit à Michel Soliman que
c’étaient les groupes terroristes œuvrant au Liban qui
étaient responsables de l’attentat.
Si ceci
est vrai, il est possible que les derniers mouvements
militaires syriens aux frontières libanaises portaient un
message pour annoncer que Damas ne resterait pas les bras
croisés face aux actes nuisant à sa sécurité. Ce sont ces
groupes qui ont pris l’initiative de l’attaque et Damas
devra répondre. Et il semble que les territoires libanais
seront la scène des prochains affrontements, ce qui changera
énormément l’image de l’environnement régional dans lequel
œuvrent la Syrie, le Liban et nombre d’Etats concernés dans
la région.